vendredi 2 décembre 2011

La liberté n'existe pas

Au moins dans les sociétés "démocratiques" et "développées", le fonctionnement d' institutions de toutes sortes (les institutions politiques, la justice, l'école...) et, en définitive, de la société toute entière, repose sur un postulat non démontré : celui que nous sommes libres. L'illusion de la liberté produit une comédie sociale multiforme. Illusion fort "utile" d'ailleurs et, en tout cas, historiquement productive car, sans elle, l'humanité aurait connu, depuis des millénaires, un destin bien différent.

Illusion "utile" mais illusion tout de même. Notre existence, dans tous ses aspects -- biologique, social, psychologique, intellectuel -- est étroitement régie par d'innombrables déterminismes dont la plus grande partie nous échappe, à commencer par ceux qui régissent notre existence biologique, de la naissance à la mort. Le principe de causalité permet de nous expliquer entièrement. Poser le problème de la liberté, c'est immédiatement voir rappliquer en force le déterminisme, qui se dresse comme un mur infranchissable devant nos prétentions. Si bien que les philosophes "de la liberté" ont tous dû ruser, avec plus ou moins de bonheur, pour échapper à ce carcan. C'est même la grande affaire de la philosophie, de Leibniz à Sartre, en passant par Kant et Schopenhauer, que de tenter de sauver la liberté, à force de constructions conceptuelles souvent absconses (Kant), parfois séduisantes (Schopenhauer), mais toujours fragiles. Voltaire s'était pourtant fort spirituellement moqué des fantasmagories leibniziennes et de ce fameux "don de Dieu qu'on nomme liberté", dans Candide, mais il en faut davantage pour décourager les métaphysiciens. Georges Gusdorf, par exemple, reconnaît  que l’homme est conditionné par son corps et le monde dans lequel il vit, mais il soutient qu'il est aussi capable de se détacher de ce déterminisme et de produire des œuvres où se manifeste sa liberté. Ces œuvres  expriment, selon lui, un être personnel et avec lui tout un univers qui varie en fonction des individus, mais aussi des époques. On veut bien l'admettre mais il reste qu'on ne voit pas bien par quel privilège ces oeuvres, fussent-elles géniales, échapperaient à l'universel déterminisme, ni en quoi consiste au juste cette part de liberté qu'elles exprimeraient. Seul Nietzsche nous aura indiqué la voie pour nous évader de ce tourniquet.

C'est que la mort de Dieu est un atout décisif pour tordre le cou à cette croyance en la liberté humaine. Car il s'agit bien d'une croyance, d'un acte de foi, de nature religieuse, au fond. Les religions du Livre (judaïsme, christianisme, islam) sont des religions scélérates parce qu'elles inventent la liberté pour mieux nous plonger dans l'enfer de la  responsabilité et de la culpabilité. Rien de plus répugnant que le spectacle de ces Juifs religieux battant leur coulpe devant le Mur des lamentations, sinon celui de bigots catholiques s'engouffrant dans un confessionnal. Peur de l'enfer, peur du péché, peur de Dieu. Un criminel endurci feignant le repentir devant ses juges pour éviter une addition plus salée m'inspire davantage de sympathie et de respect. Merci à Georges Bataille d'avoir tourné en  dérision, dans un de ses romans, ce rituel lamentable dans une scène aussi  réjouissante qu'obscène.

Il serait tout de même bien étonnant qu'au sein de cet immense Univers où le déterminisme règne sans partage, l'estimable animalcule qu'est l'homme, moucheron pensant certes, mais moucheron tout de même, mite philosophique mais mite tout de même, échappe, on ne sait par quel privilège, à la loi commune. Il faudra encore bien du temps aux philosophes pour se résoudre à accepter la mort de la liberté comme ils se seront résolus à accepter la mort de Dieu.

Au lieu de chercher des preuves de l'existence de la liberté aussi introuvables que les preuves de l'existence de Dieu, la philosophie ferait mieux de s'intéresser à la nature et à la persistance de cette illusion de liberté, si forte et si "naturelle" en nous, mais certainement tout aussi forte dans le cerveau d'un chat ou d'un poisson. Car c'est cette illusion de liberté, et non une liberté réelle, qui nous permet d'assumer nos pensées et nos actes, et de leur donner un sens. Les hommes auront-ils un jour la force de se passer des béquilles de cette illusion, rien n'est moins sûr.

Poser que la liberté est un mythe permet de comprendre que l'étude de l'Histoire est absolument inutile, n'ouvrant sur aucun enseignement utile pour l'avenir. Les événements du passé sont le produit d'un faisceau de causes qui n'ont aucune chance de se recomposer dans l'avenir : l'Histoire ne se répète jamais. Etudier l'Histoire, lire les historiens, est un agréable hobby, rien de plus.

Découvrir qu'on n'est pas libre rend incontestablement l'existence plus confortable. N'étant pas libre, je ne suis responsable de rien ni coupable de rien. Le regret, le remords, la honte, n'ont pas plus de sens que la fierté et que l'orgueil. La notion de mérite est absurde. Je vis au jour le jour la seule vie que je puisse vivre, j'aurai vécu, au jour de ma mort, la seule vie qu'il m'était donné de vivre. Avoir vécu comme un lâche n'a pas plus de sens qu'avoir fait preuve d 'héroïsme. Aucun de nous, ignorant ou savant, brute ou génie, bourreau ou victime, n'aura été responsable de ce qu'il fut.

Prendre conscience de cette vérité permet d'accéder à une authentique sérénité que seule pourrait troubler le sentiment qu'on aurait pu sentir autrement, penser autrement, agir autrement. Sérénité préparatoire à cette définitive plongée dans la bienheureuse irresponsabilité qu'est la mort.

Sentir autrement, penser autrement, agir autrement ? Illusion ruineuse. Ne passons pas à côté de notre vie. Sentons comme nous pouvons sentir. Pensons comme il nous convient de penser. Agissons comme il nous plaît d'agir. Accomplissons notre destin.

Ayons le bon sens de nous reconnaître irresponsables et de vivre en conséquence.

Puis, le jour où il faudra rendre des comptes, si vient ce jour, ayons la lucidité de dire : "j'ai pensé ça, j'ai cru en ça, j'ai "voulu" ça, je me suis battu pour ça, j'ai fait ça. J'ai vécu dans l'illusion d'être libre qui serait celle d'une pierre lancée en l'air si elle était douée de conscience. J'ai vécu dans cette illusion et de cette illusion, comme tout un chacun. Mais il serait absurde de me dire que j'aurais pu faire preuve de plus de courage, de plus de raison, de plus de générosité, que j'aurais pu être moins égoïste, moins cruel : tout cela n'était pas pour moi. J'ai accompli mon destin, le seul qu'il m'était donné de vivre, et je l'assume entièrement. " Mais je n'aurai pas la bassesse de me repentir de quoi que ce soit, d'avoir honte de quoi que ce soit, de renier quoi que ce soit, devant qui que ce soit.

"Je suis une force qui va" , dit un personnage de Victor Hugo : qui ne se reconnaîtrait dans ces fortes paroles ?

L'enchaînement implacable  des causes innombrables produit les innombrables différences entre les humains, et non des variations exécutées librement par les individus sur une hypothétique basse fondamentale, une "nature humaine" universelle, de l'existence de laquelle rien ne nous assure.

Dans la solitude absolue où je suis muré, seul jusqu'au bout avec ma conscience, qu'est-ce qui m'assurera jamais que je fais partie de la même "espèce" que mes "semblables" ? Certes, j'ai comme eux deux bras, deux jambes, deux yeux pour voir, une machine d'entrailles pour vivre, mais ce coeur noir de solitude où je suis enfermé et resterai enfermé jusqu'à ma mort m'interdit de savoir si ce que je ressens, perçois et pense a quoi que ce soit de commun avec ce que ressentent, perçoivent et pensent même ceux qui me sont les plus proches et les plus chers, et si la vie a dans leur bouche le même goût âcre que dans la mienne. A ce sauvage enfermement, pas de remède en cette vie, seulement des adoucissements.

Et dire que, sans cette clignotante et débile conscience, l'immense cosmos où l'on vient de découvrir, à des centaines de millions d'années de lumière, deux trous noirs qui font chacun dix milliards de fois la masse du soleil, ces espaces infinis dont le silence effrayait Pascal, n'existeraient même pas, et n'existeront plus quand elle s'éteindra : c'est vraiment très con, mais c'est pourtant la vérité. Le monde naît avec moi. Il meurt avec moi.  Dieu, c'est moi. Quelle extraordinaire liberté ! quelle responsabilité !

Addendum  ( 14/01/2012)
 - Sur ce problème de la liberté, lire, dans le supplément "Science & techno" du Monde du 14/01/2012, l'article de Laurent Alexandre, l'ADN de DSK, ainsi que l'interview du neurobiologiste Eric Kandel sur le stockage des souvenirs.

Les informations contenues dans ces articles nous renvoient au fond à cette mouvante frontière qui sépare la connaissance scientifique (la physique au sens de connaissance de la Nature) de la métaphysique. Il semble que les progrès des connaissances scientifiques grignotent peu à peu les positions des partisans de la liberté. Mais, comme dans les autres secteurs de la science, ils ne font que reculer les bornes de l'inconnaissable. La liberté a encore de beaux  jours devant elle !

Addendum 2  (29/01/2012)

"J'ai vécu dans l'illusion d'être libre qui serait celle d'une pierre lancée en l'air si elle était douée de conscience"

Illusion?  Emmanuel Kant, dans ses Prolégomènes à toute métaphysique future, aborde la question en ces termes :

" tout enchaînement de cause et d'effet dans le monde sensible tiendra certes à une nécessité naturelle, mais on pourra cependant accorder la liberté à cette cause qui n'est pas elle-même un phénomène (bien qu'elle en soit le fondement) et donc attribuer sans contradiction nature et liberté à une même chose, mais sous des rapports différents, en la considérant tantôt comme phénomène, tantôt comme chose en soi ."

Ainsi, selon Kant, notre sentiment intime d'être libre, loin d'être une illusion, ne serait autre que la connaissance intuitive de ce qui, au coeur du phénomène que nous sommes, est la chose en soi. L'hypothèse est troublante et ne manque pas de beauté.  Cependant on n'est pas, en toute rigueur, obligé de suivre Kant, ne serait-ce que parce que ce sentiment de liberté relève lui-même du phénomène.


2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour, je ne suis pas d'accord avec vous.
En pensant que la liberté n'existe pas, que chacun à un destin bien tracé, on fait entrer l'égo surdimensionné de l'être humain qui n'a donc plus rien à se reprocher et qui se prend pour Dieu. ' le monde nait et meurt avec moi'
Je ne suis pas croyante, mais de nos choix (que l'on croit faire) découlent forcément des conséquences. Ce sont ces conséquences qui engendre notre futur. Après, bien évidemment on peut penser que nos choix sont conditionnés et choisis par la société, ce qui, en soit, est regrettable. Ais je tort?

Jambrun a dit…

Pour "Anonyme"
Merci pour votre commentaire. Remarquez que je souligne l'importance de cette "illusion de liberté", si forte en nous qu'elle aboutit à ce paradoxe que nous assumons nos actes, même si nous ne nous en croyons pas "responsables" puisque nous croyons à l'universel déterminisme. C'est du moins ma position, que j'ai tenté d'expliquer. Quoi qu'il en soit, le problème de la liberté reste le problème métaphysique par excellence; autant dire qu'aucune avancée scientifique ne permettra jamais de le résoudre.