jeudi 26 janvier 2012

En attendant les couches

Les mains du médecin quittèrent le clavier, rassemblèrent des feuillets épars qu'il rangea sommairement dans une pochette de papier kraft. Il la tendit à K et se leva, signifiant la fin de l'entretien. "Pas de médicaments ?" demanda K. timidement. Sa voix tremblait un peu.  "--- Boh..... Non." fit le praticien. Il tendit la main à K. De son mètre quatre-vingt seize, il dominait K. de vingt bons centimètres. Son visage de  poupon sérieux s'éclaira d'un bref sourire, un peu ironique : "Au plaisir de ne jamais vous revoir. ", lui dit-il. Et referma la porte.

Dans le couloir désert, K., un peu chancelant, s'appuya un instant à un présentoir de revues. "Comment gérer sa sexualité en cas de cancer du visage", annonçait le titre d'une brochure avenante, en vert sur fond rose. K. la prit et la parcourut un peu machinalement. On y expliquait comment placer son faux nez de carton pour embrasser son/sa partenaire. Il la glissa dans la pochette de papier kraft. Le cancer du visage ne l'avait pas concerné mais on ne sait jamais, et puis K. aimait s'instruire, de façon désintéressée. Des piles d'ouvrages non lus, abordant toutes sortes de sujets -- des photons supraluminiques aux théories alchimiques en passant par un roman sur l'agonie d'un vieillard Juif dans une clinique de Manhattan ou le système de Schopenhauer en deux gros volumes -- encombraient sa chambre, alternant avec d'autres piles de revues dépareillées et de numéros anciens du quotidien favori de K. Il avait promis à sa femme de commencer à tout débarrasser après sa guérison mais, celle-ci tardant à s'affirmer, ce chantier, parmi d'autres, restait en plan, faute de claire résolution et d'énergie. En somme, la chambre de K. donnait une image assez exacte de l'économie du pays en ces temps de crise.

K. s'approchait des ascenseurs quand une infirmière sortit d'une chambre, à quelques mètres de lui. Il la connaissait bien. Elle l'avait maintes fois branché et débranché. Elle avait un visage avenant, aux traits doux, encadrés d'une masse de cheveux bouclés d'un blond roux qui plaisaient bien à K. Elle avait des seins ronds satinés que K. pouvait  admirer et respirer quand elle se penchait  au-dessus de lui pour le piquer ou le dépiquer. Elle le manipulait avec une gentillesse souriante, attentive à ne pas lui faire mal; "Respirez fort", lui disait-elle, tandis que ses nichons parfumés bougeaient doucement à quelques centimètres du nez de K.

Mais cette fois, elle se borna à le saluer d'un petit signe de la main, un peu évasif et réservé. Son regard exprimait le désir de conserver une certaine distance, comme envers un membre de la famille qui s'est rendu coupable de quelque faute et qu'on préfère tenir à l'écart. Silencieuse, elle entra dans une autre chambre.

Resté seul, K. s'engagea dans un labyrinthe de couloirs qu'il ne connaissait pas. Il finit par s 'asseoir sur une chaise recouverte d'un skaï écorné marron-vert (hein, marron-vert, ça sent son détail vrai, on se croirait dans un roman de Régis Jauffret), recouverte donc d'un skaï écorné marron-vert, entre un container garni d'un sac de plastique noir débordant d'objets en tissu blanc souillé qui ressemblaient à des couches, et un distributeur de liquide aseptisant pour les mains, vide.

Il tenta de réfléchir à l'existence que depuis un peu plus d'un an, il menait. Il ne l'avait pas choisie, mais elle lui convenait. Son quotidien était soigneusement réglé par un planning d'une précision rassurante : prise de sang hebdomadaire, séances de potion magique bimensuelles, branchements / débranchements, le tout assuré par Jeanne, Catherine, Héloïse ou Gisela. Chacune avait quelque chose pour plaire, il en aurait bien fait son quatre-heures, n'était la surveillance permanente de son épouse, surveillance bien superfétatoire d'ailleurs, vu le niveau de ses pulsions érotiques et  l'insuffisance apparemment définitive de ses érections. Du reste, la sollicitude tendre de sa femme lui suffisait largement . Avec une infinie douceur, elle lui disait souvent : "Tu es fatigué, mon chéri. Va te reposer. " Il ne s'en privait pas.

Mais tout cela, c'était apparemment fini. Le planning , vierge de tout rendez-vous, commençait déjà à prendre la poussière sur une pile de volumes de l'Encyclopaedia Universalis datant du siècle dernier et qu'il avait rarement ouverts. Il songeait au tour qu'avait pris sa vie ces derniers mois. Son mode de vie, d'une austérité un peu grise, n'était pas sans charme. Il sortait peu, dormait beaucoup, lisait davantage. Il pensait souvent à la mort, mais plutôt comme  une échéance peu douloureuse et libératrice, relativement lointaine d'ailleurs. Il pratiquait avec modération le non-vouloir que Schopenhauer recommande à qui aspire à la sagesse. Il bandait très peu, ne baisait plus du tout. A intervalles réguliers, un taxi confortable l'emportait vers d'autres villes où, dans de vastes bâtiments aux murs peints d'un blanc-gris très doux, des escouades de médecins compétents et d'infirmières ravissantes le prenaient en charge, le maniaient, le palpaient, l'inséraient dand d'étranges tuyaux  d'un blanc-crème, qui l'accueillaient en émettant de débonnaires borborygmes. Ils le photographiaient, l'endormaient, l'incisaient, l'ouvraient, le re-photographiaient, le découpaient très délicatement, le refermaient, le recousaient, le décousaient, le re-recousaient. Dans des chambres tièdes comme des serres, ils le piquaient, le dépiquaient, le repiquaient...


K. sentait qu'on avait de la sympathie pour lui, qu'on s'intéressait à lui. C'était une impression relativement nouvelle pour lui, et qu'il n'avait guère connue depuis ses lointaines fiançailles. Il se sentait presque important, espérait, sans le dire, être choisi pour une de ces mystérieuses expériences pour lesquelles il savait qu'on recrutait périodiquement des cobayes. Il faisait l'objet d'une surveillance permanente, quelque peu carcérale sans doute, mais on pouvait ouvrir les fenêtres des cellules, au soir, quand le vent tombait. Au reste, sa femme lui téléphonait régulièrement pour avoir de ses nouvelles et son fils cadet veillait à renouveler ses slips.

En somme K. était heureux. D'ailleurs, il avait beaucoup grossi. Sa vie avait enfin un sens  -- unique peut-être, mais un sens. Des souvenirs lointains de son enfance chétive lui revenait : il se revoyait dans son petit lit, bordé jusqu'au nez, fiévreux, le thermomètre à portée, Croc-Blanc de James Oliver Curwood (Bibliothèque verte) sur la table de nuit, pendant que sa mère s'affairait dans la cuisine pour lui préparer une tasse de thé avec une madeleine. Une manière de paradis proustien, en quelque sorte. Comme il était souvent malade, il allait rarement à l'école. Il n'y perdait rien car l'institutrice, une vieille fille revêche, n'avait pas de poitrine.

K. sortit de l'hôpital, un peu sonné. Quelle bévue avait-il donc bien pu commettre pour qu'on le rejette ainsi ? Le paradis s'éloigna encore un peu plus lorsqu'il fut rentré chez lui. Curieusement, les attentions maternelles de sa femme se firent soudain plus rares. Elle louchait désagréablement vers des détails du logis dont, depuis un an, il n'était plus question, une plinthe qu'il n'avait jamais peinte depuis vingt ans, un carré de plâtre en attente de tapisserie derrière un radiateur remplacé, une souche dans le jardin toujours pas dessouchée. Un matin, en bas de l'escalier, elle le héla d'un déplaisant : "Alors, tu te décides à la faire, ta toilette ? il serait tout de même temps d'aller faire les courses !"

Tout était-il  donc redevenu comme avant ? K. se sentait redevenir, chaque jour un peu plus, un homme ordinaire, un homme sans qualités, un Bardamu  quelconque, un Roquentin grisâtre. Dans la rue, il ne croisait plus le regard d'aucune femme, bien qu'avec son manteau noir et son feutre mou, il évoquât vaguement un second couteau dans un film noir-et-blanc de série B des années trente.

Une nuit, il fit un rêve étrange :  dans l'obscurité d' une ruelle tortueuse, un forcené venait à sa rencontre en hurlant : "Je vais te tuer ! J'ai un calibre dans ma poche ! Je vais te vider mon chargeur dans les tripes ! ". K l'attendit avec un sentiment de délivrance. Mais le tueur le frôla sans le voir et se perdit dans les ténèbres : ce n'était pas à lui que sa fureur en avait.

Le lendemain, K. croisa un voisin, un octogénaire alerte à qui il fit part de ses inquiétudes. "Eh ben, lui dit l'autre, vous allez connaître la suite. "  Et il évoqua la cruralgie et la sciatique qui l'avaient cloué sur un lit d'hôpital pendant huit jours dans des souffrances indicibles. Ils causèrent infarctus, diabète, rupture d'anévrisme, alzheimer, macula et couches. K. se disait qu'il n'avait sans doute reculé l'échéance que pour mieux sauter. Quatre anesthésies générales lui avaient heureusement donné l'occasion d'expérimenter une mort douce, une glissade sans douleur dans le néant. Peut-être convenait-il de regretter de s'être réveillé : il n'était plus assez jeune pour  commencer une nouvelle vie, former de nouveaux projets, connaître de nouvelles amours. Quelques années seulement le séparaient des couches. Il ne se souciait guère d'occasionner des problèmes de dos à d'accortes aides-soignantes qui lui diraient : "Allez, Pépé, on vous lève. On va vous changer (Bon Dieu, qu'il est lourd, ce vieux con !)".

Non, rien n'était plus comme avant. K. comprit qu'il ne redeviendrait jamais ce randonneur alerte qui se croyait encore jeune à soixante-dix ans passés et formait des projets sur deux bonnes décennies. Si son avenir, c'était celui d'un vieillard bavotant garni de couches, il se moquait de l'avenir. No future. Les seuls projets qu'il s'autorisait à former étaient à échéance d'une quinzaine au plus. Ne restait que le présent, un présent léger, léger, lavé de tout souci.  K. se sentit à nouveau tout-à-fait heureux.

Enfin....... qu'il croit.

Mais bon...S'il ne lui faut qu'une paire de nichons pour être heureux, il trouvera toujours son bonheur.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

N.B. -- Curwood, c'est Bari chien-loup. Croc-blanc est un film d'Arthur London. Alzimémère, quand tu nous tiens.

(Rédigé par : Jambrun )

Le Caravage, Saint-Jérôme (1606) - Galerie Borghèse











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