mercredi 16 novembre 2011

Petites réécritures de l'Histoire

Hier soir, reconstitution télévisée du procès de Nuremberg. Titre : J'étais à Nuremberg  Il s'agit d'un téléfilm, qu'on suppose sérieusement fondé sur les documents historiques. Les scénaristes, Dan Franck et Pauline Baer, ne sont pas des débutants.

Ils engagent néanmoins une partie délicate : leur évocation repose sur un mélange de reconstitution historique et de fiction. L'équipe a manifestement sérieusement bûché sur la reconstitution du procès (toutes les scènes notamment, qui se passent au tribunal). Le résultat est assez crédible. Les éléments fictionnels se font accepter sans trop de difficulté, mais l'un d'eux -- le principal -- va rapidement poser des problèmes.

Les scénaristes ont imaginé d'introduire dans leur histoire un adjoint au procureur français (dans la réalité Auguste Champetier de Ribes ). Cet adjoint s'appelle Bernard et il est Juif. D'abord décidé à respecter la ligne fixée par son supérieur (notamment: ne pas insister, au nom des impératifs de la réconciliation entre Français, sur les responsabilités du gouvernement de Vichy et de la police française dans la déportation des Juifs), il change d 'attitude.  Au cours de l'interrogatoire d'un accusé allemand, il intervient violemment pour dénoncer l'activisme collaborationniste et antisémite du gouvernement Laval et le rôle clé de la police française dans la rafle du Vel'd'Hiv. Il ajoute que Pierre Laval a tenu à féliciter personnellement Maurice Papon, alors secrétaire général de la Préfecture de la Gironde, pour son zèle dans la déportation des enfants Juifs.  C'est alors que son supérieur intervient  et lui intime l'ordre de se taire.

Cette scène n'a jamais existé. Comme l'a souligné, au cours du débat qui (heureusement) a suivi,  le descendant d'Auguste Champetier de Ribes, celui-ci n'est jamais intervenu pour faire taire son adjoint qui, d'ailleurs, n'existait pas. Son descendant n'était pas content. On le comprend.

Personne, en revanche, n'a relevé l'invraisemblance de la phrase mettant en cause Maurice Papon. Si Pierre Laval devait féliciter quelqu'un pour son travail, ce n'était pas Maurice Papon, qui n'était qu'un subordonné, mais son supérieur, le préfet de la Gironde. De plus, il aurait été hautement improbable qu'un représentant de la délégation française à Nuremberg mette en cause Papon pour son rôle dans la déportation des Juifs de Bordeaux, vu qu'à l'époque, celui-ci était considéré comme un grand Résistant et jouissait de la faveur du général de Gaulle. Ce n'est que bien plus tard (en 1980) que la participation de Papon à la déportation des enfants Juifs a été révélée.

C'est ainsi que, petit à petit, on assiste, à coups de grandes ou petites inexactitudes et d'introduction d'éléments fictifs, à une réécriture subreptice de l'Histoire récente. Ceux qui s'y livrent ne sont pas des historiens, mais des metteurs en scène, des scénaristes de télévision ou de cinéma, des romanciers etc. Le dernier livre de Morgan Sportès, Tout tout de suite, inspiré par l'affaire du "gang des barbares", et présenté par son auteur comme un "roman-enquête", est un exemple récent de ce mélange de réalité et de fiction, et de ses risques.

Le principe est toujours le même : rendre crédibles les éléments fictifs en les mêlant à des reconstitutions supposées historiquement fiables. Le résultat est trop souvent une sorte de vulgate mi-chair mi-poisson, cuite dans la sauce de l'idéologiquement correct.

Le bon public, en général, n'y voit que du feu. Il ne dispose pas, dans la majorité des cas, des connaissances et des documents permettant de retrouver la vérité historique. Il prend ces réarrangements hasardeux pour parole d'évangile.

Cette fois, heureusement, des historiens étaient là pour rétablir (partiellement) la vérité. Mais c'est loin d'être toujours le cas. La vogue actuelle des téléfilms et des films ayant une base historique et biographique multiplient les risques de mise en circulation de contre-vérités.

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