mardi 31 janvier 2012

Hélène Bessette : " maternA "

" L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant "

" Le seul animal qui sache qu'il doit mourir ".

Au moins, de Pascal à Malraux, constate-t-on ce progrès : le second  réintègre l'homme dans le règne animal.

Mais un point ne semble pas faire de doute aux yeux de la plupart : la Pensée reste le privilège de l'homme et prouve sa supériorité sur l'animal. L'homme pense, l'animal ne pense pas (jusqu'à preuve du contraire).

A-t-on pris la peine d'examiner le rôle de la pensée dans l'existence ? A quoi sert-elle ? Comment l'immense majorité des hommes s'en servent-ils ? Ils pensent, oui, mais pour quoi  faire ?

Laissons de côté les usages sophistiqués de la pensée (philosophie, recherche scientifique, hautes mathématiques, littérature, arts, etc) , que Schopenhauer déclarait réservées à une poignée de happy few ; l'usage commun de la pensée, quant à lui, est peut-être moins compris qu'on ne croit. Et peut-être un Flaubert (entre autres) dans son Dictionnaire des idées reçues, n'a-t-il fait qu'effleurer l'essentiel.

Et si, au fil de l'évolution, de Homo habilis à Homo sapiens sapiens, la pensée n'avait cessé d'être autre chose qu'une arme de survie, une arme dans le combat pour la survie ? Arme progressivement perfectionnée, mais pas différente, dans sa nature et sa fonction, du venin du serpent ou de la pince du crabe. Arme utilisée dès qu'il s'agit de défendre son territoire, d'affirmer sa suprématie sur ses congénères, de les soumettre, de les écarter, de les éliminer, dans un interminable et misérable pugilat au quotidien La complexité des relations sociales nous masque aujourd'hui cette fonction ancestrale de la pensée, via le langage et le discours ; elle n'en est pas moins toujours activée, toujours efficace.

Ce serait donc verser dans une préjudiciable illusion que de croire que la faculté de penser -- divin privilège d'Homo sapiens sapiens, cabot perpétuellement en rage et en rut -- logerait, dans on ne sait quel lobe de son cerveau, miraculeusement dédié à la Raison pure, bien à l'abri de tout commerce illicite avec ses esprits animaux. Comme si la propension méditative de notre rodinesque Penseur n'était pas incessamment perturbée par la plus quotidienne et banale des envies de chier, de tirer son coup, ou de boxer son prochain.

Et  les femmes ?  Auraient-elles plus de chances que les hommes d'accéder à la Pensée Pure ?

J'ai passé mon enfance et mon adolescence, dans les années 50 du siècle dernier, dans une école de filles dont ma maman était la directrice, assistée de cinq ou six adjointes, dans une grande ville de l'Ouest de la France -- mais quel rapport, je vous le demande, patience, j'ai mon idée, je tiens le fil --. C'était l'époque où l'on (pas tout le monde,  fallait avoir les sous) roulait en Simca Vedette ; on écoutait la radio sur des postes Visseaux ; on se passionnait pour le jeune prodige Roberto Benzi ; on s'interrogeait encore sur les vertus du sérum de Bogomoletz.. Et l'école publique était loin d'être ce quelle est devenue.

J'ai retrouvé cette ambiance et ce que j'avais vu et senti dans cette école (de filles) de mon adolescence, en lisant le roman d'Hélène Bessette, maternA. Aaaah ! nous y voilà. Pas trop tôt.

Je ne dis pas que ma maman ressemblait trait pour trait à la terrible et dérisoire BrittA , le personnage central du roman d'Hélène Bessette, mais elle n'en était pas moins au  centre d 'un microcosme professionnel, très semblable à celui que la romancière décrit, à cette différence près que ma mère dirigeait une école primaire,  alors que les personnages de maternA évoluent apparemment (sans que cela soit jamais dit clairement) dans une école maternelle, comme le suggère le titre.

Le roman d'Hélène Bessette a été publié pour la première fois en 1954. J'avais quatorze ans et j'ai eu un peu accès à cette réalité de l'école dans ces années-là. C'était une époque où l'école primaire était une institution respectée. Décrocher son certificat d'études primaires n'était pas une petite affaire et le diplôme valait encore considération (et accès à certains postes) à ceux qui l'obtenaient. Etre sorti de l'école primaire d'instituteurs ou d'institutrices, surtout si c'était en bon rang faisait de vous un notable, au moins dans les campagnes. Dans cette Quatrième République qui tenait encore beaucoup de la Troisième, le souvenir des hussards noirs de la République, chers à Charles Péguy, ne s'était pas encore perdu.

C'est l'envers de cette vision idéalisée de l'école que nous dévoile Hélène Bessette dans son livre

Je doute que les enseignants et enseignantes d'aujourd'hui se reconnaissent dans les personnages d'Hélène Bessette. Les choses ont bien changé, pour le meilleur (parfois), pour le pire (souvent). Hélène Bessette savait de quoi elle parlait : elle était institutrice à l'époque où elle écrivait son livre. Ses collègues de l'époque ont peut-être modérément apprécié le tableau qu'elle trace.  Dans maternA, elle prend le contrepied des évocations attendries, comme celles de Léon Frapié, dans la Maternelle. La tonalité générale de son livre est comique, mais c'est un comique féroce.

La lettre majuscule A  y est omniprésente : dans les noms des personnages : BrittA, DjeminA, GrittA, MonA, LisA (!) , dans  celui de leur fonction ou de leur grade : DirectrA, InspectrA. Les enfants sont tous des A (indifférenciés), sauf quand leur maman vient les chercher et qu'il sied de les sortir de l'anonymat où ils étaient maintenus dans la maison-prison :

C'est dans la grande maison aux allures de prison que le A s'est allumé.
La maison aux dix portes.
La maison aux trois cents carreaux.
La maison aux quatre cent vingt carreaux
Sales.
Au début du roman, l'auteur éclaire la signification de cet A -leitmotiv :

Le A est important.
Car l'enfance est le A de la vie.
C'est pourquoi on écrit : maternA
.C'est pourquoi les héroïnes s'appellent :                                                 
                                                   BrittA                                                 
                                                   GrittA                                                 
                                                   DjeminA                                                 
                                                   IolA                                                 
                                                   PierA                                                 
                                                   MonA                                                 
                                                   LisA
Le A domine.
Le livre parle en A.

On peut songer à d'autres associations. A, dans notre culture, c'est la première lettre de l'alphabet, de l'abécédaire. C'est la lettre du début de la connaissance. C'est le A, synonyme d'excellence, de la notation scolaire. C'est le AAA des agences de notation. C'est le A des fonctionnaires du haut de l'échelle. C'est le Aaaaah de la vanité autosatisfaite, le Aaaah un tantinet sadique de qui constate que le disciple besogneux, le subordonné rétif, a fini par "comprendre"...

Cet A renvoie donc à la structure hiérarchique du microcosme de maternA, microcosme multiplié, mutatis mutandis, à des milliers d'exemplaires sur tout le territoire, structure légitimée par l'adhésion des agents et intériorisée par eux. L'InstitutrA admire la DirectrA et aspire à devenir à son tour DirectrA. La DirectrA admire l'InspectrA et aspire à devenir à son tour InspectrA. Les liens de subordination sont des liens de soumission . Les supérieures affermissent incessamment la solidité de ce lien par l'intimidation, l'humiliation, la menace. Les inférieures y contribuent par la peur, l'humilité, le sentiment de leur indignité, l'admiration, l'amour. La note pédagogique, la note administrative, conditionnent l'estime de soi. Ma DirectrA  me colle un 5, je suis une merde. Elle me gratifie d'un 18, je suis un être humain à part entière. Le roman montre ainsi la puissance d'une idéologie (en l'occurrence l'idée républicaine  de l'éducation nationale, forgée par les pères fondateurs (Jules Ferry, Ferdinand Buisson etc -- nommés dans le roman), dans une société suffisamment consensuelle pour ne pas remettre en doute ses valeurs, dès lors que cette idéologie et ses valeurs sont intériorisées par les agents, comme facteur d'ordre social et de reproduction. On a pu voir, longtemps après la chute de l'U.R.S.S., la nostalgie poignante qu'en conservaient et qu'en conservent encore beaucoup de ses modestes serviteurs : elle n'a pas d'autre source que cette adhésion naïve à des dogmes simplistes faits pour garder au pas les gens simples et moins simples. A ce titre, Hélène Bessette me semble anticiper sur les analyses de Pierre Bourdieu.

Le personnage de BrittA, la DirectrA, incarne jusqu'à la caricature la puissance du modèle. Monstre d'autosatisfaction, sûre de sa supériorité et de son bon droit, elle se pose à la fois en exemple et en martyr de la cause :

                  MOI JE
ne monnaie pas mes efforts.
    Le service du A n'est pas un métier mesdames.
    Comment faudra-t-il leur faire comprendre ?
    C'est un travail qui n'est jamais fini, qui vous suit, qui vous retient, qui vous attache.
    Si j'avais encore votre âge.
    Tout ce que je faisais.  Ne vous plaignez pas.
    Quand vous aurez mon âge, qu'est-ce que vous direz ?
    Passez-moi le solucamphre, s'il vous plaît.
    ça ne va pas du tout.
    Je me suis évanouie dans mon lit cette nuit.
    Passez le solucamphre.
    Je ne sais pas si j'irai jusqu'au bout.
    Je n'irai certainement pas jusqu'au bout.
    On dira :
         Elle est morte au champ d'honneur.

Petit soldat de l'école laïque presque morte au champ d'honneur, BrittA  maîtrise parfaitement ses techniques de pouvoir et de domination : appréciations insultantes (de préférence hurlées devant témoin), espionnage, diviser pour mieux régner. Elle prend en grippe IolA (double probable de l'auteur), venue d'ailleurs, au parcours atypique, convaincue de mauvais esprit, de rébellion chronique, de sabotage, soupçonnée surtout de faire passer avant les valeurs du A d'autres valeurs, en premier lieu son amour pour un homme (le plus beau du patelin en plus, merdre ! elle va nous le piquer, cette salope !).

Car cette histoire est une histoire de femmes :  " Histoire sans homme. Histoire de femmes " , précise la romancière au début du livre. Hélène Bessette, on s'en doute, n'est pas précisément un écrivain féministe. Ou,si elle l'est, ce n'est pas pour masquer l'aliénation dont les femmes, comme les hommes, sont victimes. Les femmes aliénées ne sont pas plus sympathiques que les hommes aliénés. Les armes du pouvoir (tout petit pouvoir, mais aussi férocement défendu qu'un grand pouvoir ) et de la domination (toute petite domination  mais...)  sont les mêmes que dans le monde des hommes, avec des nuances "féminines" : la jalousie, la mesquinerie, les ragots, les cachotteries.

Mais toutes ces parades vaniteuses ne sont qu'un cache-misère. Telle fait sonner son éminence pédagogique pour faire oublier et oublier elle-même qu'elle est une vieille fille sans amour. Telle autre se prévaut de son mari ingénieur et de sa belle auto pour masquer ses frustrations. Toutes ont sans cesse à la bouche le mot amour dans leur univers mesquin déserté par l'amour (ou alors masqué : telle l'attirance homosexuelle de DjeminA pour BrittA, sa DirectrA... BrittA au prénom de Walkyrie...). Iola est d'autant plus détestée qu'elle apparaît comme une aventurière, venue d'ailleurs (l'Indochine), rebelle au formatage parce qu'elle a vécu autre chose, et  qu'on la sent prête à préférer les bras d'un homme au sacrifice à la Cause : zAlope !

Romancière aujourd'hui peu connue, Hélène Bessette fut pourtant admirée et soutenue par Raymond Queneau, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute. Simone de Beauvoir, Dominique Aury. Son travail d'écriture est proche des recherches du Nouveau Roman.

maternA n'est en rien un roman de facture traditionnelle : pas de narration à proprement parler. Tout passe par le discours, et l'on est souvent très près du monologue intérieur. A ce titre, le roman montre magnifiquement comment le discours ( intérieur ou publiquement proféré ) est un puissant auxiliaire -- pour ne pas dire le plus puissant rouage -- de tout processus d'aliénation. Ce discours (qui est au fond une langue de bois) sert à formuler et à rendre efficiente une pensée rudimentaire, figée, gelée, rigidifiée -- pensée seconde, alibi et masque du désir prédateur -- arme aussi peu dégrossie qu'un casse-tête préhistorique, mais dont l'efficacité est largement suffisante dans le champ clos de la maison-prison .

L'oeuvre affiche ainsi une théâtralité qui est à la fois celle de la réalité décrite ( le groupe InstitutrA / DirectrA  /  I,nspectrA fait constamment, sans le vouloir, du mauvais théâtre) et celle de sa structure. Elle pourrait d'ailleurs très facilement faire l'objet d'une adaptation théâtrale.

Théâtre, mais théâtre musical. Les références à la musique, l'utilisation des formes musicales (vocales) pour structurer les épisodes de l'oeuvre, sont constantes : cela va du grand air de la diva au cantique, en passant par le récitatif, la chanson populaire et la comptine, de l'opéra au music-hall en passant par la musique religieuse. Toute l'oeuvre apparaît ainsi comme une véritable partition orale, et l'on s'étonne qu'elle n'ait (à ma connaissance) inspiré aucun compositeur contemporain.

C'est d'ailleurs à une comptine, autre leitmotiv de l'oeuvre, qu'Hélène Bessette confie le soin de suggérer ce que le mode de fonctionnement de ses personnages a d'infantile et de régressif :

Pan pan qu'est-ce qu'est là
C'est Polichinelle
Mam'zelle
Pan pan qu'est-ce qu'est là
C'est Polichinelle
Que v'la.


Nous devenons des marionnettes de la machinerie sociale lorsque nous acceptons de reproduire le modèle dominant, de nous identifier exclusivement à la fonction que nous y assumons, et de conformer strictement nos attentes à ce que cette machinerie nous propose. Le projet de maternA, d'Hélène Bessette, artiste libertaire, est conforme au programme de l'artiste révolutionnaire que Tristan Tzara, dans le Manifeste Dada, formule ainsi :

" Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l'organisation sociale ".

Le pire n'est  pas toujours sûr : BrittA est sauvée de la déshumanisation totale parce qu'elle est atteinte par...la limite d'âge. Les derniers mots du roman la montrent, au mariage de IolA,  à la fois seule, fragile, mais humaine :

Personne ne hurle. Britta se tait (elle boit).
Chute vacharde, tout de même, qui suggère qu'Hélène Bessette avait la rancune tenace !

J'ai vécu mon enfance et mon adolescence dans une école de la ville où Hélène Bessette est morte, en 2000. Quand je l'ai appris, j'en ai été (bêtement ?) très ému.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

N.B. -- La remarque suivante d'Arthur Schopenhauer me paraît propre à aider à approfondir une  réflexion sur le roman d'Hélène Bessette, et sur bien d'autres choses encore :

" [...]  tous les philosophes avant moi, du premier jusqu'au dernier, situent dans la conscience CONNAISSANTE  l'essence proprement dite de l'homme, ou encore son noyau ; aussi ont-ils conçu et présenté le moi ou encore, chez nombre d'entre eux, son hypostase transcendante nommée âme, comme étant d'abord et essentiellement CONNAISSANT, VOIRE PENSANT, et par suite comme VOULANT d'une façon simplement secondaire et dérivée. Cette erreur fondamentale ancestrale qui ne connaît aucune exception, cette énorme erreur première, ce conséquent au lieu de l'antécédent, il convient avant toute autre chose de l'écarter pour, en revanche, atteindre à une conscience parfaitement distincte de ce qu'est, conformément à sa nature, le mode d'être de la chose en question " 
                                                                                  ( Sur la cognoscibilité de la chose en soi )

  Les travaux de Freud conforteront cette vision schopenhauerienne du psychisme.



Hélène Bessette ,  maternA  ( Léo Scheer, collection Laureli )



Hélène Bessette






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