dimanche 29 janvier 2012

Ma femme m'énerve

Ma femme m'énerve.

Elle m'énerve ou elle m'excite, je n'ai pas encore tranché. Mais vraiment, pratiquant assidu du non-vouloir schopenhauérien,  avais-je- besoin qu'on fît ainsi de bon matin monter mon...adrénaline ?

Ce matin donc, au petit dej , elle me fait la lecture ; un article du Monde sur L'étrange conseiller de Carla Bruni :

" Julien, explique Carla, est un garçon exceptionnel. Un poète, un génie. Vous savez qu'il a envoyé de la musique dans la Lune ?

-- Hi hi hi ! ha ! ha ! ha ! ouh ! ouh ! ouh !  Je ne sais pas si sa musique est dans la Lune, mais cette pauvre Carla, elle est vraiment comme la Lune !

-- Ma chérie, tout de même, un peu de respect pour la première dame de France, objecté-je en faisant crac crac avec ma biscotte.

Elle continue :

" Civange est le  seul qui, lors d'un déplacement, peut entrer dans la chambre de sa vieille amie Carla sans frapper et sans faire hurler Nicolas "

--- Ha ! ha! ha ! ouh !ouh ! ouh !  j'imagine la suite. ça y va dans la chambre à Carla ! D'ici que l'Angiolina elle soit pas du nain de jardin. Il va bientôt pouvoir faire la paire avec la Sinclair.  "

"La Sinclair", toujours ce manque de respect . Ce n'est pas parce qu'elle ne peut pas l'encaisser qu'elle ne peut pas se forcer un peu pour dire "Anne Sinclair", comme tout le monde. D'autant que ladite Anne Sinclair rebondit fort au Huffington Post, qui -- heureux hasard -- claironne la visite prochaine de DSK au parlement européen ; l'article est assorti de commentaires hilarants de lecteurs en adoration devant le génie du Menotté de Manhattan; plusieurs proclament qu'il mérite le Prix Nobel d'économie. C'est vrai que, si la réalité rejoint les fictions de ma femme, la Sinclair (comme on dit la Callas) ferait un beau couple avec notre avorton national pour une reprise des Cocus magnifiques. Mais revenons à la raison : la rejetonne de l'hypothétique couple Sarkozy-Bruni-Civange ne s'appelle pas Angiolina. Du moins à ma connaissance. "Cessons ce délire, objecté-je en faisant crac crac dans ma deuxième biscotte.

Civange : " L'Elysée me paye plus que Guéant ! "

--- Hi ! hi ! ouh ! ouh ! ça y va les sous ! ça faisait bling-bling y a cinq ans, mais fin avril, ça va plutôt faire flop-flop !  "

Quelle partialité ! Pour le coup je manque de m'étrangler avec ma troisième biscotte. Ses beaux yeux sombres brillent au-dessus du journal. "Des yeux à faire péter les boutons de braguette", l'en avait complimentée un vieux monsieur pas du tout cacochyme (du moins sur ce plan-là) dans une clinique de Brunoy, tandis qu'à côté, les élèves d'une école judaïque faisaient le mur, ramistouflettes en bataille et chapeau en goguette. Agiles, les futurs rabbins, quand il s'agissait de rejoindre leurs coquines.  " Tu te rends compte, des yeux à...",  m'avait-elle raconté le soir, avec une fière pudeur. Pudique, mais fière...C'était le milieu des années soixante, la guerre d'Algérie n'était plus qu'un vieux souvenir, le Planning Familial avait pignon sur rue, on ne pensait qu'à baiser. On laissait s'user l'indéboulonnable Général.  Mai 68 approchait, d'ailleurs ma femme et moi on était déjà tout le temps en 69.

Elle a d'ailleurs gardé l'esprit soixante-huitard. Par exemple, elle est bien décidée à ne pas voter Marine Le Pen : "Non, mais tu me vois avec un Bruno Godemiche en guise de premier ministre ? "

" Des yeux à faire péter les boutons de braguette " . J'avais presque décidé de lui imposer le port de la burqa, lorsque je me suis avisé à temps que ce vêtement, si injustement vilipendé comme archaïque et barbare oripeau, est en réalité un accessoire érotique ultra-sophistiqué, produit d'une civilisation raffinée, et qui devrait figurer dans tous les porno-shops. Ne sous-estimons pas en effet la réaction émotionnelle induite en nous par le regard éloquent d'une femme ! Deux yeux noirs te regardent ! J'ai donc renoncé à ce projet, manifestement contre-productif dans le cas de ma femme.

Dans la rue tout-à-l'heure, j'ai scrupuleusement suivi le trajet d'une belle aux jambes d'une délicatesse inouïe, sur talons hauts, cuisses disparaissant sous une jupette froufroutante à mettre en déroute le sang-froid du plus schopenhauérien adepte du non-vouloir. Rien que d'en parler, tiens, j'en suis tout ému. Une cuisse, une croupe ! ah! que ces mots sont doux !  qu'ils sont donc émouvants ! Dans son sillage, indolent compagnon de voyage, je fixais, fasciné, son délicieux roulis...

En somme, entre l'érotisme islamique et le nôtre, c'est 50/50 : si nous renonçons aux vertus émotionnelles de la burqa, nous nous rattrapons par le bas. L'essentiel est de rester toujours à équidistance du centre, sans jamais le perdre de vue.

C'est à quoi, chérubin attardé, je m'applique. Plus près de Toi, mon Dieu !


Indolent compagnon de voyage  : ah ça c'est beau. On dirait le battement lent des ailes d'un grand oiseau, un albatros, par exemple. C'est à cause de la distribution des trois accents d'intensité : indolent compagnon de voyage, de la lenteur du rythme et de la plénitude des nasales et des a.

Qui suivent, indolents compagnons de voyage  : la longue glissade, et puis le battement des ailes...

Piaf aurait pu chanter ça. elle savait l'ouvrir quand il fallait : Quand il me prend dans ses bras, je sens mon coeur qui bat, je vois la vie en rose. C'est une musique parente.


Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux  des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

"Vastes oiseaux des mers" : il fallait l'oser aussi.  Mais les deux derniers vers sont sublimes.



La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


( Rédigé par : Babal )













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