lundi 16 janvier 2012

Le petit conservatoire de ma tante Mathilde

De temps en temps, le dimanche, nous allions nous ressourcer en famille chez ma tante Mathilde.

Avec son mari, mon oncle Georges (l'homme à la poigne d'acier -- j'en  ai encore la sensation dans la main),  ma tante Mathilde tenait une ferme d'une petite centaine d'hectares, dans des collines doucement vallonnées, pas loin de Coco-plage, un vaste étang ourlé de joncs, au creux de la forêt,  avec une belle plage, de sable fin  ma foi, où l'été on allait se baigner ; on en ressortait le corps poinçonné  de deux ou trois  sangsues (très bon pour la circulation sanguine). Ma cousine, la Jeanne-aux-beaux- seins, s'y éclatait au dancing qu'un commerçant avisé avait adjoint à son bar, pour l'instruction des jeunes mâles du coin.

La ferme de ma  tante Mathilde était peuplée d'animaux -- vaches, cochons, couvées, oies, chevaux, chiens et chats en abondance. Le lait y avait un parfum que le lait en bouteille du supermarché n'a pas réussi à me faire oublier. Mathilde empotait, dans de grands bols de grès, des rillettes recouvertes d'une épaisse couche de saindoux bien blanc, auprès desquelles les rillettes Bordel-Chesneau font figure de piètre ersatz.

L'après-midi, on accompagnait l'oncle Auguste, venu en voisin, qui s'en allait dans les pâtures (c'était une fine gâchette) fusiller un lapin ou un lièvre en lisière de forêt.  J'ai encore  dans mon oreille assourdie l'éclat soudain du double bang, qui précédait le départ à fond de train du chien blanc et roux.

Mathilde parlait une langue savoureuse, riche de mots que je n'ai entendus que dans sa bouche et que je regrette bien de n'avoir pas notés, dans mon dédain souriant d'adolescent urbanisé pour le patois de ma tante.

Elle usait notamment de formes, fort exotiques pour moi à l'époque, du pronom personnel féminin de la troisième personne. Cela donnait, par exemple :

" Je li  ai dit, à "... 

Il m'a fallu attendre des études d'ancien français et de lire, dans A la recherche du temps perdu , les réflexions du narrateur sur le parler de Françoise, pour comprendre que le français de ma tante Mathilde avait conservé (un peu modifié peut-être) le système des déclinaisons des pronoms personnels dans le français du XIIIe siècle.

A la fin des repas chez Mathilde,  quand elle estimait avoir un peu trop mangé, ma mère disait : "Je suis combugée " , usant du participe passé d'un verbe qui, bien  que figurant dans les dictionnaires, ne doit pas être connu de beaucoup de gens. Il signifie : "imbiber d'eau un tonneau pour en faire gonfler le bois" ! Métaphore d'origine vigneronne et qui dit bien ce qu'elle veut dire. Ma mère possédait un stock de mots tout aussi savoureux, que j'ai, pour l'heure,  oubliés (ou crois avoir oubliés).

Tout à l'heure, une fois de plus, ma femme m'a averti  : "Onze heures ! Si tu ne te décides pas à quitter ton ordinateur pour aller faire les courses, on n'aura plus que des ratataillons. "

Ratataillons : variante grassoise (et superlative ?) d'un  rataillons, usité de Vintimille à Marseille pour désigner des restes, des miettes, de vieux bouts de fromage ou de pain rassis.

Peut-être ma femme a-t-elle appris ce mot chez ses amis qui tenaient une ferme (la dernière sans doute) dans les hauts de Magagnosc. Dans les années soixante, on pouvait encore voir, au coin des restanques, en attente des olives,de ces jarres monumentales au col peint (pour empêcher les rongeurs d 'y grimper) que peignit Renoir pendant son séjour dans une maison du village.

Ce sont les femmes, qui, bien plus que les hommes, ont le privilège de cette mémoire des mots et des locutions anciennes, et, sans doute aussi, des choses les plus concrètes et les plus savoureuses de la vie.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.
















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