mardi 24 janvier 2012

" Le Juif de Malte " , de Christopher Marlowe : un théâtre de situations

Pour C.P.

Quel extraordinaire écrivain que ce Christopher Marlowe ! Quelle insolence et quelle violence ! Quel éblouissant lyrisme ! Quelle maîtrise dramaturgique ! Quelle force dans l'invention de personnages inoubliables !

Le Juif de Malte est un de ses plus beaux chefs-d'oeuvre. C'est aussi, avec Le Marchand de Venise, de Shakespeare, et Mahomet, de Voltaire, une des grandes pièces du répertoire qui sont victimes d'une censure de fait. Autocensure...

Mahomet est certainement, avec la Mort de César, la plus belle tragédie de Voltaire. Le Prophète y est représenté sous les traits d'un ambitieux sans scrupules, dont le pouvoir est la seule passion. La pièce fut rapidement interdite, peu après sa création, car la véritable cible de Voltaire y était ... l'Eglise catholique !
On se souvient des mésaventures plus récentes d'Hervé Loichemol, le dernier metteur en scène (à ma connaissance) à avoir voulu monter la pièce, et qui se vit interdit de représentation à Genève, à la suite de pressions des milieux musulmans, dont Tariq Ramadan : le texte était jugé offensant pour le Prophète et donc susceptible de heurter les sensibilités musulmanes. Une affaire des caricatures de Mahomet avant la lettre, en somme.

Dans le cas du Marchand de Venise et du Juif de Malte, les pressions émanent de milieux Juifs ou de militants d'associations luttant contre l'antisémitisme. Shakespeare et Marlowe mettent en effet dans la bouche de leurs personnages les clichés antisémites qui étaient ceux de leur époque.

Il y a quelques années, j'ai failli ne pas pouvoir  assister à une représentation du Marchand de Venise, car une partie des résidents Juifs de ma bonne ville, appuyés par certaines associations, avaient tenté d'obtenir le retrait du spectacle : Motif : la mise en scène aurait été vicieusement marquée de préventions antisémites. Il n'en était rien, évidemment, et le personnage de Shylock était notamment  proposé sous un jour particulièrement sympathique et émouvant. En réalité, bien entendu, c'était le texte de Shakespeare qui était jugé insupportable.

Mauvaise querelle, sans doute, mais querelle douloureuse. La Shoah est passée par là. Après le martyre de tant d'innocents, on comprend que certains jugent intolérable que des propos et des caricatures injurieuses pour les Juifs soient tenus sur une scène. Ce que certains craignent, au fond, c'est que cette image des Juifs ne réjouisse une partie, même infime, des spectateurs. Ce n'est pas le texte qui fait peur, ce sont les réactions qu'il peut susciter.

La perspective théâtrale suffirait à innocenter Shakespeare et Marlowe de l'accusation d'antisémitisme. Les injures contre les Juifs ne sont pas le fait des auteurs mais de leurs personnages. Rien ne dit que Shakespeare et Marlowe partageaient les préjugés de leurs contemporains. Divers indices, dans chacune des deux pièces, suggèrent même le contraire.

Barrabas, le Juif de Malte, est en tout cas une des créations les plus puissantes du théâtre élisabéthain. C'est un de ces inoubliables monstres de théâtre qu'on voudrait un jour interpréter, tant son envergure éclipse les autres personnages, une version noire de Falstaff, un Don Salluste en plus sympathique.

La première image que Marlowe nous  donne de lui est vraiment grandiose. Son statut social n'est pas exactement défini : armateur? banquier? marchand ? les trois à la fois sans doute. Ses navires accostent  dans tous les ports de la Méditerranée, il dicte ses ordres aux marchands de l'île, qu'il surpasse tous en puissance et en richesse. Il dit :

Voilà donc à combien s'élève mon bénéfice ;
Pour ce qui est du tiers sur les vaisseaux de Perse,
L'affaire est à présent terminée et réglée.
Quant à ces Samiotes, ces gens d'Ous, acheteurs
De mon huile d'Espagne et de mon vin de Grèce,
J'ai mis dans ces sacs leurs pauvres pièces d'argent.
Fichtre ! que d 'embarras pour compter leur mitraille !
Vive l'Arabe, qui paye si généreusement
En bonnes pièces d'or ce dont il fait commerce.
Un seul homme en compte aisément en un jour
Assez pour se nourrir le restant de sa vie.
Le pauvre hère qui n'a jamais palpé un liard,
Face à tant d'écus, s'écrierait au miracle.
Mais celui dont les coffres regorgent d'or, et qui
A trimé toute sa vie durant et s'est usé
Le bout des doigts à force de compter,
Ne veut plus, lorsqu'il vieillit, travailler de la sorte
Ni s'échiner à mort pour gagner une livre.
Parlez-moi des marchands de ces mines de l'Inde
Qui vendent ou achètent l'or le plus fin qui soit;
Du riche Maure qui à loisir amasse les trésors
Trouvés dans les roches de l'Orient et entasse
Chez lui les perles comme de vulgaires cailloux ;
Il les reçoit pour rien et les revend au poids.
Des sacs d'opales de feu, de saphirs, d'améthystes,
Des hyacinthes, de dures topazes, des émeraudes vert gazon,
De beaux rubis, des diamants étincelants,
Et des pierres rares qui atteignent de tels prix
Qu'une seule, évaluée de manière impartiale,
Et selon la valeur qui est celle du carat,
Pourrait en cas de péril ou de calamité suffire
A payer la rançon d'un grand roi prisonnier.
Voilà les biens dont se compose ma fortune ;
C'est pourquoi il me semble que les gens avisés
Devraient séparer leurs affaires du commerce ordinaire
Et, à mesure que s'accroît leur fortune, cacher
Des richesses infinies dans un petit espace.
Mais, à présent, voyons où le vent se tourne
Et quel point désigne mon bec d'alcyon.
Il souffle à l'est ? C'est vrai, voyez les girouettes ;
Elles indiquent l'est-quart-sud-est. j'ai bon espoir
Que mes navires voguant en Egypte et dans les îles voisines
Se trouvent à présent sur le Nil aux rives sinueuses;
Mon vaisseau en provenance d'Alexandrie,
Chargé d'épices et de soieries, a repris la mer
Et, glissant le long des côtes de la Crète, il se dirige
Vers Malte en traversant la Méditerranée.


Quelle tirade magnifique ! Quelle variété de couleurs et de tons. Quel souffle ! Il faudra attendre un Claudel pour en retrouver un pareil !Et quel orgueil justifié possède ce marchand, dont la fortune repose sur l'audace, l'intelligence, l'expérience et le savoir. Il annonce celui de ces marchands anglais qu'évoquera Voltaire dans sa Lettre sur le commerce.

Cette richesse fait de Barrabas une vache à traire en puissance. Justement, les Ottomans, suzerains théoriques de l'île, exigent de l'Ordre de Malte le versement d'un tribut impayé depuis des années. Fernèze, gouverneur de Malte, ordonne la saisie des biens de Barrabas. La suite de la pièce décrit les efforts de Barrabas pour récupérer sa richesse et se venger de Fernèze.

La seule passion de Barrabas, c'est l'or, les pierres précieuses. Il leur sacrifie tout, sa propre fille y compris. Rien de la mesquinerie d'Harpagon dans cette insatiable avidité qui coïncide exactement avec le vouloir-vivre de Barrabas : toute son énergie vitale, toutes les ressources de son esprit fertile en combinaisons, sont mobilisées au service de cette quête. A la différence d'Harpagon, qui n'en a cure, Barrabas est obsédé par le souci de transmettre sa fortune, à sa fille d'abord, puis à son esclave turc.

Ce souci qu'a Barrabas de transmettre sa fortune est d'une importance capitale pour la compréhension du personnage, de la pièce et de la dramaturgie des Elisabéthains. Barrabas est à un tournant de son existence. L'âge est venu, la fatigue aussi. Barrabas n'éprouve plus le même plaisir à amasser des richesses. Il en possède bien assez. D'où ce souci logique de la transmission. Affaire purement privée. C'est à ce moment qu'intervient un événement extérieur aux projets de Barrabas et qui va les bouleverser. Cet événement est politique. Pour satisfaire aux exigences des Turcs et régler une dette exorbitante, le gouverneur Fernèze décide de confisquer la totalité des biens de Barrabas. L'injustice de la spoliation est évidente. Barrabas est clairement la victime de l'impéritie et de l'arbitraire des détenteurs d'un pouvoir politique réduit à des expédients. Dès lors, son destin bascule. La rage de la vengeance s'empare de lui. Tous les moyens lui sont bons pour se faire justice. On dirait aujourd'hui que l'injustice subie l'a transformé en un terroriste sans pitié, prêt à tout, acculé qu'il est à la violence par l'énormité du préjudice. La grandeur du personnage, tel que le peint Marlowe au premier acte, s'efface,  mais son intensité passionnelle y gagne.

C'est là que s'affirme l'efficacité et la modernité de la dramaturgie de Marlowe, ainsi que -- me semble-t-il -- sa supériorité sur la dramaturgie de nos classiques. En Harpagon, Molière peint un caractère : ce caractère, une fois fixé, n'évolue pas. Cette typologie des caractères se retrouve d'ailleurs (fondée sur la théorie des humeurs) chez un contemporain anglais de Marlowe, Ben Jonson . Le Barrabas de Marlowe, lui, n'est pas un caractère : c'est un homme dans une situation. Que  la situation vienne à changer ,  l'homme est amené à changer pour s'y adapter et trouver la parade aux dangers nouveaux qui le menacent. A partir de la confiscation de ses biens, Barrabas n'est plus le même homme.

La souplesse de la dramaturgie de Marlowe fait que le temps est pris en compte avec un tel naturel que  le spectateur n'y songe même pas. Les promoteurs du drame romantique redécouvriront l'efficacité de cette formule dramaturgique dont se seront privés nos classiques, prisonniers de l'absurde règle des trois unités. Il me semble que Marlowe en use, au moins dans cette pièce, avec une virtuosité supérieure même à celle de Shakespeare. Je m'en irions ben tenter une comparaison avec le Marchand de Venise, mais ce sera pour plus tard.

La tromperie, la ruse, le mensonge, sont les armes de Barrabas dans sa lutte pour se venger de Fernèze et récupérer ses biens. Et quand cela ne suffit pas, le meurtre ! A côté de lui, le Shylock de Shakespeare est un petit saint. A la fin de la pièce, Barrabas a sur la conscience beaucoup plus de morts qu'un capitaine de navire de croisière en goguette, dont tout un couvent de nonnes, avec sa fille en prime !

Barrabas est un menteur professionnel mais ce n'est pas un hypocrite. L'hypocrisie est l'arme de ceux qui le méprisent et l'exploitent. Barrabas, lui, vend la mèche. En l'écoutant et en lisant la pièce, on s'aperçoit que tous agissent et pensent comme lui : l'argent est leur Dieu à tous, hommes de pouvoir, gens d'Eglise, marchands ou esclaves.

Qui, de nos jours, est respecté hormis pour sa richesse ?
Je préfère être Juif et haï de la sorte
Qu'un pauvre chrétien inspirant la pitié :
Car toute sa foi ne produit d'autres fruits
Que la méchanceté, l'hypocrisie et l'orgueil
Qui tous vont à rebours de l'éthique qu'ils professent.

Le paradoxe de cette pièce noire, où presque aucun personnage n'est "positif", n'est moralement recommandable (à part quelques comparses sans relief), c'est que le seul personnage sympathique, c'est le plus affreux de tous, c'est Barrabas ! Parce que, tout de même, il est une victime, lui aussi. Mais aussi, et surtout, à cause de sa franchise. A cause de son envergure de criminel hors-normes. A cause, surtout de son extraordinaire vitalité, de son inventivité jamais en défaut. Sorte de Scapin du crime : même un assassinat, avec lui, devient burlesque ! Barrabas est un monstre de théâtre, et le théâtre aime ces magnifiques excès.

La pièce s'ouvre sur un monologue prononcé par Machiavel soi-même. Il dit :

Bien que certains dénoncent ouvertement mes livres,
Ils me lisent en voyant là un moyen d'accéder
Au trône de saint Pierre; et, quand ils me rejettent,
Ils sont empoisonnés par mes adeptes ambitieux.
Pour moi, la religion n'est rien qu'un jouet d'enfant,
Et il n'est d'autre péché que celui d'ignorance.
Ainsi les oiseaux dénonceraient des meurtres ?
J'ai honte quand j'entends des stupidités pareilles !
Beaucoup viendront parler de titre à la couronne :
Quel droit avait César de prétendre à l'empire ?
C'est la force qui fait les rois; les lois étaient plus sûres
Quand, sous Dracon, elles s'écrivaient en lettres de sang.
De là vient qu'une forteresse bien bâtie
A plus d'autorité que la littérature.
Si Phalaris avait suivi cette maxime,
Jamais il n'eût mugi dans le taureau d'airain
Par jalousie des grands. Et aux esprits mesquins,
Je préfère de loin faire envie que pitié.

"Je préfère de loin faire envie que pitié" :  cette profession de foi, Barrabas la reprend presque mot pour mot dans la pièce. Et pourtant Barrabas n'est pas un disciple de Machiavel : menteur, mais pas hypocrite. A la fin de la pièce, il renonce au pouvoir que lui offre l'envoyé du Sultan. C'est qu'il a compris que ce pouvoir n'est pas fait pour lui. S'il a le goût de l'or, il n'a pas celui du pouvoir :

Faites-nous vivre en paix ; que les chrétiens soient rois
Puisqu'ils ont une telle soif de pouvoir.

Il se laisse alors séduire par l'espoir chimérique de se réconcilier avec ceux qui le haïssent. Dès lors, il est perdu. Il tombe dans le piège tendu par l'hypocrite gouverneur Fernèze : c'est lui, le vrai disciple de Machiavel. Il reste à Barrabas à mourir avec courage, sans rien renier de ce qu'il a été. Lui mort, la pièce est morte, et Marlowe expédie sobrement les survivants.

Un autre aspect -- capital pour nous aujourd'hui -- de cette pièce est qu'elle montre (plus nettement, à mon sens que Le Marchand de Venise ) comment le statut des Juifs et l'image dont ils pâtissent dans la société où ils vivent structurent cette société et servent de révélateurs de son fonctionnement , tout en induisant des effets pervers sur les destinées des individus.

N.B. -- sur la question de "l'absurde règle des trois unités", comme que je dis avec aplomb, il urgerait que j'y revenions car pas si absurde que ça . Il m'est clair tout d'un coup que l'adoption de ce corset est inséparable du projet de peindre des caractères, d'étudier le fonctionnement des passions. Il y a un souci de rigueur scientifique dans tout ça. Tiens, ça me rappelle la méthode du roman naturaliste telle que l'expose Zola dans la célèbre préface de Thérèse Raquin. Mais je sentons ben que j'errons. Errons, errons, petit patapon.


Christopher Marlowe,   Le Juif de Malte, traduit par François Laroque   (in Théâtre élisabéthain, tome 1, bibliothèque de la Pléiade, NRF/Gallimard.  - La bibliographie de cette édition est riche d'ouvrages -- la plupart en anglais -- sur la question de l'antisémitisme et la comparaison avec le Marchand de Venise. )


Posté par : J.-C. Azerty )





















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