lundi 27 février 2012

Cas d'école

On l'a appris il y a quelques jours, et puis la nouvelle s'est déjà perdue dans le flot des informations quotidiennes, l'usine Albany/Copfa, implantée à Saint-Junien (Haute-Vienne) et spécialisée dans la fabrication de toiles industrielles, a brutalement fermé ses portes. Ses 136 employés se sont retrouvés au chômage du jour au lendemain. Les cadres de l'entreprise ont mis la clé sous la porte sur l'ordre de leur hiérarchie. La direction  du groupe Albany justifie sa décision par le souci de préserver l'usine de Sélestat (Haut-Rhin), elle aussi menacée.

La communauté de communes de Saint-Junien avait investi 1,5 million d'euros en 2004 dans l'installation de cette nouvelle usine. Le site avait dégagé en 2011 un bénéfice de 4 millions  d'euros,  somme qui dépassait largement, d'après mes petits calculs , les charges salariales de l'entreprise pour 2012.

Les élus de Saint-Junien ne cachaient pas leur indignation devant les procédés de dirigeants dont ils dénonçaient le cynisme et la malhonnêteté.

A l'évidence, les dirigeants du groupe américain Albany se moquent absolument de la destruction progressive de notre potentiel industriel et de nos problèmes de chômage. Leur premier souci est de faire de l'argent, un maximum d'argent. A cet endroit du monde ou ailleurs, peu leur chaut.  L'usine de Saint-Junien dégageait, certes, des bénéfices, mais pas suffisamment à leurs yeux. Si le conditionnement de la merde en pots était plus rentable que le tissage de toiles industrielles, ces gens-là vendraient de la merde en pots : c'est la pure logique du capitalisme. Si le conditionnement de la merde en pots revient moins cher au Bangladesh qu'en France, on ira s'installer au Bangladesh. La logique du capitalisme est d'une simplicité biblique.

Maintenant que les gens d'Albany ont filé sans demander leur reste, les 136 employés  se retrouvent, avec, sur les bras, une usine toute neuve. Ils se relaient pour empêcher qu'on ne leur embarque, une nuit sans lune, les machines, leur outil de travail.

La question est maintenant de savoir si l'on peut sauver l'entreprise, et comment. Le problème est économique, financier, juridique. Le cas de l'usine de Saint-Junien s'est produit dans le passé des dizaines de fois. Il se produit en plus grand à l'usine Arcelor-Mittal de Florange, à la raffinerie Petroplus de Petit-Couronne. Si l'on ne fait rien, il se reproduira des dizaines de fois.

Du côté des politiques, ce qu'on a entendu jusqu'ici, et depuis des années, ce sont surtout des promesses non suivies d'effets et des incantations. Or le cas de l'usine de Saint-Junien, celui de l'usine de Florange, celui de Petroplus,  sont des cas d'école. Des cas d'un grand intérêt pédagogique. Des modèles pour l'avenir. Mais à condition de mettre toutes les cartes sur la table et d'examiner sérieusement toutes les solutions, avant de mettre en oeuvre celles qui prendront, ensuite, valeur d'exemple. Les responsables en charge de l'Etat ont la responsabilité de la préservation des sites industriels de ce pays, et par tous les moyens. Et ils ont le devoir de fournir aux citoyens des informations et des explications circonstanciées. Ce qu'ils ne font pas.

 Nous sommes en période électorale. Les candidats ne sauraient se dérober au devoir de donner des réponses précises à la question : qu'est-ce que vous comptez faire pour sauver le site de Saint-Junien, celui de Florange, celui de Petroplus?  En tout cas, moi, je les jugerai là-dessus, parce que je pense que l'avenir du pays est en train de se jouer sur ce terrain. Ils ont assez de conseillers et d'experts à leur disposition. Le temps des généralités est passé. On a là trois situations concrètes sur quoi se faire la main, pas question de rater l'occasion.

Le capitalisme à visage humain, ça n'existe pas. Le capitalisme mondialisé, c'est la jungle mondialisée, c'est un saccage mondialisé. Nous sommes en guerre contre ça. Ce qui départagera les candidats à cette élection présidentielle, c'est -- espérons-le -- leur capacité à proposer des solutions crédibles pour empêcher de tels dégâts de se reproduire.

Lire dans Le Monde Economie (21/02/2012) l'entretien avec Gabriel Colletis, auteur de "L'Urgence industrielle !"

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