jeudi 10 novembre 2011

De Nietzsche à Cioran : maîtres du texte court

Les dictionnaires de rhétorique proposent plusieurs termes pour définir des énoncés courts au service de l'expression d'une pensée : la maxime, la sentence, l'adage, l'aphorisme.

La maxime est généralement définie comme un énoncé bref édictant une règle de vie. 

Exemple :  "Il faut savoir s'occulter pour se débarrasser de ces nuées de mouches, les admirateurs trop importuns. "  (Nietzsche, Humain, trop humain)

La sentence exprime plutôt une pensée de portée générale.

Exemple : " la compassion des femmes, qui est bavarde, porte le lit du malade en plein marché."  (Nietzsche, Humain, trop humain )

L'adage formule une vérité populaire, généralement admise.

Exemple : "l'argent ne fait pas le bonheur" ou (revisité par Coluche) : "L'argent ne fait pas le bonheur des pauvres".

L'aphorisme, proche de la maxime et de la sentence, est souvent fondé sur une opposition, une contradiction.

Exemple : "La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas."  (Valéry)

Le TLF donne de l'aphorisme une définition très restrictive ("proposition concise formulant une vérité pratique"), On voit que cette définition ne rend pas compte de l'aphorisme de Valéry. En revanche,  l'article de Wikipedia le définit de façon beaucoup plus souple :
" L'aphorisme est un énoncé autosuffisant. Il peut être lu, compris, interprété sans faire appel à un autre texte. Un aphorisme est une pensée qui autorise et provoque d'autres pensées, qui fraye un sentier vers de nouvelles perceptions et conceptions. Même si sa formulation semble prendre une apparence définitive, il ne prétend pas tout dire ni dire le tout d'une chose." 

En réalité, ces définitions ne rendent pas vraiment compte de l'usage que font de la maxime, de la sentence ou de l'aphorisme, ces maîtres du texte court que sont Pascal, Chamfort, Lichtenberg, Michaux ou Cioran.

C'est pourquoi les éditeurs de Pascal ont choisi le terme plus extensif de Pensées. Chamfort, quant à lui, donne à son ouvrage le titre : Maximes et pensées, caractères et anecdotes.

On constatera une extension et un assouplissement du concept d'aphorisme dans le texte suivant de Nietzsche :

" Ce que l'on a jamais pensé de plus sénile sur l'homme se trouve dans la thèse fameuse : "Le Moi  est toujours haïssable"; et ce que l'on a pensé de plus enfantin dans cette autre, encore plus fameuse : "Aime ton prochain comme toi-même." Dans l'une, la connaissance des hommes a cessé, dans l'autre, elle n'a pas encore commencé."

On retrouve dans cette remarque de Nietzsche, dans Humain, trop humain,  la structure de l'aphorisme, reposant sur une antithèse (redoublée, ici). Mais en plus, cet aphorisme développe une critique de deux maximes  célèbres (la seconde étant plus exactement un apophtegme).

"Même si sa formulation semble prendre une apparence définitive, il ne prétend pas tout dire ni dire le tout d'une chose."  dit de l'aphorisme l'article de Wikipedia. Ainsi, l'aphorisme permet à l'écrivain de mettre un lumière une contradiction de sa pensée. Ainsi, dans les dernières pages d'Aveux et anathèmes, de Cioran

" Dire qu'on aurait pu se dispenser de vivre tout ce qu'on a  vécu !"

et :

 "Après tout, je n'ai pas perdu mon temps, moi aussi je me suis  trémoussé, comme tout un chacun, dans cet univers aberrant."

Ainsi s 'opposent deux options : le refus ou l'acceptation d'une vie, de toute façon insignifiante et absurde.

Le même Cioran combine en quelques lignes la drôlerie d'un récit bref, où l'on repèrera une maxime (voilée), une sentence, et sûrement aussi une métaphore ironique de l'écrivain en proie aux affres de l'inspiration, et incapable de susciter des émules, probablement parce qu'il est lui-même hors d'état d'appliquer dans sa vie les règles qu'il édicte  :

" Sur cette feuille immaculée un sous-moucheron courait à  toute allure. " Pourquoi cette hâte ? où vas-tu, que cherches-tu ? Laisse tomber ! " ai-je crié en pleine nuit.  J'aurais été si  content de le voir se dégonfler ! Il est plus difficile qu'on ne pense  de se faire des disciples. " (Aveux et anathèmes )

Le texte suivant (que j'ai déjà cité) d'Henri Michaux propose une courte fiction apparemment fantaisiste mais dont la portée métaphorique n'est pas difficile à saisir. Il ne serait pas difficile, une fois celle-ci  décryptée, d'en tirer un aphorisme ou une sentence :

   Si, le jour de vos noces, en rentrant, vous mettez votre femme à tremper la nuit dans un puits, elle est abasourdie. Elle a beau avoir toujours eu une vague inquiétude...
   " Tiens, tiens, se dit-elle, c'est donc ça, le mariage. C'est pourquoi on en tenait la pratique si secrète.Je me suis laissé prendre en cette affaire. "
   Mais étant vexée, elle ne dit rien. C'est pourquoi vous pourrez l'y plonger longuement et maintes fois, sans causer aucun scandale dans le voisinage.
   Si elle n'a pas compris la première fois, elle a peu de chances de comprendre ultérieurement, et vous avez beaucoup de chances de pouvoir continuer sans incident (la bronchite exceptée) si toutefois ça vous intéresse.
   Quant à moi, ayant encore plus de mal dans le corps des autres que dans le mien, j'ai dû y renoncer  rapidement.  "

De la dernière phrase peut se déduire une maxime (voilée) qui ne contribue pas pour peu à donner à ce beau texte sa profondeur et son pouvoir d'émotion.

L'humour apparaît donc comme la meilleure façon de donner un coup de jeune aux bonne vieilles recettes de la rhétorique. Les Pensées de Pierre Dac le démontrent amplement :

" Mourir en bonne santé, c'est le voeu de tout bon vivant bien portant. "

Et bien sûr, la profonde et philosophiquement impeccable remarque :


 " A l’éternelle triple question toujours demeurée sans réponse: " Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ?" , je réponds : "En ce qui me concerne personnellement, je suis moi, je viens de chez moi et j'y retourne. "













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