mercredi 23 novembre 2011

Hommage à Saint-Simon

Saint-Simon, c’est un regard aigu porté sur les petitesses du règne de Louis-le-Grand (ainsi baptisé bien abusivement par Voltaire), et un style du dernier admirable, bouleversifiante suite de variations toutes personnelles (comme l’a fort justement noté André Breton) sur fond d’écriture classique. Voici comment, au livre IV de ses Mémoires, le grand Duc évoque une maladie du Grand Dauphin :

 » Les levers de Monseigneur le Grand Dauphin avaient été pliés par lui dès l’enfance à une étiquette fort simple et invariable : achevées ses ablutions, qui consistaient à se rendre aux lieux puis à se parfumer au musc de renard, il retournait à son lit où lui était servie sa collation d’andouillettes farcies aux blettes et arrosées d’une pinte de bonne bière des Flandres. La marquise de la Trémouille-Molle ne tardait point à l’y rejoindre, et sur un « Sa Grandeur daignerait-elle savourer sa pipe matinale ? « , salué d’un grouinement non moins rituel de Louis, elle le rejoignait dans les draps et s’y soumettait au déduit.

Il faut accorder à la vérité que Louis-Felipe ne s’était point guéri depuis son enfance de l’habitude de  » voguer tantôt à la voile tantôt à la rame « , selon les mots de la Vicomtesse de Chalay, qui ne l’aima ni n’estima jamais. Les remontrances réitérées de la Dauphine — qui, depuis la mort du petit Dauphin Felipe, comptait pour lui autant que beurre de Pont-sur- Orge — glissaient sur lui « comme goutte d’huile sur couenne de verrat », comme le confia un jour son royal père à Madame de Maintenon.
Un matin du printemps de l’an 1703, au débouché du déduit, la Trémouille-Molle avisa au gland de Louis-Felipe une protubérance de la taille et de la couleur d’une pastille de réglisse, fort semblable à celui qu’elle avait déjà remarqué sur le sguègue d’un de ses oncles, peu avant qu’il ne mourût de la grande vérole, l’année de Rocroy. On manda incontinent trois médecins italiens, dont s’était récemment entichée la Maintenon. Bien que fort dépourvus de quartiers de noblesse, les seigneurs Pappini, Peppini et Puppini  (c’ étaient cousins à la mode de Toscane) étaient réputés experts au chapitre des maux de Vénus.

Pappini s’avança dès l’abord avec force écoeurantes courbettes, puis se pencha sur le cas de Louis, qui geignait, plus de peur que de mal :
 » Tasta… tasta…..tasta….. Vérola !!!
– Ahi ! Facchino ! Incapabile ! A las galerias! Subito!, clama Louis-Felipe, qui ne dédaignait pas à l’occasion de faire sonner le peu qu’il possédait d’ascendance espagnole.

Peppini s’approcha à son tour, entrouillé mais honnête :
– Tasta… tasta…tasta… Gratta… grattina…Verola !!!
– Tu foutra il campo! Nullissimo ! paltoquetto ! Connard !
Peppini s’enfuit, poursuivito à coupos d’éventaglio par la Trémouilla-Molla.

Ne restait plus que le signor Puppini, réputé le plus expériencié et fin matois des trois. Il se saisit de l’en-cas.
– Tasta…tasta…tasta… gratta… gratta… Gusta… Mmmmm… Gusta encora…Mmmm…. Ma ! Un poco di merda !

Lesté de deux grosses bourses à lui lancées par Louis-Felipe, Puppini se retira avec force écoeurantes courbettes.

En accord au moins sur ce point avec la Dauphine, Louis-Felipe arrêta qu’il prendrait désormais un bain annuel, à la Saint-Nicolas, en présence de la Cour.  »

(Mémoires de Saint-Simon, tome IV)



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