mardi 7 février 2012

Schopenhauer et Clint Eastwood : quand du mécanique est plaqué sur du vivant

De la célèbre définition de la source du comique formulée par Bergson dans Le Rire ( "du mécanique plaqué sur du vivant" ) , je trouve un proche équivalent dans un chapitre du Monde comme volonté et représentation, d'Arthur Schopenhauer, intitulé Sur la théorie du risible.

On connaît cette conviction si fortement et fréquemment affirmée et démontrée par Schopenhauer dans son ouvrage majeur : la supériorité de la connaissance intuitive, qui seule peut rendre compte de la complexité et de la richesse du réel, sur la connaissance rationnelle, conceptuelle. Cette dernière en effet, dont Schopenhauer n'a garde de méconnaître les avantages et l'efficacité, ne se constitue que par un appauvrissement drastique des données du réel qu'elle incorpore pour former des concepts. A la souple et mouvante richesse de la connaissance intuitive s'oppose le schématisme et la rigidité de la connaissance conceptuelle.

Dans Sur la théorie du risible , Schopenhauer applique cette dualité connaissance intuitive / connaissance conceptuelle  au problème de l'origine du rire. Il écrit :

" En règle générale, le rire est un état réjouissant : la perception d'une incongruité de ce qui est pensé avec ce qui est perçu intuitivement, autrement dit avec la réalité, nous procure de la joie et c'est volontiers que nous nous abandonnons aux secousses convulsives que cette perception provoque. La raison tient à ce qui suit. Dans ce conflit qui surgit brusquement entre ce qui est perçu intuitivement et ce qui est pensé, l'intuition aura toujours raison sans que rien puisse en faire douter, car l'intuition n'est pas sujette à l'erreur, elle n'a besoin d'aucune authentification extérieure, car elle est son propre garant. Son conflit avec ce qui est pensé découle en dernier ressort de ce que, avec ses concepts abstraits, celui-ci ne peut descendre jusqu'à l'infinie diversité et nuance de ce qui est perçu intuitivement. C'est cette victoire de la connaissance intuitive sur la pensée qui nous réjouit. Car l'intuition est le mode de connaissance primitif, indissociable de la nature animale, dans lequel se présente tout ce qui procure une satisfaction immédiate à la volonté ; elle est le médium du présent, de la jouissance et de l'allégresse, et elle est aussi ce qui ne demande jamais d 'effort. Or l'inverse vaut pour la pensée : celle-ci est la connaissance à une puissance supérieure, dont l'exercice n'a de cesse d'exiger quelques efforts,  le plus souvent importants ; ce sont également ses concepts qui, fréquemment, s'opposent à la  satisfaction de nos souhaits immédiats  puisque, en tant que médium du passé, de l'avenir et du sérieux, ils se font le véhicule de nos craintes, de notre remords et de tous nos soucis. De voir alors et pour une fois cette gouvernante sévère, infatigable et pesante qu'est la raison être convaincue d'insuffisance ne peut, par conséquent, que nous être délectable. C'est pourquoi donc la mine du rire est très proche de celle de la joie. "

Clair, tout en étant subtil, nuancé, profond, me paraît ce texte de Schopenhauer. A l'appui de sa thèse, il donne des exemples qui ne m'ont pas tous convaincu, sans doute parce que ceux-ci sont tirés le plus souvent de la littérature allemande de son temps, et puis aussi parce qu'il passe sous silence un aspect essentiel du rire : il n'est pas universel : ce qui fait rire mon voisin ne me fera pas forcément rire, moi.

Aussi ai-je cherché des exemples susceptibles de me convaincre car une théorie philosophique a ceci de commun avec une théorie scientifique qu'elle ne saurait se passer de preuves. J'en ai trouvé un, très convaincant et très délectable.

Il s'agit du si beau film de Clint Eastwood, Sur la route de Madison . Il est clair que, tout au long du filmles deux protagonistes de cette histoire d'une passion amoureuse vivent ce qui leur arrive sur le mode de la connaissance intuitive. On n'imagine d'ailleurs pas qu'il en soit autrement ! L'actrice Meryl Streep traduit la naissance et les progrès de l'intuition amoureuse avec une finesse, une justesse admirables. Le pouvoir d'émotion et la vérité du film viennent de ce qu'il ne s'éloigne pratiquement jamais du fil de la connaissance intuitive, si bien que tel plan d'un paysage campagnard vu dans le cadre d'une  fenêtre -- plan qui partout ailleurs semblerait parfaitement insignifiant -- devient, ici, bouleversant. Bien entendu, la mise en scène prend le parti de l'approche émotionnelle et lyrique du réel qui est celle des amants.

Avec une joyeuse maîtrise, Clint Eastwood a cependant inséré dans la trame de l'histoire deux scènes hilarantes dont la force comique vient de ce qu'elles viennent rompre la tonalité dominante de gravité tendre, tout en soulignant les menaces qui pèsent sur la relation naissante du couple. Elles ont en commun de mettre en scène deux invraisemblables mémères, fortes en chair et en culot, telles que je n'en ai jamais vu ailleurs que dans des films de Jerry Lewis. Toutes deux ont aussi en commun de partager les  idées, aussi fortes que reçues qu'on peut avoir sur l'amour, le mariage, la fidélité conjugale et la famille, dans le comté de Madison, trou du cul du monde au fin fond de l'Iowa certes, mais où il n'est pas question de manquer l'office dominical. Autant dire qu'elles sont toutes les deux des adeptes résolues de la connaissance conceptuelle  sous sa forme appauvrie, intellectuellement parlant, mais enrichie, si l'on considère son pouvoir détonant (en unités TNT) multiplié par celui de la vox populi. Elles ont au surplus l'avantage d'habiter un trou du cul du monde, c'est à dire un endroit où tout le monde  connaît  tout le monde et où  l'on ne perd pas la moindre occasion de s'entraider (calamité supplémentaire qui permet de rappliquer chez le voisin sans prévenir à n'importe quelle heure du jour et même de la nuit).

La première de nos deux mémères est une serveuse de fast-food, dotée d'une paire de mirettes grosses comme des soucoupes dans un visage replet aux lèvres épaisses, et de bras gros comme des jambons, et affublée d'une toque digne d'un pharaon. Elle se charge de "répondre" à la commande d'une pauvre esseulée, dont tout le monde, dans le coinsteau, connaît et réprouve l'indignité, vu qu'elle a trompé (une fois), un mari insuffisant à tous égards. Dans le  silence de mort d'une salle bourrée de mâles qui n'en pensent pas moins, la pauvrette, l'appétit instantanément coupée, s'en va pleurer toutes les larmes de son corps dans sa bagnole au coin de la rue.

La seconde, nantie de mollets aussi charnus que les bras de son alter ego la serveuse, est justement une de ces redoutables voisines, toujours prêtes à rendre service, à papoter et à prendre des notes. Son code de conduite (non écrit mais parfaitement assimilé) prévoit qu'on doit venir prendre des nouvelles de la voisine quand le reste de la famille s'est absenté plusieurs jours et qu'il est entendu que, une fois chez elle, on fait comme chez soi. C'est comme ça qu'on comprend les relations entre voisins dans le comté de Madison (Iowa) depuis la nuit des temps. Aussi, son entrée en coup  de vent dans la maison de l'amoureuse incarnée par Meryl Streep en dit-elle long sur son potentiel ravageur (évalué en équivalent TNT) . Sur un "coucou"  aussi amical qu'ornithologiquement pertinent, adressé à la gourgandine non encore clouée au pilori mais quasiment prise en flagrant délit d'adultère, elle fonce sur le buffet de l'autre côté de la pièce, l'ouvre, s'empare au vol d'un bol et s'attable pour le café réparateur ! Que lui sert illico l'oisillon pris au piège dont l'amant, planqué à l'étage, a intérêt à se faire très petit et très silencieux.

Burlesques confrontations de l'intuition et du concept, d'où le concept (réduit à ses formes élémentaires et collectives) ne sort évidemment pas à son avantage.

Pourtant, à  la fin de ce film, qui aurait certainement ravi Schopenhauer, l'amoureuse prend  le parti de guider sa conduite sur cette gouvernante sévère, infatigable et pesante qu'est la raison, et non sur la fulgurante, animale et enfantine connaissance intuitive. Quoique... quoique ... Il arrive que l'imparable justesse de celle-ci vienne fournir l'argument décisif qui confortera le pouvoir de celle-là. Et c'est à ce moment-là, justement, que ce film admirable est le plus juste, le plus bouleversant, le plus noble et... le plus authentiquement schopenhauérien.

Quant au problème de la liberté, la main de Meryl Streep sur une poignée de portière donne plus à réfléchir que tous les traités des plus éminents métaphysiciens. Connaissance intuitive ou connaissance conceptuelle ? Il faut choisir, dans l'instant. Et ce n'est pas à pile ou face. Du très grand cinéma.

Sur la route de Madison, film de Clint Eastwood, avec Meryl Streep, Clint Eastwood, Jim Haynie, Annie Corley, Viktor Slezak

Arthur Schopenhauer, Sur la théorie du visible, in Le Monde comme volonté et représentation  (tome II, Folio/Essais)















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