mercredi 4 janvier 2012

La vie du langage

" Complètement ch'tarbée " !

C'est en surprenant pour la première fois cette épithète  dans la bouche de mon merlan que j'ai senti derechef  le poids des ans peser sur mes épaules. Les trentenaires ont appris "ch'tarbé" sur les bancs de l'école, pas moi ; l'occasion ne m'en fut pas donnée.

" Merlan " est donné comme "vieux" par le TLF dans le sens de "perruquier" : or mon merlan est un spécialiste du postiche départementalement reconnu.  J'avais touché juste sans le savoir. Je deviens vieux en apprenant toujours, tel Jean-Jacques.

Jean-Jacques ? Mais Jean-Jacques Rousseau, bien sûr ! Pas Jean-Jacques Goldmann !

"Départementalement" : voilà un adverbe qui suivra bientôt "département" dans sa disgrâce. Réforme territoriale oblige. Encore un coup de vieux pour moi, qui me suis tant battu pour obtenir le droit de faire apposer "69" sur ma plaque d 'immatriculation.

" Départementalement" existe à peine, selon le TLF. Je viens de le réactiver. A lui de se montrer digne de cette faveur.

"Complètement tcharbée" est une des épithètes les moins désobligeantes que mon merlan réserve à sa belle- mère, qui n'a plus guère que de vagues restes de la beauté qu'elle n'eut jamais ni rien de la tendresse d'une mère.

En tout cas "complètement ch'tarbé" semble avoir de l'avenir : je viens de cueillir sur les lèvres  de ma bru cette pittoresque locution,  appliquée par elle à je ne sais plus quel homme politique (petit, malingre, secoué de tics, spécialiste des promesses vite oubliées et des retournements de veste express) .

" Ma bru" : encore une expression que le TLF ne donne pas comme vieillie, mais c'est tout juste. Alors que, comparé à "bru"," belle-fille fait" vraiment roupie de sansonnet et atrocement petit-bourge. " ma bru" : voilà qui fait grand-siècle en diable, Saint-Simon, et même gothique commençant (voir le TLF) ! Germanique, pour tout dire, et du meilleur aloi.

Ma femme, bien trop moderne à mon goût sur ce point , se refuse à dire "ma bru", arguant que "belle-fille" est plus tendre et sera plus vite compris.

Tant pis pour elle. Elle se prive ainsi du plaisir de déclarer à sa belle fille :

                     " Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en  tout est tout-à-fait mauvaise. " .

Ce qui est la moindre des choses de la part d' une marâtre (ce que n'est pas mon épouse), terme qui, à l'origine (mais pas pour longtemps) désigna la belle-mère, sans nuance péjorative.  " La marâtre de mon merlan" : voilà une formule qui sonne bien. "La noirâtre marâtre de mon merlan" ferait encore plusse mieux.

J'allais oublier : "petit bourge" est une expression en voie de disparition, à mesure que disparaissent les derniers descendants directs des défunts soixante-huitards. Et qui pourrait dire ce qu'est au juste une roupie de sansonnet, et même identifier un  sansonnet sans craindre de se tromper ?

Ô tempos rares ! ô mauresques !

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

1 commentaire:

versus a dit…

Lu votre commentaire sur la RDL hier soir..
Rédigé par : John Brown | le 04 janvier 2012 à 23:39 |

Sympathique les loufoques responsables!