dimanche 22 janvier 2012

On ne court jamais seul

A ma femme, à mes enfants, à mes petits enfants, à ceux qui m'aiment et m'ont soutenu et encouragé dans cette épreuve de saut d'obstacles contre la montre. Avec amour et affection.

Au supermarché hier après-midi. Acheté des poires. Des belles Williams (ma variété préférée) pas chères. 1 euro 50 le kilo (pub gratuite pour Carrefour). A la caisse, en tête d'une petite file de clients, la caissière me fait remarquer que je n'ai pas pesé mes poires et m'invite obligeamment à aller le faire, avec l'accord de la dame -- charmante, charmante -- qui me suit.

J'y vais. Je fonce. Je saute par-dessus le timon d'un chariot. J'exécute avec une grâce rapide une figure de danse au bord d'une flaque de liquide blanc. Je slalome à toute vitesse entre les caddies. Je me précipite sur une balance libre. Je colle mon ticket avec une énergie sauvage. Je retourne à fond de train jusqu'à ma caisse. 

Je suis radieux. Je jubile. Brève conversation joyeuse avec la caissière et la dame charmante. Plus jeune que moi. Jolie voix. Mon genre. Je les embrasserais bien toutes les deux. Surtout la dame. Appétissante. Miam miam Miam Miam.

Mais je n'embrasse personne. Je suis un sage petit garçon. Je m'éloigne.

Dans la galerie marchande, je marche dans l'allégresse, le coeur et le corps légers. Je suis aux anges. Sur le parking, je plane, je suis sur mon petit nuage. Il se passe quelque chose. Il doit bien y avoir à cette joie une autre raison que la dame si appétissante. Je ralentis. Je m'arrête.

Je comprends.
C'est la première fois, depuis plus d'un an, que je cours. Que je cours. Avec l'insouciance d'un gamin.

Et je comprends que ce bonheur, je le dois à toutes celles, à tous ceux qui ont pris soin de moi, qui ont veillé sur moi, qui m'ont amené jusqu'à ces moments de joie. A leur compétence. A leur travail. A leur dévouement. A leur générosité. A leur amour. Je voudrais les embrasser tous et toutes. Toutes en priorité et en postériorité. Elles et ils auront fait mentir en tout petit (moi) et en très très grand cette Loi, en apparence inexorable, que posèrent jadis les Stoïciens, à savoir que le cours du monde est entièrement indépendant de notre volonté et que, par suite,  le mal qui nous frappe est inéluctable.

Elles et eux. Celles et ceux qui m'auront rencontré, auront travaillé sur mon corps, mais pas seulement. Il faut compter aussi celles et ceux, innombrables, qui auront rendu possibles ces rencontres et ce travail. Les vivants et les morts. Si nombreux, j'en ai le vertige quand j'y pense.

Un hôpital est le symbole le plus fort de ce que peuvent les hommes pour déplacer les bornes de l'Inéluctable, et de la manière d'y parvenir. J'aurai appris au moins ça.


Je rentre à la maison, j'embrasse ma femme. Je lui raconte. " J'aimerais bien que tu attendes encore un peu pour courir si vite ", me dit-elle.

Le bon sens même.












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