mercredi 11 janvier 2012

Bardamu et l'homme à la madeleine

Céline n'a jamais apprécié Proust. Dans Voyage au bout de la nuit, il porte déjà sur l'oeuvre un jugement sans nuance :

" Proust, mi-revenant lui-même, s'est perdu avec ténacité dans l'infinie, la diluante futilité des rites et démarches qui s'entortillent autour des  gens du monde, gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d'improbables Cythères. "

Beaucoup plus tard, dans une lettre à Milton Hindus (du 11 juin 1947), il persiste et signe :

" Proust explique beaucoup trop pour mon goût -- 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave,  c'est trop."

Et, un peu plus loin dans la même lettre :

"  Proust il m'agace par son pic poul -- cette façon tarabiscotée -- latine, allemande, judaïque -- (celle de Claudel aussi) -- ces phrases qui se mordent la queue après d'infinis tortillages -- Tout cela pue l'impuissance."

On ne s'étonnera pas que l'inventeur de Bardamu n'ait rien compris au génie de l'homme à la madeleine : tout les oppose --les origines sociales, le mode de vie,la vision du monde et, bien sûr, la conception du roman et de l'écriture qui en découlent. Sans compter les préjugés antisémites de Céline.

Cependant, le contresens que commet Céline sur Proust est au fond le même que commit Gide et qui fit louper Du côté de chez Swann à la NRF. Comme Gide, Céline confond Proust avec Robert de Montesquiou. Pour lui, Proust se borne à décrire avec une complaisance souriante et attendrie le milieu social où il évolue. Son roman lui paraît relever tout au  plus de la chronique mondaine.

On ne saurait imaginer lecture plus superficielle et plus pauvre. Toutefois, Céline a raison sur un point : Proust fut AUSSI -- et jusqu'à la fin de sa vie -- un de ces mondains dont  A la recherche du temps perdu nous livre une  suite de portraits féroces.

Pour comprendre le génie de Proust, Céline aurait peut-être dû lire (ou relire) Saint-Simon et Balzac . le premier fut aussi un de ces courtisans dont les Mémoires nous tracent des portraits au vitriol ; quant au second, candidat légitimiste, entiché de duchesses et de comtesses, il n'en a pas moins décrit , dans la Comédie humaine, la société de son temps avec une lucidité que Marx admirait.

Tout le génie de Proust, comme celui de Saint-Simon, comme celui de Balzac, et comme, soit dit en passant, celui de Céline, réside dans cette aptitude puissante à prendre  avec son milieu social la distance de l'observateur lucide pour en dégager la vérité. Céline ne voit pas que ces quelques lignes qu'il consacre à Proust dans  Voyage au bout de la nuit, Proust aurait pu les signer, car c'est bien sous ce jour  qu'il peint ses mondains dans A la recherche du temps perdu, mais pour atteindre une vérité qui déborde largement des frontières  éphémères d'un groupe social à la disparition duquel elle a survécu.

Le plus drôle est que Céline lui-même, qui avait lui aussi, envoyé le manuscrit de son roman à la NRF, fut aussi mal compris que Proust à ses débuts par le lecteur maison. Celui-ci, Benjamin Crémieux, rédigea de sa lecture de Voyage au bout de la nuit le compte-rendu suivant :

" Roman communiste contenant des épisodes de guerre très bien racontés. Ecrit en français argotique un peu exaspérant; mais en général avec beaucoup de verve. Serait à élaguer. "

Difficile d'être autant à côté de la plaque pour l'essentiel.

Moi qui, comme tant d'autres, dois une grande partie de mes enthousiasmes de lecteur à Céline autant qu'à Proust, et qui suis un fan quasi-inconditionnel de l'un comme de l'autre, je me dis que réconcilier chien et chat est  un privilège précieux du lecteur naïf.

La paix soit avec nous. Et avec nos animaux.


Henri Godard,   Céline    (biographies NRF Gallimard)
Frédéric VitouxLa Vie de Céline   (Grasset)
Cahiers de l'Herne : Céline

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