jeudi 5 janvier 2012

Ciao ciao ciao

Des présentateurs et animateurs vedettes de France 2, Nagui est un des plus populaires,  avec Elise Lucet, dont je suis amoureux, comme tout un chacun, surtout depuis que, frappée par un deuil cruel, tout un  chacun se demande si elle a encore passé la nuit précédente à pleurer.

Nagui anime quotidiennement deux émissions, astucieusement programmées à l'heure des repas, ce qui permet au téléspectateur tout réjoui d'avoir eu le temps de voir l'heureux candidat décrocher la timbale qu'il aurait pu gagner à sa place s'il s'était présenté, pour mieux sereinement déguster  la sienne (de timbale) de boeuf mironton, en se disant que le monde est décidément bien fait.

D'autant mieux fait que les candidats aux jeux de Nagui  ont été préalablement sélectionnés, soigneusement filtrés au travers de procédures de sélection qui ne laissent apparaître et se trémousser sur nos étranges lucarnes que quatre ou cinq, sur les milliers d'impétrants laissés sur le carreau et dans l'obscurité où les a relégués, en toute justice, leur manque de mérite.

Sur les autres chaînes "grand public" et aux mêmes heures (des repas, c'est bon pour la digestion), des jeux analogues nous persuadent que, décidément, le monde est bien fait. Et, si nous n'en étions pas pleinement convaincus, il nous reste le loto, le superloto et l'euromillions pour emporter nos derniers doutes.

Ces innombrables adorateurs du jackpot ne sont évidemment pas des experts en calcul des probabilités. Et même s'ils l'étaient, ça ne changerait pas grand'chose, vu que la croyance aux miracles est, depuis la nuit des temps, la grande nourrice de l'espérance assoiffée en même temps qu'un inébranlable soutien de l'ordre social.

Curieusement (mais pas tant que ça), en effet, les candidats aux jeux de Nagui et des autres, à la divine surprise du gros lot etc., reproduisent et redoublent sur un mode ludique (mais pas tant que ça) la structure pyramidale de l'ordre social : en bas et à la base, la foule grouillante des adorateurs du veau d'or et danseurs devant le buffet, tout en haut, la poignée d'heureux élus qui gouvernent, ordonnent, administrent, gèrent et empochent les profits que justifient leurs immenses mérites. Le jeu d'argent et de hasard ritualisé au quotidien par les médias télévisuels célèbre la légitimité d'une pyramide sociale monstrueusement inégalitaire.

Le plus drôle est que tous ces sectateurs de Mammon qu'on pourrait croire conduits par un égoïsme sordide sont en réalité de grands altruistes (un peu malgré eux) puisqu'ils assurent les bénéfices mirifiques de la Française des Jeux et autres officines, contribuent à payer leurs personnels et à réduire notre déficit national.

Mais au fond, tous ces joueurs qui en sont de leur poche, ils ont raison, à leur manière. Ils proclament leur conviction que la loi qui régit les jeux d'argent est la même que celle qui régit nos existences et nos sociétés  : c 'est la loi du hasard. Le jeu d'argent et  de hasard tend très modestement à corriger l'inconvénient si répandu de ne pas être nés riches. La Française des jeux a repris le rôle du grand seigneur un peu évaporé qui,  rencontrant par un concours de circonstances très inattendues un lépreux édenté, puant et pustuleux, lui lance (de loin) sa bourse : "Tiens, vilain, pour boire à ma santé . -- Oh merci mon Saigneur !"

Le hasard  -- c'est-à-dire ce faisceau d'innombrables causes si mystérieusement enchevêtrées que seul un merveilleux calcul des probabilités pourrait en donner une vague idée sans pour autant parvenir à le réduire -- c'est lui qui règne sur nos sociétés. Nous ne sommes pas égaux devant le destin, et le nombre de ceux qui sont moins égaux que les autres est infiniment plus  élevé que celui de ceux qui le sont plus. Recherche de la base et du sommet : les pyramides d'Egypte ou du Yucatan disent aux hommes quel jeu la société entend leur faire jouer.

Tout de même,  une pyramide qui -- une fois n'est pas coutume -- marcherait sur sa pointe... Il n'est pas interdit de rêver.

" Ciao Ciao Ciao " conclut rituellement Nagui avec un clin d'oeil complice, au moment de refermer sa boutique , renvoyant ainsi à leurs rêves et à la niche la foule des candidats éconduits et des téléspectateurs ébaubis. Ce n'est qu'un au-revoir.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

J'ai un peu beaucoup piqué  à Vialatte et à l'archiprêtre cette riche formule conclusive. Syndrome de Joseph Mâché-Toutrond, quand tu nous tiens... Tiens, au fait, le Mâché-Toutrond  affiche toujours sa bouille à la Une du Magazine littéraire. Sans honte ni vergogne. L'essentiel, quand on se rapproche du sommet de la pyramide, c'est de s'accrocher. Mais attention, Mâché-Toutrond, c'est mon expérience de randonneur qui te le dit : plus ça monte, plus c'est raide, plus c'est pointu, plus ça glisse. Plus dure sera la chute, Mâché-Toutrond, je te le dis ! en vérité je te le dis (tant qu'à piquer à l'archiprêtre, autant y aller franco), en vérité je te le dis, Joseph (Jésus Marie, quancé que je m'arrête) plus dure je te le dis plus dure sera la chute !  Ouf, je l'ai trouvée, la mienne !

La déesse Fortuna (source : Wikipedia)

1 commentaire:

christiane a dit…

Beaucoup d'humour et de lucidité dans ce billet décapant !