jeudi 29 décembre 2011

Le noeud gordien

L'analyse hegelienne de la relation maître / esclave aura été d'une grande conséquence pour l'histoire de l'Europe et du monde au XXe siècle.

Selon Hegel, le maître et l'esclave sont unis dans une  relation dialectique sans cesse renaissante : l'esclave dépend du maître pour sa survie et sa sécurité; le maître dépend de l'esclave dont le travail assure la perpétuation de son statut de maître.

Cependant, le maître dépend de l'esclave beaucoup plus que l'esclave ne dépend de lui. C'est le travail de l'esclave qui lui assure une puissance dont il lui reste à prendre conscience. Lorsque l'esclave prend conscience de sa dignité d'homme et de sa liberté ,  il prend alors en mains sa destinée : le lien dialectique qui l'unit à son maître est  brisé.

La reprise de cette analyse par Marx a eu la fortune que l'on sait. Le moment de la prise de conscience de son aliénation par le prolétariat doit précéder de peu le moment de la révolution sociale qui mettra fin à l'exploitation de l'homme par l'homme dans le cadre du système capitaliste.

Toutefois, une longue et confuse période de latence précède ce moment où tout bascule : c'est que, dans la société réelle, les mécanismes de l'exploitation sont masqués; les clivages entre exploiteurs et exploités n'apparaissent pas nettement. Un certain capitalisme paternaliste a d'ailleurs mis à profit ce flou, dès la seconde moitié du XIXe siècle, pour contrer l'analyse marxiste. A ce stade de l'évolution historique, les rapports sociaux sont aussi inextricable qu'un noeud de vipères, ou que le fameux noeud gordien qu'Alexandre trancha d'un coup d'épée.

La révolution russe de 1917 donne l'occasion à ses promoteurs de clarifier les choses et de mettre les uns et les autres à leur place, de chaque côté d'une frontière bien marquée : d'un côté les bourgeois des villes et des campagnes (les koulaks), de l'autre le prolétariat, à qui sa supériorité numérique et le basculement du pouvoir politique et militaire assurent la suprématie. Plus tard, au Cambodge, les leaders du Kampuchea démocratique procéderont au même tri. Dès lors, par le coup de force volontariste des leaders du mouvement révolutionnaire,  la complexité sociale est  radicalement simplifiée. Le noeud gordien est tranché.

Dans l'Allemagne nazie, puis dans l'Europe dominée par elle, il se passe un phénomène très proche. La relation prolétaire / capitaliste est remplacée -- ou plutôt doublée -- par la relation peuple / Juif.

Une des constantes de la propagande antisémite en France (au moins depuis Drumont) est le thème de la suprématie masquée des Juifs dans une société qu'ils gangrènent, occupant peu à peu les postes-clés dans la politique, l'économie, la finance, le journalisme, la littérature et les arts : c'est notamment le leitmotiv des pamphlets antisémites de Céline. Drumont, Céline et les autres décrivent en somme cette période de latence où, le jeu de la relation dialectique restant masqué, les exploités n'ont pas encore pris conscience de leur situation et de leur force. La revendication des antisémites est donc constamment celle-ci : il faut repérer les Juifs, les identifier, puis les empêcher de nuire par des mesures drastiques de mise à l'écart du reste de la société. Ces mesures ne pourront évidemment pas être prises que tant qu'une révolution "nationale" n'en aura pas créé les conditions. Seul le nouveau pouvoir mis en place par elle sera en mesure de trancher le noeud gordien.

La même logique s'observe donc dans les révolutions marxistes-léninistes de Russie, de Chine ou du Cambodge, et dans la "révolution nationale" promue en Allemagne par les Nazis : dans les deux cas, il s'agit de désigner l'ennemi collectif, puis de l'identifier individuellement, enfin de l'isoler du reste du corps social. Cet isolement prend, dans les deux cas, les mêmes formes : les prisons, les camps, l'extermination.

"Chaque conscience poursuit la mort de l'autre", a affirmé Hegel. Cela veut dire que, dans le jeu dialectique des rapports à autrui, chacun cherche à faire triompher son point de vue, sa pensée , son discours sur ceux de l'autre, en somme à vaincre l'autre, en le réduisant au silence, ou  à l'acquiescement -- ce qui revient au même.

Cette mise à mort de l'autre est évidemment une mise à mort intellectuelle, pas nécessairement irrévocable d'ailleurs : le "mort" peut ressusciter et mettre à mort son vainqueur à son tour (quoique mon interprétation ne me paraisse pas très hégélienne). Elle n'implique pas, en tout cas, la mise à mort physique de l'autre.

Les dictatures de masse du XXe siècle ont apporté à la thèse hegelienne ce perfectionnement incontestable : la mise à mort physique de l'autre présente l'avantage de lui clore définitivement le bec.  Quoique... Le pire n'est pas toujours sûr, disait Claudel.

" Le sommeil de la raison engendre des monstres" : Goya, homme des Lumières, ne pouvait sans doute imaginer que la raison triomphante était sur le point d'élaborer une conception optimiste de l'Histoire qui allait pourtant accoucher du pire des cauchemars.

La paix soit avec Nous. Et avec Nos esprits animaux.


( Posté par : SgrA° )


Aucun commentaire: