dimanche 20 novembre 2011

La primauté du vouloir au Chambon-sur-Lignon

Connais-toi toi-même : la maxime de Socrate conserve, bien sûr, toute sa valeur. Impératif aussi catégorique que le Tu ne tueras point de la Bible. Ceux qui tuent sont d'ailleurs souvent des gens qui ne se connaissent pas eux-mêmes, comme le  suggère cet autre adage socratique : Nul n'est méchant volontairement.

Mais justement : et s'il arrivait, plus souvent qu'on ne croit, qu'on soit "méchant" volontairement ?

Et d'ailleurs, comment mettre en pratique ce connais-toi toi-même ? pour éviter l'erreur et le mal, faudrait-il toujours avoir fait l'effort de se connaître avant d'agir ? A ce compte, quand commencerait-on à vivre ?

Nous savons bien que ce n'est pas ainsi que cela se passe : en réalité, nous agissons d'abord, et c'est à la lumière de nos actes que, par l'exercice de la raison, nous parvenons progressivement à infléchir nos actes. Cet apprentissage se poursuit toute la vie.

Mais la volonté profonde (pour parler comme Schopenhauer) qui est à la source de notre individualité, de nos actes, et qui s'incarne (se phénoménalise, dit le philosophe) dans nos actes, cette volonté, elle, nous ne pouvons pas la changer, car elle se confond avec notre vouloir-vivre et c'est elle qui définit notre caractère.

L'atroce affaire de viol et d'assassinat impliquant un adolescent de dix-sept ans au Chambon-sur-Lignon réactualise ce problème de notre liberté.

Forme évidente de la volonté de vivre, la pulsion sexuelle est présente chez tous les humains mâles; elle est plus ou moins intense selon les individus. Elle peut très bien s'associer à une autre pulsion (de nature sadique ?) : celle de dominer par la violence et d'humilier l'objet du désir. Nous sommes mus par ces forces obscures que Freud  a identifiées à l'inconscient, et qui modèlent notre caractère et notre destin. Nous ne pouvons pas devenir un autre que celui que nous sommes . Tenter d'y parvenir  se solderait inévitablement par un échec : nous ne saurions pas faire. Notre seul choix raisonnable est donc d'accepter d'accomplir notre destin : en somme, de devenir ce que nous sommes.

Il nous reste pourtant -- et ce n'est pas rien à l'échelle de notre vie -- la possibilité de ruser avec ce destin, de lui donner telle ou telle couleur en l'orientant vers les voies les plus acceptables et les moins ruineuses, les plus belles, les plus nobles, dans les limites des possibilités de notre nature. Nous pouvons y parvenir en nous servant de notre volonté consciente, appuyée sur la connaissance de nous-mêmes et du monde, et sur la raison. Peser le pour et le contre, examiner les motifs, évaluer les conséquences, cela est à notre portée : c'est là notre liberté, ou notre illusion de liberté.

Cet adolescent de dix-sept ans enchaîne en l'espace d'un an deux crimes majeurs : un viol aggravé (il a ligoté sa victime et l'a menacée d'un couteau) et un assassinat (apparemment prémédité) précédé d'un viol accompagné peut-être par d'autres sévices. Les policiers qui l'ont interrogé décrivent un être froid, apparemment inaccessible au remords, invoquant pour expliquer son crime des pulsions irrépressibles.

Il faut le croire, comme il faut croire aussi tant de violeurs qui invoquent eux aussi la force irrépressible d'une pulsion.

Ce garçon de dix-sept ans n'a pas eu  le temps d'expérimenter cette forme supérieure de la volonté, éclairée par la connaissance et la raison, qui lui aurait permis, peut-être, d'éviter de devenir un criminel. Ni lors de son premier forfait ni lors du second. Il a agi, entraîné par sa (ses) pulsion(s) et, sans doute, acceptant sans état d'âme de les satisfaire. S'il avait eu  le temps de connaître la nature et les conséquences des actes qu'il s'apprêtait à commettre, il ne les aurait, sans aucun doute, pas commis. Sa froideur s'explique évidemment par là. Il n'a pas accédé à la connaissance de lui-même, ni à la connaissance de ce qu'il  est convenu d'appeler le bien et le mal. Ni non plus, d'ailleurs, à la connaissance de son propre intérêt.

Nul n'est méchant volontairement. Nul ne fait non plus volontairement son propre malheur en faisant celui d'autrui.

Sans doute, mais ce jeune homme était-il en mesure de conformer son action aux exigences de la raison ? Et quand aurait-il été enfin en mesure d' engager et de poursuivre cet effort si difficile de retour sur soi et de prise en compte des réalités du monde autour de soi ? Avait-il au fond de lui les ressources, ne serait-ce que les germes d'une telle évolution ? Les êtres humains ne sont pas en mesure d'inventer de toutes pièces ce qu'ils n'ont pas en eux. Le bon sens n'est pas la chose du monde la mieux partagée, ni la générosité, ni la compassion, ni aucune vertu ni aucun vice. Certains êtres ont une vocation de saints, d'autres, infiniment plus nombreux, une vocation de brutes. Peut-être les circonstances ont-elles hâté en ce jeune homme le moment de l'éclosion  de sa vocation, celle d'un violeur et d'un tueur en série. C'est le mendiant de l'Electre de Giraudoux qui décrit très bien ce moment où un être humain " se déclare ", où sa vocation paraît au grand jour, où il devient... ce qu'il était. Deviens ce que tu es... car tu ne pourras jamais devenir un autre que celui que tu es.

Les juges qui siègent dans les tribunaux pour enfants et ceux qui sont chargés du suivi des criminels et des délinquants mineurs (pas seulement des mineurs, bien sûr, mais d'abord de ceux-là) devraient tout de même bien se demander si tant de récidives ne sont pas la conséquence de leur propre incompréhension de la nature humaine.

Ils continuent de faire comme si nous étions libres de nos actes et comme si nous connaissions la nature et les conséquences de nos actes avant de les accomplir. Mais ce n'est pas vrai. Nous agissons d'abord, nous réfléchissons ensuite. Et c'est ainsi que, peu à peu au cours d'une vie, nous parvenons à nous connaître, et à éviter -- souvent mais pas toujours -- de récidiver dans nos erreurs.

Ils -- tous ces gens, certes bien intentionnés --, continuent aussi de croire (sans trop de preuves) que la nature humaine est foncièrement bonne, surtout chez les êtres jeunes. Vieil héritage de Rousseau ? Mais la nature se fout du bien et du mal. Elle n'a pas lu Rousseau. La pulsion sexuelle, les pulsions violentes, sont les plus puissantes qui soient, particulièrement dans la jeunesse, et plus d 'une fois elles emportent toutes les digues. Et dans cet adolescent, il n'y avait même pas de digues, ces digues fragiles qu'édifient la connaissance, la raison et le temps. Mais, n'est-ce pas, il faut faire confiance à la jeunesse, à son innocence profonde, à sa pureté originelle...

Foutaises humanistes ! Comme si les êtres humains étaient libres. Comme s'ils pouvaient échapper à leur destin. Comme s'ils pouvaient s'inventer des qualités, des vertus, quand aucun germe n' en existe en eux.

Au Chambon-sur-Lignon, le résultat de cet irréalisme béat a été une véritable incitation à la récidive. Coupable d'un premier viol avec préméditation sous la menace d'un couteau, l'adolescent a été libéré au bout de six mois ! sans doute parce qu'il fallait "laisser sa chance" à un être encore si jeune et donc "récupérable", du moins voulait-on le croire.. Puis il a été placé comme interne dans un établissement scolaire mixte (!) au règlement plutôt libéral sans qu'apparemment la direction de l'établissement ait seulement été informée de ce qu'il avait fait. Ainsi une gamine de treize ans s'est-elle retrouvée à se promener dans la forêt en compagnie d'un violeur potentiellement récidiviste. On aurait voulu pousser ce garçon au crime qu'on n'aurait pas agi autrement.  Quand on introduit le loup dans la bergerie, le renard dans le poulailler, il ne faut pas s'étonner du résultat.

Ce drame aurait pu être évité. En tenant le loup ou le renard à distance.

A condition de le vouloir.

Du farouche vouloir-vivre biologique, en quête de satisfaction et de jouissance égoïstes, à l'éducation de la volonté dans l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, puis à l'exercice de la volonté, apanage des adultes "responsables",  la problématique de la volonté recouvre celle de notre liberté.


Arthur Schopenhauer, le Monde comme volonté et représentation (Folio/Essais)

Slawomir Mrozek , La Sérénade  ( "Théâtre" 1, Editions Noir sur Blanc)

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