jeudi 22 décembre 2011

Calamités présidentielles

Il faut lire, dans Le Monde de ce jeudi 22 décembre, l'éditorial consacré à l'intervention américaine en Irak, dont l'auteur décrit sobrement le bilan désastreux. Le départ des dernières troupes américaines laisse un pays déstabilisé, appauvri, en proie à la violence. C'est au calamiteux Georges Bush Jr et à son équipe que les Américains et le monde entier doivent cette catastrophe, pourtant largement annoncée, dès le début. La guerre en Afghanistan est un autre désastre, legs du consternant Bush.

En France, Sarkozy  n'est pas en reste. L'intervention étrangère en Libye laisse un pays déstabilisé, en proie aux violences des factions. Comme en Tunisie, le rêve irréaliste de voir le pays se convertir à la démocratie à l'occidentale s'éloigne chaque jour en peu plus. Comme en Irak et en Afghanistan, l'intervention en Libye procède d'une pensée magique appliquée au terrain politique, et favorisée par une ignorance crasse des réalités.

Le projet de loi sur le génocide arménien, que nos députés doivent examiner aujourd'hui, n'est pas moins imbécile, inutile et nocif. Outre que la recherche et le débat historique seront paralysés par l'obligation de pratiquer une langue de bois politiquement et judiciairement correcte, nous risquons de voir nos entreprises pénalisées par les sanctions que le gouvernement turc ne manquera de prendre. Comme si vraiment nous avions besoin de ce handicap supplémentaire, alors que la France est encore un des principaux partenaires commerciaux de la Turquie.On aurait aimé que l'actuelle majorité mît le zèle qu'elle consacre à l'examen de ce projet de loi aussi crétin qu'électoraliste aux mesures nombreuses et efficaces qu'elle n'a pas prises et qui auraient pu enrayer notre déclin industriel avec son cortège de suppressions d'emploi.

Là encore, l'ignorance des réalités de la Turquie actuelle, où le débat sur les événements de 1915 est bel et bien ouvert, et depuis pas mal de temps, débouche sur cette initiative contre-productive. De plus la France coloniale, la France des répressions de Madagascar, de l'Indochine et de l'Algérie, la France de la collaboration avec les nazis, est vraiment mal placée pour venir faire la leçon aux autres. C'est aux Turcs de décider quel regard ils doivent porter sur des événements anciens auxquels la France n'a participé ni de près ni de loin.

Mais décidément, quand il faudrait de la diplomatie, de la mesure, du tact, alors là tout de suite les gros sabots, les gros écrase-merdre. Faudra pas se plaindre des éclaboussures.

Pauvre Juppé. Il en aura avalé des couleuvres. Il l'aura  voulu.

Il existait pourtant des solutions raisonnables :  par exemple celle qui consistait à  s'aligner systématiquement sur les positions des Nations Unies, sans faire plus de zèle que les autres. Mais non : dans ses démangeaisons périodiques de faire mieux que tout le monde sur le terrain des Drouèts de l'Ohm, notre King Kong lilliputien éprouvait une envie dévorante de se gratter sous les aisselles.

Aux dernières nouvelles, le projet de loi a été adopté par une cinquantaine de députés perdus dans des rangées de bancs déserts. Entreprise cyniquement électoraliste et clientéliste : les Arméniens représentent une réserve de voix non négligeable en cas de score serré. Cela n'empêche pas qu'on se moque d'eux : deux obstacles restent à passer, celui du Sénat et celui du Conseil Constitutionnel; or, si l'on en croit Pierre Badinter, cette loi n'est pas conforme à la Constitution. Le débat n'est donc pas clos et risque de durer... au moins au-delà des présidentielles. Alors on n'aura plus besoin des Arméniens et on pourra enterrer le projet.

Cet épisode indigne dévoile ainsi brusquement un des points aveugles de notre démocratie : ce ne sont pas les individus qu'on prend en compte, ce sont des bulletins de vote anonymes. L'arithmétique des voix est une limite de l'humanisme démocratique.

Le gouvernement turc accuse à son tour la France d'avoir perpétré un génocide en Algérie. On n'est pas obligé de partager cette opinion mais la question mérite d'être posée et débattue. A quand un projet de loi punissant de prison la négation du génocide français en Algérie ? Sans compter le génocide vendéen, dont les historiens et assimilés continuent de débattre . Pour peu que notre représentation nationale, dans son  zèle  mémoriel, les reconnaisse comme tels, la France passerait en tête des nations génocidaires, avec deux génocides homologués. Sans compter le génocide des Indiens des Antilles françaises, dont on ne parle guère, mais qui eut bel et bien lieu. Et de trois (en attendant la  suite) ! J'allais oublier la Saint-Barthélémy : esquisse de génocide caractérisée. Et les Cathares ? Les Cathares ! Avec cinq génocides ou tentatives de génocide en  cours d 'homologation, nous pouvons espérer battre largement le record du monde ! performance appréciable en une période où nos équipes sportives semblent abonnées à  la seconde place.

En attendant ces intéressants rebondissements, solidarité avec nos amis Turcs et avec leur gouvernement !

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.

Lire la libre opinion de Pierre Nora, dans Le Monde du 28/12/2011

Addendum (29/01/2012)

Nicolas Sarkozy vient d'annoncer à la télévision les mesures qu'il compte prendre, notamment en faveur de l'emploi, de la compétitivité de nos entreprises, de la croissance. Pendant une bonne partie de l'émission, il a fait le bilan des échecs des dix dernières années, c'est-à-dire de dix ans de gestion du pays par la droite ( second quinquennat Chirac et quinquennat Sarkozy) : dix millions de chômeurs supplémentaires, commerce extérieur en berne etc.) Les mesures annoncées pour y remédier ne prendront effet, pour la plupart, qu'après les élections présidentielles, c'est-à-dire trop tard pour espérer inverser la tendance au profit du sortant. Une de ces mesures (la banque pour l'industrie) est d 'ailleurs la copie d'une mesure proposée par François Hollande. Pauvre Juppé ! Lui qui avait attaqué vivement le candidat socialiste sur ce point. Encore une couleuvre à avaler !

Consternante, indigne et scandaleuse "performance", où les aveux d'impuissance et d'inertie, les contre-vérités, les remèdes-bidon alternaient avec les protestations larmoyantes de dévouement aux Français et à la République. Du vent, du vent et encore du vent.

Il est trop tard. L'intervention de ce soir ressemble à un baroud d'honneur.( expression d'où il faut sans doute retrancher le mot "honneur"). Nous pouvons d'ores et déjà  nous préparer à un quinquennat socialiste. Les Français vont faire payer à Sarkozy dans les urnes cinq ans d'une politique démagogique, électoraliste, au service des privilégiés, d'un style d'action sans rigueur, approximative, au coup par coup, par foucades, à l'inspiration du moment, d'un style de communication où les annonces non suivies d'effets, les protestations de dévouement à la cause publique, n'auront pas fait oublier  les maladresses grossières, parfois indignes d'un homme d'Etat. Nous ne regretterons pas ce Président, qui ne fut à la hauteur ni de ses ambitions ni des enjeux.


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