mercredi 18 janvier 2012

La politique d'Israël au secours de l'antisémitisme

C'était le début des années soixante. Le film d'Otto Preminger, Exodus, remplissait les salles. Israël bénéficiait alors d'une sympathie quasi-inconditionnelle en France et en Occident. La saga de sa création, retracée par Preminger et ses brillants acteurs, faisait pleurer dans les chaumières. Quelques années plus tôt, dans l'affaire de Suez, les troupes israéliennes étaient présentées par les médias comme les alliées de fait du contigent franco-anglais.

Cet engouement dura jusqu'à la guerre du Kippour (1967). L'attaque des troupes égyptiennes, un jour de fête religieuse, fut perçue comme une agression inqualifiable qui méritait de recevoir une punition à la hauteur du forfait. Ce qui eut lieu.

Pourtant, depuis une bonne dizaine d'années, on pouvait accéder en France à des points de vue et à des documents qui contredisaient ce consensus lénifiant. L'éditeur François Maspero, notamment, joua sur ce terrain un rôle de pionnier en publiant des ouvrages qui, personnellement, commencèrent à m'éclairer.

Encore aujourd'hui, peu  de Français s'interrogent sur les raisons pour lesquelles tant de Palestiniens s'entassent dans des camps au sud-Liban et dans le ghetto de Gaza. Sans doute supposent-ils benoîtement qu'ils y sont venus de leur plein gré. Ils continuent d'ignorer, préfèrent continuer d'ignorer, que le partage de la Palestine décidé unilatéralement en 1947, par l'ONU sous influence américaine, malgré l'opposition des Etats arabes et bientôt suivi par la création de l'Etat d'Israël, fut à l'origine de l'exode de 500 000 Palestiniens. Cet exodus-là, aucun Preminger n'a songé à le raconter. Il est vrai que l'Israélien propre sur lui et vêtu à l'occidentale était bien plus photogénique. Nous sommes incapables, sans un effort soutenu, de nous représenter les souffrances de ceux qui ne vivent pas comme nous, ne pensent pas comme nous, ne croient pas comme nous. Nous ne sommes pas davantage capables de mesurer l'injustice qu'ils ont subie. Vertigineux et durable aveuglement.

Ainsi,  personne ne va trop fouiner pour chercher à savoir dans quelle mesure les nombreuses exactions et représailles exercées par les troupes et milices israéliennes sur les populations civiles palestiniennes contribuèrent à accélérer leur exode. C'est pourtant bien ce qui eut lieu.

Péché originel de l'Etat Juif à sa naissance : il fonde son existence sur le rejet, la relégation, les persécutions que les Juifs viennent de subir. Les Juifs à qui  on a pris leur terre, leurs biens, leur vie, prennent à d'autres, innocents comme ils l'étaient, leur terre, leurs biens, leur vie. Israël n'est plus sorti de cette violence inacceptable. Il s'y enfonce toujours davantage. Il  traîne le boulet de ses conséquences.

Ce qui a tout de même fini par m'ouvrir les yeux sur ce piège tragique, ce sont, bien sûr, en 1982,  les massacres de Sabra et Chatila. Perpétrés par des miliciens phalangistes chrétiens, mais avec la permission, l'aval et le soutien d'Israël. Ce jour-là, Menahem Begin et Ariel Sharon firent leur entrée dans le club des criminels de guerre, toutes nations confondues.

Je me souviens de ma réaction de l'époque. Dans ma naïveté, je me demandais comment des gens qui avaient subi les mêmes exactions, si peu de temps auparavant, pouvaient être devenus à ce point amnésiques qu'à leur tour  ils devenaient des bourreaux.

Depuis, Israël n'a fait que s'engager toujours davantage dans une voie qui, à terme, ne peut déboucher que sur une catastrophe, avec une obstination qui finit par indisposer même son indéfectible allié américain. Dernier Etat colonial de la planète, il n'en finit pas de grignoter, morceler, dépecer les terres palestiniennes, expulser de Jérusalem des Palestiniens toujours plus nombreux, dans son acharnement à rendre inviable un futur Etat palestinien. Il faut l'avouer, cette politique d'expansion  territoriale n'est pas sans rappeler la doctrine hitlérienne de l'espace vital. Elle est doublée par une politique d'apartheid, dont même les Arabes d'Israël, pourtant citoyens israéliens, font les frais. Un groupe de députés français vient d'ailleurs de stigmatiser cette politique dans un rapport à l'Assemblée nationale, à propos de l'injustice de la répartition de l'eau, élément-clé de l'aménagement de la région.

Le recul de l'influence américaine au Moyen-Orient, la montée en puissance de l'Iran, la crise économique, sont, parmi d'autres, des facteurs qui permettent d'espérer que les dirigeants israéliens infléchiront leur politique avant qu'il ne soit trop tard. Faut-il en attendant soutenir et favoriser l'accession de l'Iran à l'arme atomique ? Le rééquilibrage des forces est-il à ce prix, dans une région où seul un Etat-voyou dispose actuellement de cette arme ?

Une partie de l'opinion juive en France -- on voudrait la croire minoritaire -- persiste à confondre la cause de la lutte contre l'antisémitisme avec le soutien inconditionnel à Israël.  La rage du lobby pro-israélien (Glucksmann et consorts) contre Chirac coupable d'avoir refusé d'emboîter le pas au cow-boy Bush dans l'équipée d'Irak n'avait déjà pas d'autre raison. Les mêmes ne purent retenir leur fureur quand Stéphane Hessel fit paraître son Indignez-vous. Des sites et des blogs d'une incroyable violence, spécialistes de la désinformation, travaillent à perpétuer cet amalgame contre-nature entre lutte contre l'antisémitisme et propagande pro-israélienne.

Pourtant, la politique  de l'Etat d'Israël, de ses origines à nos jours, est le plus puissant et le plus durable soutien de l'antisémitisme dans le monde.

Arrogant porte-avions de l'Occident échoué aux rivages de l'Orient, citadelle aussi archaïque qu'un Krak des chevaliers, l'Etat d'Israël, au moins dans sa forme actuelle, est condamné à terme, s'il persiste à torpiller toute véritable négociation avec les Palestiniens et à ne compter pour sa survie que sur la seule force. Souhaitons que la population israélienne n'ait pas à payer au prix fort  l'aveuglement criminel de ses dirigeants.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Annexe - Extrait du rapport Glavany :

Encadré n°3 : L'eau, révélatrice d'un nouvel apartheid au Moyen Orient
Mise en place en 1948 par le premier ministre F. Malan, l'apartheid a vu le développement différencié des groupes ethniques en Afrique du Sud pendant un demi siècle. Cette politique consistait à la fois en une ségrégation raciale et spatiale (cloisonnement des populations noires et "coloured" dans des espaces confinés appelés bantoustans) mais aussi en une ségrégation citoyenne, les libertés d'une partie de la population (restriction du droit d'aller et venir, du droit de se rassembler dans les lieux publics, violences policières) étant bafouées. L’odieux régime de l’apartheid a pris fin en Afrique du Sud au début des années 90, avec la libération de Nelson Mandela et des prisonniers politiques, le compromis courageux entre M. de Klerk et Mandela et les premières élections libres de 1994 confiant massivement le pouvoir à l’ANC African National Congress, le parti de Mandela.
Bien sûr, comparaison n'est pas forcément raison : la Palestine n'est pas l'Afrique du Sud, et les années 2010 ne sont pas celles d'avant 1990. Pourtant, il est des mots et des symboles qui par leur force peuvent avoir une vertu pédagogique.
Or, tout démontre, même si bien peu nombreux sont ceux qui osent employer le mot, que le Moyen-Orient est le théâtre d’un nouvel apartheid.
La ségrégation y est raciale mais comme on n’ose pas le dire, on dira pudiquement « religieuse ». Pourtant, la revendication d’un état « Juif » ne serait-elle que religieuse ?
La ségrégation est spatiale également : le mur élevé pour séparer les deux communautés en est le meilleur symbole. La division de la Cisjordanie en trois zones, A, B et C en est une autre illustration :
L’armée israélienne a transféré à l’Autorité palestinienne la responsabilité des affaires civiles, c’est-à-dire la fourniture de services à la population, dans les zones A et B. Ces deux zones, qui contiennent près de 95 % de la population palestinienne de Cisjordanie, ne représentent que 40 % du territoire. La zone C reste entièrement placée sous l’autorité de l’armée israélienne. Cette zone représente 60 % du territoire de la Cisjordanie, avec toutes les réserves foncières et l’accès aux ressources aquifères, ainsi que toutes les routes principales.
La ségrégation est aussi hautaine et méprisante (« ces gens-là ne sont pas responsables »…répètent à l'envie certains responsables israéliens), vexatrice et humiliante (les passages aux check point sont restreints ou relâchés sans prévenir) voire violentes (la répression des manifestations fait régulièrement des morts…).
C’est donc bien d’un « nouvel apartheid » qu’il s’agit.



Rapport de la Commission des Affaires Etrangères de l'Assemblée Nationale (rapporteur : Jean Glavany) sur la géopolitique de l'eau (13 décembre 2011)

Stéphane Hessel,   Indignez-vous

La Bible,   Ancien testament   (Bayard)

Hanokh Levin,    Que d'espoir   (Editions théâtrales)

Massacres de Sabra et Chatila













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