vendredi 6 janvier 2012

" La Route " de Cormack McCarthy : ostinato !

Tenir en haleine son lecteur dans un roman de près de 250 pages en maintenant constamment l'obsédante basse continue d'une même tonalité, ne jouer que sur la répétition douloureuse des mêmes scènes, des mêmes décors, des mêmes dialogues, que sur quelques affects primaires, la faim, la fatigue, la souffrance physique, la peur, faire l'économie d'un véritable incipit et d'un véritable dénouement dans un récit ouvert à tous les vents glacés d'un hiver sans commencement ni fin, cela relèverait du tour de force et de la gageure si tout cela ne tirait sa nécessité de la logique du propos, de la puissante cohérence de la vision.

Au long de cette Anabase  désespérée, le lecteur accompagne, vers le Sud et  la mer, en quête d'un hypothétique salut, le couple d'un père et d'un fils, poussant leur caddie, vestige dérisoire et symbolique d'une société de consommation défunte, dans un décor de fin du monde, de cendre et de boue, de maisons pillées, de villes incendiées, désertes, souillé d'innombrables détritus, d'objets abandonnés, témoins d 'une fuite éperdue, de cadavres momifiés, mutilés, entassés, englués dans le goudron fondu des routes, tous rattrapés,  anciens habitants d'une Pompéi étendue aux dimensions de la Terre, par la violence foudroyante de la catastrophe.

Les deux misérables voyageurs ne rencontrent au long du chemin que quelques rares survivants d'une humanité au bord de l'extinction, plus misérables qu'eux encore, ou brutes sinistres sombrées dans la régression d'une épouvantable barbarie, dès lors que la pitié ne semble survivre que dans le coeur  d'un enfant en  péril de mort.

Les dialogues entre le père et l'enfant, émouvant rituel de renouvellement, de célébration et de conjuration à la fois, sont le plus beau leitmotiv du récit. Au sein du  silence pesant du monde, ils restaurent le lien d'affection, de confiance et de solidarité qui fonde l'humain et autorise l'espoir, et sont le rempart qui empêche le père de sombrer à son tour dans l'inhumain. Subtilement au fil  du récit, la polarité du rapport s'inverse, et c'est l'enfant qui s'approprie la responsabilité de l'adulte.

Mais dans ce roman  qui se refuse à tout happy end, même atténué, lorsque, au terme de cette marche harassée, la mer est enfin atteinte, c'est sur une interminable laisse de mer déserte, frontière entre deux territoires de la mort.

Arbres brûlés, cultures anéanties, ensevelies sous les cendres, animaux domestiques, oiseaux , poissons, disparus, c'est comme un négatif du monde, négatif uniformément  gris, blanc et noir, que fixe la pellicule du récit.. Et pourtant, ce qui fait cette vision si prenante, c'est qu'à chaque instant ce négatif éveille le souvenir du monde qui fut. L'homme qui a écrit ce livre est un homme qui sait ce que c'est que marcher longtemps dans les sous-bois, sur d'inextricables caillebotis de branches mortes, de s'en aller dans le crépuscule à la rencontre des lisières sombres des forêts, de marcher, marcher sans fin sur des grèves solitaires, un bricoleur méditatif explorant les trésors des vieilles granges, un plongeur du rêve s'abîmant lentement, inexorablement, dans les profondeurs de son rêve. C'est du moins comme cela que je l'imagine. Ce sensuel  si attentif aux détails du monde concret nourrit et vivifie l'univers sinistre de son roman de multiples notations précises. Infatigable chasseur aux aguets des choses vues, touchées, écoutées, flairées, goûtées, dans la jungle du vaste monde, il soutient de ses multiples trouvailles une vision puissante parce qu'unifiante. Ce monde agonisant et terrifiant qu'il nous peint est aussi beau qu'une peinture d'Yves Tanguy. Il témoigne cruellement de la beauté du monde qui  fut.

De Wells à Orwell en passant par  Huxley, le roman d'anticipation est un des plus beaux fleurons de la littérature anglo-américaine. Avec La Route, Cormac McCarthy s'inscrit avec éclat dans cette illustre filiation.

Ce désastre qui a foudroyé le monde naturel et humain, nous n'en connaîtrons pas les causes. Tout juste pressentons-nous que l'aveuglement, l'égoïsme et l'irresponsabilité des hommes y sont pour beaucoup. Du reste les derniers survivants eux-mêmes en ont perdu tout souvenir. Dans cette préfiguration de la fin du monde naturel et humain, dans ce décor en voie de minéralisation, déjà tout prêt pour les engloutissements et les entassements métamorphisés au sein desquels ne subsisteront  que des vestiges fossilisés, étirés, laminés, écrasés, ultimes témoins de l'existence lointaine d'une espèce éteinte appelée homo sapiens sapiens et de ses activités, quelle raison d'espérer reste-t-il ? l'absurde volonté de survivre à tout prix ? l'amour d'un père pour son fils, sa rage de le "sauver"  alors que, peut-être,  la vraie charité aurait été de lui loger dans la tête  la dernière balle de son revolver ?

Fragilité des êtres humains et de leurs repères moraux, fragilité des sociétés, des cultures, fragilité de la vie même, c'est ce que nous rappelle ce livre émouvant et sombre, dont les dernières lignes nous disent ceci :

" Autrefois il y avait des truites de torrent dans les montagnes. On pouvait les voir immobiles dressées dans le courant couleur d'ambre où les bordures blanches de leurs nageoires ondulaient doucement au fil de l'eau. Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans la main. Lisses et musclées et élastiques. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. D'une chose qu'on ne pourrait pas refaire. Ni réparer. Dans les vals profonds qu'elles habitaient toutes les choses étaient plus anciennes que l'homme et leur murmure était de mystère. "


Le Dernier rivage, la Planète des singes, Soleil vert : un demi-siècle de cinéma américain s'est fait l'écho de la sourde, lancinante et centrale angoisse de l'homme moderne, dont Cormac Mc Carthy, dans ce livre, touche et fait vibrer longtemps la corde sensible ... ostinato .

Cormac McCarthy,    La Route,   traduit de l'américain par François Hirsch  (éditions de l'Olivier)


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

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