lundi 17 octobre 2011

" Travelingue " , de Marcel Aymé

Dans les années soixante, mon papa, qui n'avait jamais fait beaucoup d'efforts pour se mettre aux langues étrangères, s'obstinait bravement à prononcer à la française les mots anglais les mieux acclimatés chez nous : il disait campingue et fotballe. Chez les dames Ancelot férues de cinéma moderne, on dit "travelling", mais le père de famille, qui se fiche bien de tout ça, et le jeune Milou, boxeur de son état, qui baise une des filles, prononcent travelingue.

D'où le titre de ce roman de Marcel Aymé, Travelingue, paru en 1941, l'un des plus réjouissants de son auteur.
Dans l'encyclopédie libre Wikipedia, à l'article Travelingue, on peut lire (à la date d'aujourd'hui) :

  • Il s'agit d'une de ces études sociales dont l'intelligentzia française ne raffole pas puisqu'elle souligne le ridicule d'un snobisme parisien dans lequel elle se reconnaît sans peine.
  • En même temps, l'auteur met en lumière l'égoïsme des nantis face aux revendications ouvrières sous le Front Populaire, mais aussi l'imbécillité de l'extrême droite incarnée par le personnage de Malinier qui met dans le même sac « les peintres cubistes, les alcooliques, les espions allemands, les communistes débraillés, les juifs et les provocateurs moscovites ».
  • Les trois variétés humaines ont chacune des tics de vocabulaire que l'auteur est habile à restituer.
  1. Par exemple dans la famille Ancelot (à la fois bourgeoise et branchée), on affecte une cinéphilie délirante et un amour des arts échevelé qui s'exprime en ces termes : « primitivisme bouleversant », « latence transcendantale », « formidablement inouï ».
  2. Dans la famille Lasquin où l'on est riche et industriel depuis des générations, les femmes ont appris chez les dames de l'Assomption « à devenir du jour au lendemain une veuve accomplie ». Ainsi Madame Lasquin écrit-elle machinalement après la mort de son mari (dont elle est assez soulagée), des remerciements appris par cœur.
  3. Malinier se contente de vomir sur les manifestations du Front Populaire « composé de chiens judéo-marxiste hurlants et bavants près à dévorer le cœur de la France ». Les propos de Malinier, sortis du contexte ont d'ailleurs beaucoup servi à alimenter la controverse sur l'antisémitisme supposé de l'auteur. .
  • Avec Travelingue, Marcel Aymé établit un catalogue raisonné des Parisiens de son époque, ne faisant de cadeau à personne, même pas à la classe des écrivains dont il fait partie. Le portrait d'un auteur à succès avide d'honneur et de reconnaissance est dressé à travers Pontdebois (cousin des Lasquin), avare, mesquin, affectant avec l'argent une désinvolture qu'il est loin d'avoir.
  • Enfin la grande trouvaille du roman, que Nimier saluera comme « l'incarnation de la sagesse des nations », est un coiffeur chez lequel le chef du gouvernement vient prendre conseil.
Ce roman éminemment dérangeant peut être lu avec une plus grande sérénité à une époque où l'on a presque fini de régler nos comptes avec une période trouble de notre histoire."

J'ai recopié la quasi-totalité de l'article car il est difficile de faire plus bête, en passant résolument à côté de ce qui fait l'originalité et l'intérêt d'une oeuvre. A commencer par son humour et sa drôlerie.

Des  "études sociales", il n'en manque pas dans le roman de ces années-là :  Chronique des Pasquier, de Georges Duhamel, les Thibault, de Roger Martin-du-Gard, La famille Boussardel, de Philippe Hériat, ou encore Les Communistes,d 'Aragon. Ces romans s'inscrivent dans la tradition naturaliste des Rougon-Macquart, de Zola. Ni l'écriture ni la manière d'aborder le réel ne s'éloignent sensiblement du paradigme fixé par le maître de Médan.. On ne peut pas dire que l'humour et le comique y abondent.

Rien à voir avec le travail de Marcel Aymé sur le réel . S'il faut lui trouver une parentèle, c'est plutôt du côté des caricatures de Forain, des oeuvres expressionnistes de son ami Gen Paul, des romans de Raymond Queneau ou, plus près de nous de l'esthétique des films de Jean-Pierre Jeunet (Delicatessen, le fabuleux destin d'Amélie Poulain), qu'il faudrait chercher.

Chez Marcel Aymé, dans ce roman, la peinture du réel est constamment tirée vers la caricature et le fantastique, par exemple dans cet épisode où un inspecteur de police vient interroger chez lui le jeune Bernard Ancelot, qu'il soupçonne d 'assassinat :

" S'étant assuré que la bonne n'écoutait pas aux portes, le policier roula une cigarette et commença son interrogatoire. "Où étiez-vous le tant, de telle à telle heure ? -- Moulin de la Galette et rentré chez moi. -- On vous a vu rue Girardon, vers minuit. -- Possible, je ne connais pas la rue Girardon. -- Il y a longtemps que vous aviez vu la victime ? -- Quelle victime ? -- ça va, ça va, faites pas la bête. Vous connaissez la famille Lasquin ? -- Un peu. -- Ah ! oui, un peu, mais dites donc, vous vous mettez bien. Les Lasquin des usines Lasquin, rien que ça. Qu'est-ce qu'il faut voir. Un petit employé à mille balles, le père qui frise la prison et qui se fera pincer un jour. Et ça gratine dans les deux cents familles. A vous dégoûter d'être honnête. Plus de barrières, tout est mélangé. Les riches d'aujourd'hui, c'est comme les fromages trop faits, ça ne sait plus garder les distances. Et alors, avec laquelle couchiez-vous, la mère ou la fille ? Monsieur ne veut rien dire. Monsieur est discret. Ne me regarde pas de cet air-là, tu veux bien ? Des petits calicots marlous dans ton genre, il en faut beaucoup pour faire une bourrique comme moi. Ta gueule, fais pas le gentilhomme. Dis-moi plutôt pourquoi tu étais chez Chauvieux cet après-midi. -- Parce que ça me faisait plaisir; -- Tu te fous de moi ? C'est bon. Profites-en. A ton  arrivée au dépôt, je serai là pour te dérouiller la gueule. [...] "
Il est clair qu'on peut trouver dans ce discours délirant une peinture sans concession de la brutalité des méthodes policières, mais en tout cas elle ne passe pas par la démarche réaliste/naturaliste. Il s 'agit d'un grossissement burlesque, non réaliste, qui évoque d 'ailleurs tout autant le théâtre que le roman : on n'est déjà pas loin des pièces d'Ionesco.

De cette veine jubilatoire, on peut citer encore (parmi d'autres! ) ce passage où  Marcel Aymé renouvelle le procédé un peu usé du quiproquo. Madame Lasquin, grande bourgeoise un peu naïve, se  retrouve sur la plage d'Arcachon en compagnie de Johnny , homosexuel vieillissant, au demeurant homme fort bien élevé :

" Madame Lasquin,d'un sourire et d'une inclinaison de tête, répondit au salut d'une dame qui  passait dans un groupe de promeneuses.
   " C'est cette dame qui nous a déjà salués hier, dit-elle en se tournant vers Johnny. Je me souviens de l'avoir vue à Paris, mais j'ai oublié son nom, si je l'ai jamais su. Ce matin, nous avons échangé quelques mots sur la jetée. Elle m'a même dit qu'elle vous avait connu autrefois. Et j'ai appris par elle que vous avez été un pédéraste très en vue.
-- Mon Dieu", fit modestement Johnny.
  Madame Lasquin n'ignorait pas qu'il existe des homosexuels, mais n'ayant eu que très rarement l'occasion d'entendre le mot pédéraste et sans qu'il s'accompagnât jamais d'aucun commentaire explicite, elle se laissait abuser par un fallacieux rapprochement d'étymologies et attribuait à ce terme le sens de coureur à pied.
  "Mon gendre est aussi un grand pédéraste, dit-elle, mais depuis qu'il est marié, il ne peut plus courir autant qu'il voudrait.
-- Naturellement, soupira Johnny avec compassion.
-- C'est dommage. Il a une très bonne technique. j'ai eu l'occasion de le voir à l'oeuvre il n'y a pas longtemps. C'était vraiment très intéressant. Quand il s'est rhabillé, il était aussi frais qu'avant de commencer. [....]"

On songe souvent, en lisant ce livre de Marcel Aymé, au théâtre et au cinéma. Le sens du dialogue comique ne lui fait certes pas défaut ! Il est d'ailleurs étonnant que ce roman fasse partie des oeuvres de Marcel Aymé qui n'ont encore tenté ni scénariste ni metteur en scène.

Humour, mais aussi fantastique. Dans cette évocation, d'une ironie bon-enfant, de la confrontation entre classes sociales à l'époque du Front Populaire, le personnage d'un coiffeur, sorte d'éminence grise toute puissante du pouvoir en place, est une singulière figure. Ministres et secrétaires d'Etat défilent dans son arrière-boutique pour y recevoir ses conseils et ses ordres. Personnage symbolique, en qui il est permis de reconnaître avec Nimier, "la sagesse des nations", mais qui est pour moi plutôt l'incarnation du Sens Commun et de la toute-puissante Opinion Publique. C'est à lui que Marcel Aymé laisse finalement la parole dans un morceau de bravoure par lequel s'achève le livre.

Ce qui achève d'éloigner ce roman de la mouvance réaliste et naturaliste, c'est la toute puissance de l'écriture, constamment inventive et drôle qui, à elle seule, fait exister les personnages et l'histoire. C'est ce qui fait la modernité de cette oeuvre. Comme son ami Céline, Marcel Aymé réinvente le roman par les seuls pouvoirs de l'écriture.


( Posté par : La grande Colette sur son pliant )


Aucun commentaire: