samedi 14 janvier 2012

Dieu et les agences de notation

Ecouté François Hollande, dont je résume le propos : "Si nous avons perdu notre triple A, c'est la faute à la politique de Sarkozy". Sous-entendu : "si je suis élu, nous mènerons une politique qui nous vaudra de regagner notre triple A (en regagnant la confiance des investisseurs, des banques etc."

Dans le silence assourdissant auquel est réduite aujourd'hui l'extrême-gauche (PC, NPA...), on ne devait pas trop s'attendre à ce qu'un de ses représentants proclame haut et fort, avec une chance d'être entendu, que, décidément, Hollande = Sarkozy et que le discours réformiste de l'un est le frère jumeau du discours libéral de l'autre, puisque, dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de fournir au capitalisme libéral des preuves que nous méritons que, dans sa magnanimité, il nous accorde à nouveau sa confiance.

L'indépendance des agences de notation (Standard & Poors, Moody's etc) est un aimable  mythe. D'abord parce qu'il ne s'agit pas d'institutions charitables mais d'entreprises capitalistes comme les autres, soumises comme les autres à la règle du profit, dépendantes de leurs propriétaires/actionnaires. Ensuite parce que leur rôle est de contribuer à la bonne santé de l'économie capitaliste en suggérant aux investisseurs les meilleurs manières de placer leur argent : par exemple, le rendement des prêts accordés à la France va devenir plus intéressant pour les prêteurs. Bien entendu les emprunteurs reçoivent implicitement le conseil de faire des efforts "vertueux" s'ils veulent emprunter à nouveau à un taux plus faible, mais en respectant scrupuleusement les règles du jeu : celles de l'économie capitaliste.

On entend dire ici et là que les agences de notation ne sont qu'un thermomètre et qu'il serait absurde de casser le thermomètre. Je m'étonne tout de même qu'aucun groupe terroriste d'ultra-gauche ne se soit encore avisé de foutre une bombe de forte puissance dans les locaux d'une de ces agences. Ce ne serait d'ailleurs pas la solution. Celle-ci consiste, me semble-t-il, à boucher d'abord le trou du gros cul de ce monstre qu'on appelle capitalisme, ensuite, après l'avoir laissé crever, empoisonné par ses propres excréments, on pourra jeter le thermomètre qui va avec. Puisque nous en sommes à l'ère du capitalisme mondialisé, une révolution mondialisée n'est pas inconcevable, au moins sur le papier, même si le Grand soir semble actuellement remis aux calendes grecques (mais peut-être la Grèce donnera-t-elle le signal). Les hommes ont des vertus de rage, d'obstination et d'organisation sur lesquelles on peut faire fond. Si Dieu  est mort, Marx, lui, est encore bien vivant ; l'avenir est-il à lui ? c'est une autre histoire.

La difficulté du problème de la révolution, surtout mondialisée, c'est évidemment de savoir comment elle pourra bien se faire. Un autre problème est de savoir sur quoi elle débouchera. Personne n'a trop envie de voir ressurgir les goulags  du Petit Père des peuples ou du Kampuchea démocratique. Ce qu'on commence cependant à savoir, c'est que, dans le monde actuel, les régimes en place, même les plus indurées dictatures, sont fragiles et que, souvent, ils s'écroulent avec une étonnante rapidité. On n'en refera pas pour autant le coup de 1917. Et les théoriciens des futures révolutions se font attendre.

Le capitalisme mondialisé a jeté sur la planète le réseau des institutions qui le régulent : agences de notation, FMI, Banque mondiale, BCE  etc . Plus profondément il détermine largement nos comportements, nos attentes. Nous adhérons au système capitaliste sans même le savoir, sans même avoir conscience de l'emprise qu'il a, de mille et une façons sur nous. Nous renouvelons chaque jour notre adhésion. Nous sommes imprégnés de capitalisme jusqu'à la moëlle. Le capitalisme mondialisé, c'est notre panthéisme.

Dieu (Yahvé, Dieu le Père, Allah, comme on voudra l'appeler),  vieux complice, depuis la nuit des temps, des systèmes d'exploitation de l'homme par l'homme, sera peut-être un peu plus facile à déboulonner  et à jeter à bas, telle la statue rouillée d'un dictateur déchu, mais la tâche ne fait que commencer. Pour ceux qui croient en lui, Dieu fonctionne en somme comme une agence de notation d'un genre un peu particulier. Le croyant s'efforce de se conformer aux exigences du système et reste soumis en permanence aux procédures d'évaluation de ses efforts. La pénitence est l'équivalent en petit des efforts plus ou moins louables de nos gouvernants pour satisfaire aux standards de Standard & Poor's.

Soucieux d'apporter ma modeste contribution à la révolution mondiale, j'ai décidé, au moins pour mon compte personnel, d'abolir Dieu, un peu comme nos ancêtres révolutionnaires ont aboli la royauté. A quoi bon, diront les naïfs, puisque Dieu est mort, au moins depuis Nietzsche ? Je répondrai que deux précautions valent mieux qu'une. Je n'ai pas envie qu'au jour du jugement, un Dieu diaboliquement ressuscité me retire mon triple A personnel au nom de critères qui ne sont pas les miens car moi, à la différence de M. Hollande, je ne joue pas le jeu et ne reconnais pas la validité de dix commandements que je viole d'ailleurs chaque jour.

Dieu, thermomètre d'une humanité enfiévrée par le non-respect de ses commandements, à la fois juge et partie en somme, cette idée baroque  me plaît. Celle de casser le thermomètre me plaît énormément aussi. Or la meilleure façon de casser Dieu ressemble beaucoup à celle qui serait la plus efficace pour casser définitivement Standard & Poor's et consorts : c'est de lui couper les vivres en cassant le monde auquel Dieu a manifestement partie liée, c'est-à-dire le monde du capitalisme triomphant (triomphant pour combien de temps encore ?). En cassant ce monde-là, on coupe les financements de l'agence de notation Dieu. Car Dieu est une entreprise capitaliste : société par actions où les petits porteurs sont toujours les dindons de la farce et où les gros investisseurs gagnent sur les deux tableaux, mais surtout sur le temporel. Supprimez les gros investisseurs de ces boutiques concurrentes qui ont Dieu pour raison sociale, et Dieu sera bientôt exsangue. Vivrai-je assez longtemps pour voir crever ensemble le monstre-capitalisme et le monstre-Dieu ? c'est la grâce que je me souhaite. Pour voir ça, je me ferai  re-paramétrer mes cellules, s'il le faut. Et à mes frais.

"Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" : cette grosse malice ne fait recette que tant qu'on n'a pas enfin compris que César et Dieu, c'est la même chose. Monstre à deux têtes...

Ni dieu ni maître.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.






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