mardi 10 janvier 2012

Ma madeleine à moi

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu.

C'était il y a quelques année, un matin, au réveil. Je me brossais les dents avec une pâte dentifrice que je n'avais pas coutume d'utiliser, et d'un goût bien particulier, que je n'avais pas eu dans la bouche depuis bien des années.

Et tout d'un coup, avec  une joie qui dépassait largement le plaisir que pouvait me procurer ce parfum manifestement très chimique,  j'ai reconnu ce goût et identifié immédiatement le souvenir.

Ce goût, c'était celui de pâtes de fruit (très bon marché sans doute) que des G.I's (des Noirs), installés dans une jeep sous nos fenêtres du premier étage, un après-midi d'août ou de septembre 1944, nous lançaient à ma petite soeur et à moi.

Avec ses anglaises blondes, ma petite soeur (tout juste deux ans mais dans mon souvenir elle a la taille d'une petite fille de huit ans))  était bien plus jolie que moi. Aussi l'avais-je installée au balcon; moi, je me tenais derrière, à trois mètres.  Comme elle était bien moins grande que je ne  la vois dans mon souvenir, les friandises enveloppées dans du papier lui passaient par-dessus la tête et je les récoltais. J'en conclus que, dès ce jeune âge (quatre ans), j'étais déjà hanté par le démon de la perversité, qu'Edgar Poe a si bien décrit.

J'ai toujours gardé le souvenir de cette scène, mais privé de sa dimension gustative et olfactive. Cette pâte dentifrice inconnue me l'a tout d'un coup rendue, mais ça a été pour la perdre à nouveau très vite.

De la même époque (un an après) me reste un souvenir qui m'a toujours été cher : c'est celui d'un grand champ de blé qui venait  d'être moissonné (je revois les meules monumentales, comme on en voit dans les tableaux de Millet, qui l'ornaient), dans l'éclat d'un après-midi d'août, au bord d'une rivière paisible et fraîche (on s'y baignait, nous ignorions le mot "pollution"). Ce souvenir était tout imprégné de l'odeur des blés fraîchement moissonnés, associée aux parfums qui montaient de la rivière toute proche. J'ai longtemps été capable de respirer cette symphonie d'odeurs merveilleuse dans mon souvenir. Je pense que la prégnance durable de ce souvenir à la fois olfactif et visuel  fut en raison directe de l'extase (le mot ne me paraît pas trop fort) où fut plongé cet après-midi-là l'enfant que j'étais. Un jour  pourtant, elle  a disparu pour toujours. Je sais à peu près à quelle époque : vers l'âge de vingt ans, lorsque je suis entré dans l'âge adulte.

Pour Schopenhauer, la connaissance intuitive (celle qui naît du contact sensuel et sensible avec le monde) seule forme de connaissance intime et vraie du réel, nous fait appréhender l'Idée (platonicienne) des choses. Je n'adhère pas à cet idéalisme dérivé de Platon. Je pense que l'essence des choses coïncide avec leur existence. Mais de la philosophie de Schopenhauer, je pense à peu près ce que Marx pensait de la philosophie de Hegel : qu'elle était vraie d'un bout à l'autre mais qu'elle marchait sur la tête ;  il suffisait donc de la remettre à l'endroit. Du reste, il me semble que Schopenhauer fait de l'Idée platonicienne un  usage plus...schopenhauérien que véritablement platonicien.

S'appuyant sur le philosophe matérialiste  français Helvétius et sur les travaux du médecin physiologiste Cabanis, Schopenhauer affirme que nos aptitudes à connaître intuitivement le monde ne sont jamais plus grandes que dans la jeunesse (je dirais, moi, dans l'enfance). Dès le début de l'âge adulte, elles ne cessent de décliner, de perdre de leur force et de leur fraîcheur, accompagnant le vieillissement et le déclin du corps.

Le vieillissement de la cornée commence à vingt-cinq ans.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


( Rédigé par : J.C. Azerty )

Daubignyla Meule (1826)

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