lundi 26 décembre 2011

" Poésie de la pensée " , de George Steiner

Ce qui sépare la philosophie  et la religion de la science, c'est qu'elles  ne peuvent prétendre à l'universalité et qu'elles échappent à la preuve. Après Hegel, la philosophie occidentale, émancipée de la théologie, a renoncé à démontrer l'existence de Dieu par des "preuves" qui n'ont jamais convaincu personne. A partir de Schopenhauer, et plus encore avec Nietzsche, elle tend à prendre ses distances -- quoique avec de grosses difficultés -- avec une prétention à l'universel que contredit le simple fait qu'une doctrine, un système philosophique, c'est d'abord, et inévitablement, la pensée d'un individu singulier, sa vision personnelle du monde. Cette idiosyncrasie du penseur se remarque aisément chez Schopenhauer et surtout chez Nietzsche, qui la revendique ouvertement. L'imposture du marxisme est de s'être dès l'origine revendiqué comme science; sans cette prétention , les horreurs du goulag ou du Cambodge n'auraient  pas eu lieu. Les excès de la psychanalyse dérivent aussi de cette même  abusive revendication.

Le dernier livre de George Steiner, Poésie de la pensée, présente justement l'intérêt de montrer que tout exposé philosophique est inséparable d'une  poétique, d'une rhétorique, d'un art du discours. On le constate dès les Présocratiques, dont les énoncés sont construits sur le modèle de ceux de la poésie épique, ou chez Platon, dont l'art du dialogue est influencé par le théâtre (il commença peut-être d'ailleurs par écrire des pièces de théâtre). Mais de plus,  le discours philosophique est tout imprégné de la personnalité du penseur, de ses humeurs, en somme de son idiosyncrasie. C'est pourquoi, même si tous trois s'inspirent des modèles de la poésie épique, il est impossible de confondre un énoncé d'Héraclite avec un énoncé de Parménide ou avec un énoncé d'Empédocle, non seulement, bien sûr, parce que les préoccupations et la pensée sont dfifférentes, mais par le fait que le texte est imprégné d'un ton et d'une couleur à chaque fois singuliers.

Ainsi, une doctrine philosophique, quel qu'ait été son succès dans l'histoire de la pensée, et qu'il s'agisse de Platon ou de Kant, c'est d 'abord la pensée d'un seul homme dont elle porte la marque singulière à chaque instant. Ce sont les innombrables commentaires et les commentaires de commentaires qui figent dans une rigidité dogmatique l'oeuvre qui, à l'origine, se présentait à nous avec ses hésitations, ses contradictions, ses repentirs et ses repeints. Ce qui est vrai de la philosophie l'est encore plus des textes religieux : les livres de l'Ancien testament ont chacun leur style et chacun des quatre Evangiles porte la marque singulière de celui qui l'a écrit (voir en particulier l'Evangile de Jean), et le Coran, ce n'est pas autre chose que la pensée singulière de Mahomet portée par son souffle lyrique. En l'absence d'un improbable Dieu, les créations de l'esprit sont l'affaire exclusive des hommes.

Ce livre, qui n'est sans doute pas le meilleur de son auteur, retient cependant globalement l'intérêt en dépit de ses faiblesses : certains  renvois un peu faciles, un bon nombre de banalités, et surtout des survols, engendrés peut-être par le plan un peu trop convenu et facile, qui suit l'ordre chronologique, nous menant des Présocratiques au XXe siècle ;  à cet égard, on aurait souhaité une originalité probablement plus productive. De coup, Schopenhauer est aux abonnés absents, Nietzsche est rapidement expédié  (son cas illustrait la thèse de façon un peu trop évidente) . Aux approches de Santayana, ça commence à patouiller ferme et le manque de rigueur du propos s'affiche avec une  insistance gênante.

Il y  a néanmoins en Steiner (ce n'est pas du tout péjoratif !) un très brillant conférencier. C'est un admirable éveilleur, un admirable passeur. Sa vaste culture, la beauté des citations (il cite en particulier dans le texte original des passages magnifiques, pas toujours forcément très accessibles, d'auteurs anglais comme Pope ou Tennyson), la densité de l'exposé, l'éclat des formules, tout cela emporte l'adhésion.  Steiner rend son lustre au beau mot de paraphrase, art dans lequel tout bon critique devrait être expert, s'il veut donner à son lecteur l'envie de lire -- ou de relire -- ce dont il parle; on peut s'en rendre compte, notamment, dans le chapitre qu'il consacre à Platon, comme dans les pages -- étincelantes -- où il parle de Marx.

Entre littérature, art et philosophie, les frontières sont indécises.Le livre de George Steiner restitue à l'oeuvre philosophique sa musique et sa couleur propres, parties intégrantes de la pensée. Le vers épique chez les Présocratiques, la  théâtralité chez Platon, le lyrisme de Schopenhauer, ne sont pas des ornements surajoutés, ils sont le tissu même de la pensée.

La paix soit avec Nous. Et avec Nos esprits animaux.

Additum (1er  mai 2012)   -  "Aux approches de Santayana, ça commence à patouiller ferme", écrivais-je. Reprenant la lecture du livre de Steiner, ses faiblesses me sautent aux yeux. Le livre finit par me tomber des mains. C'est que le propos se dilue peu à peu dans un bavardage sans rigueur où l'on saute du coq-à -l'âne, de formule creuse en formule creuse, d'approximation en approximation, de platitude en platitude. C'est du laïus de conférencier aimablement mondain, et contreproductif en plus : au lieu de donner envie de lire les oeuvres évoquées, ce trop long survol donne au lecteur le sentiment qu'au fond, tout se vaut. On dirait d'une dame très riche encombrée d'innombrables valises qui embarquerait sur un Titanic promis au naufrage. Steiner nous avait tout de même habitués à beaucoup mieux que ça.

George Steiner,   Poésie de la Pensée, Gallimard, NRF Essais

Buste d'Héraclite


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