mercredi 28 décembre 2011

Viva Dubillard !

J'ai lu récemment un article effrayant sur le saumon de Norvège. Ce poisson, tant consommé à la période des fêtes, provient, paraît-il, à 80%, de l'aquaculture, dont les parcs sont de plus en plus pollués par les produits qu'on y déverse pour éviter les maladies et faire grossir les bestiaux plus vite. Plus de 20% du cheptel en crève et les résidus empoisonnent l'environnement.

Je vais donc me passer de saumon, de Norvège ou d'ailleurs, pour me rabattre sur des espèces moins menacées, mais en reste-t-il encore beaucoup ?

Il en reste encore quelques unes tout de même, auxquelles on ne penserait pas spontanément : par exemple  la limande de montagne.

Les moeurs de ce poisson, à la chair délicate et goûtue, ont été décrites par un spécialiste mondialement connu. En voici un extrait :

" Un    :  les limandes ? Il y a des limandes dans votre pays ?

Deux  :  Mais oui


Un      :  Des limandes dans la montagne !


Deux   :  Mais oui. Ce sont des limandes comme les autres, mais comme les anguilles, elles migrent. Elles sortent de la mer au début de l'hiver, et puis, quand il commence à neiger, elles grimpent le long des pentes, sous la neige, en s'agrippant avec leurs dents. quand elles sont arrivées en haut, vous savez comme sont les limandes ?


Un      :  Plates.


Deux   :  Alors elles se laissent glisser, à plat, sur les pentes neigeuses. Pour s'arrêter, quand elles ont envie de s'arrêter, elles plongent, la tête la première. C'est la Limande-des-Neiges.

Un      :   Et quand la neige fond ?

Deux   :  Au printemps ? Ah, alors, celles qui n'ont pas eu le temps de remonter jusqu'aux neiges éternelles, c'est fini : elles s'arrêtent. On ne retrouve plus que leurs arêtes. Dans l'herbe jaune." 

On voit tout de suite l'intérêt de consommer ce savoureux poisson, qui a grandi dans une région saine, sous un climat sain, à l'abri des pollutions maritimes de toutes sortes, et n'a consommé que des nourritures saines. Il reste à mettre au point des techniques de pêche adaptées, qui préservent la ressource. Mais faisons confiance à l'inventivité de nos pêcheurs et aux  techniques modernes.

Dans la langue française, le mot loufoquerie est trop souvent pris en mauvaise part. C'est oublier qu'il existe des formes de loufoquerie noble, et que cette loufoquerie-là n'est pas forcément brouillée avec la profondeur, loin de là.

Roland Dubillard, qui vient de mourir, était un de ces grands loufoques. Il avait marqué son territoire, entre ceux d'Alphonse Allais, de Samuel Beckett , d'Eugène Ionesco , d'Alexandre Vialatte, de Pierre Dac ou encore de Jean-Michel Ribes qui était bien ému, l'autre soir, en présentant les Diablogues. Dubillard était de ceux, avec Ionesco, qui savent pousser la logique dans ses derniers retranchements pour nous faire entrer dans des univers parallèles à la Lewis Carroll. Il le faisait à sa manière subtile et raffinée. L'esprit d'enfance s'unit chez lui au goût britannique du non-sense :  il faut avoir au moins une petite idée de ce mariage heureux pour posséder la clé de son univers.

Les Diablogues  sont l'oeuvre la plus connue de Dubillard. Monter ces courts textes drôles et déroutants ne va pas de soi. Cinquante acteurs peuvent s'y atteler, ou deux. Les choix de scénographie et de mise en scène sont innombrables, un peu comme pour la Cantatrice chauve d'Ionesco. Il s'agit d'éviter les redites et, surtout, les lourdeurs, qui sont la peste et le choléra pour ce théâtre si aérien, si lunaire.

François Morel et Jacques Gamblin  proposaient l'autre soir, dans une mise en scène astucieusement sobre d' Anne Bourgeois, une interprétation constamment drôle et souvent émouvante de quelques uns des Diablogues. La personnalité et la virtuosité des deux compères y était pour beaucoup, mais surtout ils introduisaient dans leurs échanges une complicité fraternelle qui faisait penser parfois à celle qui unit Vladimir et Estragon, les deux clochards d' En attendant Godot.  Du beau travail et un bien bel hommage.


Roland Dubillard,    Les Diablogues et autres inventions à deux voix  ( Gallimard  / Folio )

Jean-Michel Ribes,      Palace     ( Actes Sud  /  Babel )

Jacques Gamblin et François Morel dans Les Diablogues  ( Théâtre du Rond-Point / France 2 )







Aucun commentaire: