vendredi 17 février 2012

" Million Dollar Baby " : Clint Eastwood chez les Thénardier

Méfions-nous des critiques. Souvent, un compte-rendu critique n'est bon qu'à révéler involontairement et indirectement, par ses propres insuffisances, lacunes, erreurs et contresens, les qualités d'une oeuvre. 

C'est le cas du compte-rendu de Million Dollar Baby, film de Clint Eastwood, par Aurélien Ferenczi, petit chef-d'oeuvre de concentré de niaiserie vaguement malhonnête et de saloperie catholique de contrebande, dans le numéro 3239 de Télérama.

En voici un premier extrait :

" Frankie -- c'est Clint lui-même -- accepte de coacher Maggie , une jeune femme qui n'a que son punch pour atout."

Soit. Ce n'est pas que ce soit absolument faux, et l'insuffisance de ces lignes tient sans doute aussi à l'espace accordé au critique pour donner son avis. Mais c'est pour le moins sommaire et approximatif.

"Frankie accepte de coacher Maggie" résume de façon expéditive ce qui dans le film se présente d 'une façon plus compliquée et plus mystérieuse. Frankie, entraîneur de boxe atypique, grand lecteur de Yeats (ça, c'est une piste qui vaudrait la peine qu'on s'y arrête), n'accepte de coacher Maggie qu'au terme de longues hésitations qui, derrière un alibi de façade ("je n'entraîne pas les femmes"), suggèrent des contradictions et des inquiétudes que le personnage ne s 'avoue pas clairement à lui-même, ce qui participe de son humanité. Après tout, si les êtres ont un destin,  Frankie en sera, pour Maggie, le principal agent, et peut-être en a-t-il l'obscur pressentiment.

Même simplisme expéditif pour résumer Maggie : " une jeune femme qui n'a que son punch pour atout". S'il en était ainsi , le film n'aurait guère d'intérêt. Maggie a d'autres atouts que son punch : sa force de caractère, sa détermination au service d'un but clair, sa passion pour ce qu'elle fait, son intelligence, et un véritable charisme, qui font que c'est elle qui, en réalité, mène le jeu, et entraîne Frankie sur une voie où il ne voulait pas s'engager. Pour Frankie, Maggie est aussi l'agent du destin, et cette histoire  est d'abord (comme dans Sur la route de Madison) l'histoire d'une rencontre qui change deux vies.

Au vrai, Maggie est une jeune femme d'une qualité exceptionnelle. Ces temps-ci, la presse chante les mérites d'une jeune louve de l'équipe gouvernementale : Nathalie Kosciusko-Morizet. Mais qu'a-t-elle de plus que Maggie ?  La chance d'être née dans une famille de la grande bourgeoisie parisienne,  ce qui lui a ouvert des voies interdites à Maggie, et la possibilité de choisir entre plusieurs voies également prestigieuses. Pour Maggie, réchappée à grand-peine d'une famille du lumpen-proletariat américain où déchéance se conjugue avec tricherie et violence, le seul choix, c'est serveuse de bar à vie ou boxeuse. L'éventail des choix de vie se restreint à mesure que l'on descend les barreaux l'échelle sociale, et Maggie, au départ, se trouvait très bas.

Selon Aurélien Ferenczi, le film "permet à Eastwood d'illustrer des thèmes chers à l'Amérique et à lui-même : le goût de l'épreuve, la valeur du travail individuel et le mérite qui l'accompagne, la transmission d'un savoir, et puis cette croyance forte et simple que les êtres ont, sinon un destin, du moins une voie qui exprimera au mieux leurs aptitudes ".

Ce jugement, en tout cas, permet à son auteur de plaquer sur le film ce qu'il sait ou croit savoir des opinions et des valeurs de Clint Eastwood;  il n'établit aucune distance entre l'homme et son oeuvre;  selon lui, le film "illustre" des valeurs chères au  cinéaste et à son pays. Il oublie au passage de se demander si ces valeurs ne sont pas, à juste titre, les nôtres aussi .Il ne va pas jusqu'à dire que le film les exalte : ce serait difficile, vu que, loin d'exalter les valeurs prétendument chères à  Eastwood et à l'Amérique, le film en montre la faillite, ce que tout spectateur non prévenu peut constater sans difficulté. 

Ce n'est pas en effet l'Amérique rêvée des militants du Tea Party que nous montre ce film, mais au contraire l'envers du rêve américain : le cinéaste nous balade d'une salle de boxe miteuse à un campement de fortune  où survivent des exclus et des épaves. Maggie est affligée d'une famille digne de celle des Thénardier : sa mère, sa soeur et son frère composent un trio d'immondes dont je n'ai retrouvé l'équivalent au cinéma que dans Affreux, sales et méchants, d'Ettore Scola. Le propos, d 'ailleurs est le même : nous faire toucher du doigt la déchéance morale sordide que produit la misère. La famille de Maggie est  l'équivalent moderne des Thénardier de Hugo ou des abominables des romans de Dickens. Ce ne sont pas là des références indignes.

On ne s'arrache à cette boue qu'à la force du poignet, c'est le cas de le dire, et si Maggie choisit la boxe pour  s 'en sortir, c'est qu'elle n'a à sa disposition que cette option-là, reflet symbolique du monde violent et violenté où survit sa famille. Mais la violence des salles et des combats de boxe n'est pas moindre, et c'est sur elle -- violence des coups, des coups bas et de la tricherie -- que se brisent le rêve et le corps de Maggie.

La fin du film est la suite logique de sa première partie. A l'élégance lucide du désespoir de Maggie,  Frankie n'oppose que des résistances qui sont de l'ordre de la sensibilité et non de la morale. J'ai cherché en vain  où se cachait au juste ce "discours plutôt réactionnaire sur une société sans morale" que le critique croit discerner dans cette partie du film. A moins que le fait de constater que les cons et les salauds existent ne soit considéré par lui comme une position "réactionnaire".

C'est sur une scène d'euthanasie, pudiquement et sobrement filmée, que s'achève l'histoire de Maggie. Cet épisode est curieusement zappé dans le compte-rendu de Ferenczi : pourquoi, on se le demande. Une dernière fois dominé par la farouche force de caractère de son élève, Frankie finit par lui donner cette délivrance. On ne voit pas très bien comment ce peu visible "discours plutôt réactionnaire"  imaginé par Aurélien Ferenczi peut bien s'accorder avec cette fin qui n'a, par ailleurs, strictement rien de mélodramatique, comme il le prétend .  Pour ma part, j'ai trouvé courageux cet épilogue, que notre critique, inspiré peut-être par d'autres "valeurs" (très catholiques et romaines ?) que celles de Clint Eastwood, a trouvé "faible". Le lecteur, lui, en tout cas, n'a pas à être discrètement intoxiqué par de telles pudibonderies qui seraient, quant à elles, non pas "plutôt" mais franchement réactionnaires.

Balzac, on le sait, affichait dans sa vie des opinions conservatrices que, dans l'oeuvre, le génie de l'écrivain déborde de toutes parts, au point que la lucidité de ses peintures a été saluée par les marxistes. C'est un peu la même chose chez Clint Eastwood, dont le génie de cinéaste, déborde largement, lui aussi, ce que pourraient avoir d'un peu étroitement réactionnaire certaine de ses valeurs (mais lesquelles au juste ?). Encore une fois, une erreur majeure et malheureusement trop répandue dans le monde de la critique littéraire et cinématographique, consiste à ne pas savoir maintenir une frontière entre les opinions d'un artiste, les péripéties de son existence, et son oeuvre, dès lors qu'il s'agit d'une oeuvre d 'imagination, dont le contenu contredit souvent les idées, les opinions et les choix de l'artiste à la ville.

Ce qui fait pour moi de Clint Eastwood un grand cinéaste, c'est que dans ses films (comme chez tous les grands, mais chez lui d'une manière puissamment sollicitante), l'image parle, de toutes sortes de façons, souvent de façon étrange, mystérieuse, et que, émanant du conscient et de l'inconscient, elle dit plusieurs choses à la fois, s'adressant à la fois au conscient et à l'inconscient. Dans combien de films la plupart des images ne disent rien du tout, ou si peu de choses. C'est pourquoi dire de ce film qu'il "illustre" des "thèmes chers à l'Amérique et à lui-même" me paraît extrêmement réducteur. Contrairement à ce que pourrait suggérer la réussite populaire de ses plus grands films, le cinéma de Clint Eastwood est un cinéma difficile à analyser, riche de secrets.

Interprétation magnifique des trois protagonistes, comme d'ailleurs de toute la distribution.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Million Dollar Baby, film de Clint Eastwood (2004), avec Clint Eastwood, Hilary Swank, Morgan Freeman.

Concentrée...mais sur quoi ?



Aucun commentaire: