mercredi 21 décembre 2011

" Malone meurt ", de Samuel Beckett , ou la lettre d'amour type

C'est la rançon des progrès de la technologie : on s'écrit de moins en moins de lettres d'amour. On se contente généralement d'étiques et abrégés SMS, ou alors d'échanges  Twitter encore plus spartiates du genre "je t'm mouanonpu". Pas de quoi étancher la soif de câlins verbaux des vrais sentimentaux. Quant à moi, je ne suis pas le plus sevré de tous : mes diverses maîtresses m'expédient sur mes diverses messageries de touchantes missives que, cependant ( on n'est jamais content ) je persiste à trouver bien courtes.

A l'approche des fêtes et des voeux de nouvel an , je pense utile de favoriser le retour à la bonne vieille lettre d'amour traditionnelle, par exemple en proposant aux amantes et amants en panne d'idées des modèles à imiter, puisés aux meilleurs auteurs.  Par exemple celui-ci :

" Chéri, il ne se passe pas un jour que je ne remercie Dieu, à genoux, de t'avoir trouvé, avant de mourir. Car nous mourrons bientôt tous les deux, cela tombe sous le sens. Que ce soit au même instant précis, c'est tout ce que je demande. D'ailleurs j'ai la clef de la pharmacie. Mais profitons d'abord de ce superbe couchant, inopiné pour en dire le moins, après la longue journée d'orage ! N'es-tu pas de cet avis ? Chéri ! Que ne nous sommes-nous rencontrés il y a soixante-dix ans ! Non, tout est pour le mieux, nous n'aurons pas le temps d'apprendre à nous abominer, de voir notre jeunesse s'en aller, de nous rappeler dans la nausée l'ancienne ivresse, de chercher chez des tiers, chacun pour soi, ce qu'ensemble nous ne pouvons plus, enfin bref de nous habituer l'un à l'autre. Il faut voir les choses comme elles sont, n'est-ce pas, mon loulou ? Quand tu me tiens dans tes bras, et moi toi dans les miens, ce n'est pas grand'chose évidemment, par rapport aux frénésies de la jeunesse, et même de l'âge mûr. Mais tout est relatif, c'est ce qu'il faut se dire, aux cerfs et aux biches leurs besoins et à nous les nôtres. C'est même étonnant que tu t'en tires si bien, je n'en reviens pas, ce que tu as dû vivre sobre et  chaste ! Moi aussi, tu as dû t'en apercevoir. Songe aussi que la chair n'est pas tout, spécialement à notre âge, et cherche les amants pouvant de leurs yeux ce que nous pouvons des nôtres, qui auront bientôt tout vu et ont souvent du mal à rester ouverts, et de leur tendresse, privée du secours de la passion, ce que réduits à ce seul moyen nous réalisons journellement, quand mes obligations nous séparent. Considère d'autre part, puisque nous en sommes à tout nous dire, que je n'ai jamais été belle ni bien faite, mais plutôt laide et presque difforme, à en juger par les témoignages que j'ai reçus. Papa notamment me disait que j'étais foutue comme un magot, j'ai retenu l'expression. Quant à toi, mon amour, quand tu avais l'âge de faire battre plus vite le coeur des belles, en réunissais-tu les autres conditions ? J'en doute. Mais en vieillissant nous voilà devenus à peine plus hideux que nos contemporains les mieux proportionnés, et toi, en particulier, tu as gardé tes cheveux. Et pour n'avoir jamais servi, jamais compris,  nous ne sommes pas sans fraîcheur ni innocence, à ce qu'il me semble. Conclusion, c'est pour nous  enfin la saison des amours, profitons-en, il y a des poires qui ne mûrissent qu'en décembre. Pour ce qui est de la marche à suivre, remets-t'en à moi, nous ferons encore des choses étonnantes, tu verras. Quant au tête-bêche, je ne suis pas de ton avis, j'estime qu'il faut persévérer. Laisse-toi faire, tu m'en diras des nouvelles. Gros polisson, va ! Ce sont tous ces os qui nous gênent, c'est un fait certain. enfin, prenons-nous tels que nous sommes. Et surtout ne nous frappons pas, ce ne sont là que des amusettes. Pensons aux heures où, enlacés, las, dans le noir, nos coeurs peinant à l'unisson, nous entendons dire au vent ce que c'est que d'être dehors, la nuit, en hiver, et ce que c'est que d'avoir été ce que nous avons été, et sombrons ensemble dans un malheur sans nom, en nous serrant. Voilà ce qu'il faut voir. Courage donc, vieux bébé poilu que j'adore, et gros baisers là où tu devines de ta Poupée Pompette. "

En recopiant cette sublime missive, digne, à tout le moins, de la Religieuse portugaise, j'en pleurais, de rire ou de désespoir je ne sais trop, des deux peut-être. En tout cas, à une époque où l'espérance de vie ne cesse de s'allonger, voilà un modèle qui devrait rendre des services. Il a pour auteur celui qui sut unir le génie de Pascal à celui des Fratellini, comme l'a dit un critique qui, pour une fois, trouva le mot juste.

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.


Samuel Beckett ,    Malone meurt     ( Editions de Minuit)

Quelques modèles de lettres d'amour , par Jambrun, à paraître sur les Presses de l'Université Libre du Haut-Verdon

Samuel Beckett, par David Levine






Aucun commentaire: