mercredi 25 janvier 2012

Les grandes vacances

Du Barrabas de Marlowe (vide supra), j'écrivais : ce n'est pas un caractère; c'est un homme dans une situation. Que la situation vienne à changer, l'homme change, pour s'y adapter, pour mieux  faire face aux nouveaux dangers qui le menacent.

J'étais loin de me douter que j'allais avoir à affronter un changement de situation tout aussi radical : vais-je être capable de changer pour m'y adapter, that is the question. En attendant, je rumine, aux lisières de la dépression.

Depuis plus d'un an, je m'étais aménagé une vie équilibrée, tranquille. J'avais adopté un mode de vie austère, mais réglé, qui me convenait.  J'étais parvenu à une certaine forme de sérénité (proche de celle du Sénégalais), à une certaine forme d'abstention, de retraite spirituelle, quasi monacale. Je méditais longuement sur la mort. Je pratiquais le non-vouloir. En plus, j'avais pris l'habitude de rencontrer beaucoup de femmes, presque toutes jeunes et jolies, souriantes, attentionnées, jamais avares d'une gentillesse affectueuse pour moi, et qui touchaient mon corps plus souvent qu'à leur tour, à ma grande satisfaction. J'étais entouré, choyé. On m'examinait, me photographiait, me piquait, me branchait, me débranchait, me perfusait, m' incisait, me découpait, me recousait, me décousait, me re-recousait avec la plus grande délicatesse. Mon futur était défini par un planning d'une grande précision. Je voyageais dans des taxis de luxe, aux frais de la princesse. Ma femme était aux petits soins pour moi : "Tu  es fatigué, mon chéri, va te reposer ", c'était sa formule favorite. Je ne m'en privais pas.

Tout a changé brutalemment, pas plus tard qu'hier. C'est comme si on m'avait retiré un  tapis de sous les pieds sans me prévenir.  De passage à l'hôpital pour un bilan, comme je prenais congé de lui,  mon oncologue, un homme pourtant gentil, attentif et qui semblait m'aimer bien, m'a dit, avec un regard quelque peu ironique : "J'espère bien ne plus jamais vous  revoir" ! -- Prescrivez-moi au moins quelques médicaments, lui ai-je demandé d'un ton presque suppliant  -- Boh! ... Non. "  Mais qu'est-ce que je lui ai fait ?

Dans le couloir, j'ai croisé une de ces charmantes infirmières dont le commerce avait, depuis des mois, fait mon bonheur. Elle m'a  salué d'un petit signe, amical, certes, mais un peu évasif, et son regard était de ceux qu'on réserve aux membres de la famille qui n'en font plus vraiment partie, et  qu'on tient désormais discrètement à  l'écart.

J'ai passé un coup de fil à la Sécurité Sociale, histoire de m'assurer que tout ça était bien correct : "Vous vous foutez du monde, m'a répondu le sous-directeur d'un ton rogue, ça va bien comme ça. On arrête les frais."

Le plus dur, ça a été les heures qui ont suivi mon retour à la maison. Ma femme  s'est mise à loucher désagréablement vers des détails de notre logis dont il n'était plus question depuis longtemps : une plinthe qui attend depuis vingt ans que je la peigne, un rectangle de plâtre blanc en souffrance de tapisserie depuis le remplacement du radiateur, une souche dans le jardin toujours pas dessouchée, etc. Ce matin, voilà-t-y pas qu'elle me hèle d'en bas de l'escalier : "Tu te décides à la faire, ta toilette ? Il serait tout de même temps que tu ailles faire les courses."

J'ai comme une forte impression de déjà vu, de déjà entendu. Et si tout était redevenu comme avant ? Et si j'étais redevenu un individu ordinaire, un homme sans qualités ? Un Bardamu quelconque, un insignifiant Roquentin.

Je commence à m'apercevoir que, dans mon imprévoyance, je n'avais pas osé regarder tout-à-fait en face cette idée, que le calcul des probabilités n'invalide pourtant pas a priori :

On peut guérir d'un cancer.

Eh bien, m'y voilà. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est affreux. Mais c'est momentanément perturbant.

Les grandes vacances sont terminées.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

N.B. -- "On peut guérir d'un cancer" ? Pof pof pof . Pour l'instant j'entame la longue période de rémission de mes péchés (et vu leur nombre...). Pour la guérison, on en reparlera (éventuellement) dans cinq ans.


( Rédigé par : J.C. Azerty )









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