lundi 9 janvier 2012

De l'utilité d'apprendre les langues étrangères

On connaît la supériorité, pour Schopenhauer, de la connaissance intuitive (celle qui procède de la relation entre le monde et nous via nos sens) sur la connaissance conceptuelle. Seule la première nous met en contact avec la richesse du réel, de façon exacte et vraie. Quand le concept ne peut que répéter ce qu'il a fixé, la connaissance intuitive seule permet la découverte de ce qu'on ne savait pas encore. Certes le concept, outil de la raison, nous donne une autre forme de prise sur le réel, grâce à son pouvoir de généralisation, dont la rançon est un appauvrissement drastique sur le terrain de l'infinie variété du réel, dont seule rend compte la connaissance intuitive, de laquelle, d'ailleurs,  il  dépend toujours et dont il est né.

D'où la préférence manifeste de Schopenhauer pour la peinture, et surtout pour la musique, supérieures à ses yeux à la littérature parce qu'expressions plus directes de la connaissance intuitive. Les livres en effet, ne contiennent que des concepts. En des pages brillantes du  Monde comme volonté et représentation, Schopenhauer a instruit le procès de la connaissance livresque. Seuls les écrivains  de génie, dont Shakespeare est le modèle à ses yeux, sont capables d'arracher l'écrit à l'ennuyeuse et répétitive prison du concept. "Je hais les livres, disait déjà Rousseau, ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas".

Or l'univers du concept se confond  exactement avec celui de la langue. Le concept, ce n'est pas autre chose que le ou les mot(s) qui l'exprime(nt). Pas de concepts sans mots.

Le nigaud, anti-polyglotte résolu -- prisonnier qu'il est de sa langue maternelle, de la supériorité de laquelle il est trop aisément convaincu, en vertu de l'axiome bien connu qui veut que Maman soit supérieure à toutes les mamans (" Maman, tu es la plus belle du monde", chante Tino), n'en est que davantage victime de la pauvreté du concept. Certes, on a pu soutenir que la langue est la vraie patrie d'un écrivain, mais il n'est pas interdit d'aller visiter d'autres "patries", histoire d'éclairer sa lanterne et d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte; elle l'est tout autant, quoique différemment.

Schopenhauer dégage donc logiquement l'enseignement utile à qui souhaite déverrouiller la prison figée du concept afin de lui insuffler un peu d'air  frais : c'est d'apprendre les langues étrangères, un maximum de langues étrangères ; c'est la seule façon d'échapper à un cratylisme basique et borné. Puisque les mots fixent les concepts, changer les mots c'est changer les concepts : c'est ce que savent les poètes et certains philosophes. On ne pense pas le réel de la même façon en allemand, en russe, en chinois, en grec ancien, en wolof ou en français.

On en tirera un critère sûr pour l'appréciation des oeuvres littéraires : le véritable écrivain, c'est celui qui parvient à faire bouger les mots et les concepts, en leur restituant la richesse et la saveur unique de leurs origines intuitives,  nous faisant respirer ainsi un air neuf, hors de l'étouffante prison de la doxa.

Babel est l'avenir de l'homme. Et l'avenir de la littérature. Finnegans wake (1939), de Joyce, en apportait déjà la démonstration.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Lucas Van Valckenborch,  la Tour de Babel  (Louvre)









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