lundi 27 février 2012

Capitalisme mondialisé

Plateau de télé


Interviouveur   -  Ce soir, sur le plateau de Comprendre l'économie, je reçois Monsieur Jean-Baptiste Lettron, le dynamique PDG de Scatophil International. Jean-Baptiste Lettron, bonjour.

J.-B. Lettron    -    Bonsoir.

Interviouveur    -    Vous êtes à la tête d'une multinationale présente dans quinze pays du monde...

J.-B. Lettron    -    Je ne dirige que la branche française. Le siège social est aux Scates... aux States...

Interviouveur    -    Vous managez donc deux usines en France : Saint-Chômedu,  et Délestage.

J.-B. Lettron    -    Gzact.

Interviouveur    -    Et quels produits...produisez-vous ?

J.-B. Lettron     -   De la merde en pots.

Interviouveur     -    De la...

J.-B. Lettron     -   Tout juste.

Interviouveur     -   Et... ça se vend ?

J.-B. Lettron     -   Vous n'imaginez pas.

Interviouveur     -   Et ça rapporte ?

J.- B. Lettron   -  Evidemment. Sinon, vous pensez bien  que nos actionnaires nous auraient intimé l'ordre de faire autre chose, de la toile industrielle, de la tôle d'acier, que sais-je.

Interviouveur     -   C'est rentable à ce point ?

J.-B. Lettron    -   Enormément. Un pot de merde en pot (25 cc)  revient à 1 euro sorti d'usine. Il se revend 15 euros dans votre supermarché.

Interviouveur      -  Comment expliquez-vous un pareil succès ?

J.-B. Lettron      -  C'est un produit tendance. Les femmes en raffolent. Elles se battraient pour en acheter.

Interviouveur      -  A quels rayons ?

J.-B. Lettron      -  Diététique... Cosmétiques...

Interviouveur      -  Diététique ou cosmétiques ?

J.-B. Lettron      - Les deux. Il n'y a que la consistance qui change. Et la couleur. Mais pour le reste, c'est le même produit. On peut aussi bien l'étaler sur des tartines que s'en tartiner le museau.

Interviouveur      - Pas d'additifs ?

J.-B. Lettron      - Aucun ; Produit garanti pur jus.

Interviouveur      - Vous parlez d'or.

J.-B. Lettron       -  ??? .. de merde !

Interviouveur       - C'est la même chose.

J.-B. Lettron       - Bien sûr. Où avais-je la tête.

Interviouveur     - Bravo. Des entreprises innovantes comme la vôtre, on en voudrait davantage. Mais la presse rapporte la fermeture inopinée de votre site de Saint-Chômedu...L'entreprise paraissait pourtant dégager des bénéfices suffisants...

J.-B. Lettron       - Qu'appelez-vous "suffisants " ? Et pour qui ?

Intervieweur       -  En effet. Et le personnel ?

J.-B. Lettron    -  Vous pensez bien que c'est la mort dans l'âme que... Comprenez qu'il s'agissait de sauver, dans l'urgence, notre site de Délestage...

Interviouver       - ... qui fermera ?

J.-B. Lettron      -   A la fin de l'année. Pour les fêtes. Chaque chose en son temps.

( Images d'actualités  : on voit le staff directorial de Saint-Chômedu  fuir en hâte sous une volée de pots de merde en pots lancés par les ouvriers en colère. Cris : " Vous nous y mettez dans la merde, on vous y  mettra aussi !.... Lettron aux Chiottes !  etc." )

Interviouveur      -  Qu'avez-vous à leur répondre ?

J.-B. Lettron      -  Je les comprends.

Interviouveur      -  Vous auriez pu les prévenir.

J.-B. Lettron      - J'ai horreur des cruautés inutiles. Et puis, dialoguer, palabrer, à quoi ça sert., merde à la fin. Temps perdu. Time is money.... (ton présidentiel)... Quoi qu'il en soit, je ne les laisserai pas tomber. Il ne les laissera pas tomber. Nous ne les laisserons pas tomber. Ils ne les laisseront pas tomber.

Interviouveur       - Mais encore ?

J.-B. Lettron       - Laissez tomber, vous dis-je.

Interviouveur      - Mais ne craignez-vous pas pour votre job ?

J.-B. Lettron      - Je suis coopté au Siège. Avec augmentation conséquente à la clé.

Interviouveur      - Et la colère des élus ? Vous y pensâtes ? Ils mirent la main à la pôche, et pas qu'un peu.

J.-B. Lettron      - Péripatéties. Brouhaha. Agitation stérile. Qui c'est-y qu'a l'oseille ? Z'inquiétez pas. Bien avant la Noël, y r'viendront nous bouffer dans la main.

Interviouveur      - Vous  devenez vulgaire.

J.-B. Lettron     -  Je deviens tendance.

Interviouveur     -  En attendance, vous délocalisez.

J.-B. Lettron     - What else ? Vous avez d'autres solutions ? Nous avons fait nos comptes, figurez-vous. Et nos actionnaires aussi. Le pot de merde en pot nous revient ici un euro. Au Pancradèche, un centime d'euro. Y a pas photo. A ce tarif-là, on peut se permettre de réimporter le produit et de le commercialiser sans trop augmenter son prix : seize euros au lieu de quinze.

Interviouveur     - Vous y allez fort...

J.-B. Lettron     - Et les frais de transport ? Et l'inflation ? De toute façon elles n'y verront que du feu, toutes ces connasses.

Interviouveur     - Je vois que vous ciblez préférentiellement la clientèle féminine.

J.-B. Lettron     - Pas du tout. On cible aussi les hommes. Et toutes les classes d'âge. Par exemple, notre nouveau produit phare, le Merdina, est destiné aux moins de deux-ans. Et je ne vous dis pas tout. (soudain, enthousiaste ) Oh, et puis si, tiens, vous aurez le scoop. Dans notre nouvelle unité de production, au Pancradèche (1 500 ouvriers, salaire mensuel 30 roupies), nous nous apprêtons à lancer une matière  révolutionnaire : la merde en pot sans pot ! Archi-polyvalente : textiles, accessoires automobiles, mobilier de jardin, conquête spatiale, parfumerie de luxe et j'en passe ! conditionnée en bidons de 20 litres pour le ravalement des façades, raffinée à Petit-Couronne (qu'on vient de racheter, provisoirement, hi hi), c'est le carburant de l'avenir ! Nous l'avons baptisée : Merdampô-Sampô ! Marché asiatique oblige.

Interviouveur    - Limpidopô !. Justement, je goûterais bien un peu de votre nouvel aliment pour bébés.

J.-B. Lettron     - ... le  Merdina ? Bien volontiers ( il lui en ouvre un pot)

Interviouveur    - ça ne sent rien....

J.-B. Lettron    -  Non olet ....

(Générique de fin d'émission, en surimpression sur l' image de la délicieuse Kate Twinset (on ne se refuse rien) en train d'enfourner une cuillerée de Merdina dans la bouche d'un bébé cadum new age, le jeune Baby B. Lettron Junior soi-même; le tout sur fond de globe terrestre autour duquel orbitent (à papa) des barils de merdampô-sampô, des barriques de merdampô sampô, des silos de merdampô-sampô, des camions-citernes de merdampô-sampô, des tankers de merdampô-sampô)


Le pet soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.









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