lundi 7 novembre 2011

Je sais lire

Un matin ensoleillé d'août 1944. J'ai quatre ans. La main dans celle de ma mère, je descends de la colline où campe notre village, dont les maisons se sont vidées. Nous marchons parmi la foule nombreuse. Nous descendons jusqu'à la petite route de la "vallée", où mon père a cultivé pendant les quatre années d'occupation un potager dont les produits ont sacrément amélioré l'ordinaire. Je revois encore les longues nouilles plates fabriquées par ma mère et qu'elle mettait à sécher dans la cuisine sur des fils.

Nous descendons saluer nos libérateurs. La veille au soir, mon père, rentrant à pied de son travail à travers la campagne, a essuyé le tir d'un soldat allemand qui souhaitait sans doute faire un carton sur un civil avant de se replier dans la nuit vers l'est.

En haie au bord de la route, nous apercevons, à la sortie du virage là-bas, le premier véhicule blindé. Le premier d'une colonne de la 2ème DB, la division Leclerc, en route vers Paris.

Ce sont les scènes que tout le monde connaît : les acclamations, les drapeaux, les fleurs, les chars chargés de filles en robes claires, les soldats qu'on embrasse.

Les premiers blindés passent devant nous. Sur leurs flancs, je déchiffre -- non, je lis -- les noms de villes et de villages d'Alsace.

Pendant longtemps, ce souvenir m'a laissé incrédule. J'avais quatre ans. Déchiffrer quelques lettres, à la rigueur, mais lire... Je me suis dit longtemps que j'avais réinterprété mon souvenir à la lumière de documents (photos, films ) vus plus tard.

Et puis, très récemment d'ailleurs, le souvenir m'est revenu. A la maison, ma curiosité avait été éveillée, depuis un bon moment déjà, par le spectacle de mon père et de ma mère lisant le journal. Quelle était donc la nature de ce privilège dont j'étais encore exclu ?

L'exemplaire du quotidien régional restait souvent sur la table  de la cuisine. Je me mis à tenter de déchiffrer les articles. Aidé par ma mère institutrice, sans doute, mais souvent seul. J'identifiai les lettres, puis les mots, puis les phrases. J'étais à ma manière une  espèce de petit Champollion, même si le canard local n'était pas une nouvelle pierre de Rosette, même si Maman ne s'appelait pas Rosette Au bout de quelques mois, je savais lire.  Sans vraiment  savoir que je savais. Découvrir peu à peu l'importance que cette conquête allait prendre dans ma vie, ce serait pour plus tard.

Il en est de l'apprentissage de la lecture comme de celui d'un instrument de musique : plus tôt on commence, plus rapides sont les progrès, plus aisée la maîtrise de l'instrument. J'étais comme un gosse de gitans dans les mains duquel on met une guitare dès l'âge le plus tendre.

Je dois à cet apprentissage prématuré l'expérience la plus continue, la plus structurante, la plus amoureuse, la plus heureuse de toute ma vie. Jusqu'à aujourd'hui, ce désir amoureux qui me porte vers l'écrit, vers le texte, est aussi vif qu'au premier jour.

La rapidité et la qualité d'un apprentissage, qu'il s'agisse de la lecture, de la musique, des mathématiques, de la gymnastique ou de quelque discipline que ce soit, dépend bien moins des capacités intellectuelles, à peu près les mêmes chez tous, que de la force du désir, et aussi de la chance. En tout cas, l'un des manquements les plus graves dont des parents puissent être fautifs à l'égard d'un enfant, c'est de décourager, à tout le moins de ne pas encourager, éveiller et nourrir, la libre et vive curiosité de son  esprit. Le désir de savoir est le plus noble des désirs.

En lisant sur les chars des soldats de la liberté les noms des villes qui les acclameraient bientôt, je découvrais ce qui reste pour moi la plus belle, la plus joyeuse, la plus inépuisable des libertés, la liberté de lire, la liberté d'écrire.


( Posté par : Jambrun )

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