dimanche 13 novembre 2011

Les pauvres peuvent crever

A l'hôpital de Marseille où j'ai été récemment opéré, j'ai partagé ma chambre avec un monsieur charmant,  ancien employé d'une institution internationale, qui possédait une résidence secondaire dans le Haut-Var mais vivait la plus grande partie de l'année à Londres. Hospitalisé d'urgence à Marseille, il devait repartir ensuite pour la Grande-Bretagne. Il ne cachait pas son admiration pour l'hôpital public français. "En Angleterre, me disait-il, si vous choisissez l'hôpital public, ce n'est pas que vous soyez mal soigné, ils font tout ce qu'ils peuvent, avec les moyens qu'ils ont. Mais si vous voulez être MIEUX soigné, il vous faut choisir un établissement privé, à vos frais. Et seuls les gens aisés peuvent se le permettre." Apparemment, il faisait partie de cette catégorie-là, en tout cas, c'est ce que je lui souhaite, si les choses n'ont pas bien tourné pour lui.

En Grande-Bretagne, ce système de soins à deux vitesses semble soutenu par nombre de médecins  et de responsables de l'hôpital public. Il aboutit pourtant à une situation moralement intenable. L'autre jour, dans un reportage télévisé, une dame d'une soixantaine d'années, de condition manifestement aisée, racontait qu'à l'hôpital public, on lui avait diagnostiqué un cancer du pancréas et prédit une survie de quelques mois. Il existait pourtant un traitement chimiothérapique efficace dans son cas, qui pouvait sensiblement allonger sa durée de vie, mais on refusa de le mettre en oeuvre : trop cher. Elle dut rejoindre une clinique privée et financer sa chimio. Coût : 25 000 euros. Elle est en rémission depuis trois ans et les médecins  la déclarent guérie !

Dans le même reportage, un médecin britannique expliquait que les établissements de santé publics étaient sur le point d'engager une nouvelle campagne d'économies portant sur plusieurs dizaines de milliards d'euros. Dans ces conditions, expliquait-il, pas question d'investir dans la lutte contre le cancer : traitements beaucoup trop chers, investissement peu rentable, vu le nombre réduit de guérisons. On voyait le résultat quand des veufs et des veuves évoquaient le cas de leur conjoint, mort encore jeune, sans souffrances certes : on n'en est pas encore à économiser sur les antalgiques.

La philosophie d'un tel système tient en une phrase : les pauvres peuvent crever.

Moyennant quoi, le déficit de la sécurité sociale outre-manche n'atteint sans doute pas le niveau qu'il atteint chez nous.

Pour combien de temps encore pouvons-nous  nous payer le luxe d'un système de protection sociale et de santé qui correspond tant bien que mal à l'idée qu'on se fait de la justice dans un pays démocratique développé ? En tout cas, si nous voulons le sauver, donnons-nous en les moyens. Car le temps insouciant où nous vivions à crédit est passé.

Quant à moi, si je dois vivre encore quelques années, je sais à quoi je le devrai.

En cette année 2081, le vieux système appelé "sécurité sociale" avait été aboli en France depuis longtemps. Les dernières mutuelles avaient disparu, elles aussi. Un matin d'un printemps qui s'annonçait  chaud et ensoleillé, Françoise C. se décida à amener son mari chez le vétérinaire : depuis vingt ans, cette profession avait fusionné avec celle des médecins. Les prestations du vétérinaire coûtant moins cher, Françoise C. n'amenait plus, depuis longtemps déjà, son mari chez le médecin.

" Aïe, lui dit la véto (charmante), ça ne s'arrange pas. Déjà que le mois dernier il avait commencé à faire pipi partout,  maintenant il bave, d'ailleurs, voyez par vous-même "

Elle lui retroussa les babines.

" Oh, reprit-elle en le palpant, je sens une grosse tumeur à l'abdomen ...

-- Que faire? " s'enquit Françoise C.

-- A votre place, je  ne le garderais pas. On pourrait tenter une opération, une chimio, mais pour quel résultat ? Et ça vous coûterait la peau des fesses.

-- Dans ce cas..., hésita l'épouse.

-- Je vous sens presque décidée. Nous avons tout ce qu'il faut. Il ne souffrira pas. Vous le tiendrez dans vos bras. je lui ferai une piqûre d'anesthésiant, puis la piqûre létale pendant que vous irez faire vos courses. Pour l'incinération, notre service d'enlèvement se charge de tout, pour un prix modique. Vous éviterez pratiquement les frais d'obsèques. On fait comme ça ? "

C'est ainsi qu'un matin ensoleillé du printemps 2081, le jeune retraité Jean C. quitta ce monde et  ses soucis.


( Posté par : J.-C. Azerty )



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