vendredi 3 février 2012

Giono et les malentendus

La vie et l'oeuvre de Jean Giono continuent de souffrir de malentendus qui ont la vie dure.

La vie : certains persistent à croire (ou font semblant de croire) que, durant les années sombres, Giono eut de la sympathie pour l'occupant allemand, voire pour le régime nazi, en tout cas pour le régime de Vichy.. Giono doit cette réputation usurpée à son emprisonnement de 1944, sur l'ordre irréfléchi ( ou odieusement réfléchi ? ) de Raymond Aubrac (1), grand chef de la Résistance dans le Sud-Est. Lavé des accusations calomnieuses qui l'avaient conduit là, il quitta Saint-Vincent-les-Forts au bout de quelques mois, mais durablement marqué. L'amertume devait être grande pour celui qui, dans sa ferme du Contadour ou dans des bergeries qui lui appartenaient, avait caché des Juifs et des résistants. Les précisions fournies par Pierre Citron dans l'édition de la Pléiade devraient dissiper toute ambigüité. Devraient... Mais Beaumarchais a dit les effets durables de la calomnie...

Dans un article du numéro de février 2012 du Magazine littéraire, intitulé Offices de la haine et maquis de la pensée, Gisèle Sapiro risque une phrase plutôt malheureuse. Elle écrit :

" En 1941, la Propaganda dresse une  " Liste de la littérature à promouvoir " qui enregistre 189 ouvrages, dont ceux de figures notoires de la collaboration, Pierre Drieu la Rochelle, Jacques Chardonne, Lucien Rebatet, Robert Brasillach, mais aussi de Pierre Benoît, Marcel Arland, Henry de Montherlant,  Paul Morand, Jean Giono "

Certes,  il y a bien le "mais aussi" qui suggère que les écrivains dont les noms suivent ne sont pas des "figures notoires de la collaboration", mais l'amalgame est facile, surtout quand on ne connaît pas précisément les positions et les actes des uns et des autres. Il est d'autant plus regrettable que le nom de Giono suive immédiatement celui de Paul Morand, dont les sympathies pro-allemandes et l'antisémitisme (voir sa correspondance avec Chardonne) sont bien connus. Giono, lui, ne fut ni collaborateur ni pro-allemand ni sympathisant de Vichy ni antisémite.

On apprécie mal l'attitude de Giono au cours de ces années noires si on fait l'impasse sur son emprisonnement à Marseille, pendant quelques mois, pour propagande pacifiste. Libéré après un non-lieu, Giono entend désormais se garder de toute prise de position politique publique pour se consacrer à son oeuvre. Chat échaudé...  Mais le régime de Vichy tente de récupérer son oeuvre au service de son idéologie du "retour à la terre". C'est cela que d'aucuns persistent à reprocher à Giono alors qu'il n'y fut pour rien. L'idéal exprimé dans des romans comme "Un de Baumugnes", Regain ou  Que ma joie demeure, dans un essai comme Les Vraies richesses, n'a rien à voir avec l'idéologie vichyste.

L'oeuvre : sur son fort estimable blog,  Près/loin, Paul Edel  publie un court billet qui se veut un éloge de l'écrivain Giono. Malheureusement, ce qu'il dit me paraît pour le moins sommaire et inexact.  Il écrit notamment : 

"Giono apparait aujourd’hui comme le grand poète en prose du monde méditerranéen."

Le billet est d'ailleurs agrémenté de reproductions de trois fort beaux tableaux  (un de Henri Martin, un de Signac, un de Cézanne ) qui, tous trois sont des vues de la côte méditerranéenne.

Une telle présentation est infirmée par l'essentiel de l'oeuvre de Giono. A :moins de considérer Naissance de l'Odyssée, oeuvre de jeunesse, oeuvre mineure, comme plus représentative de son inspiration que les romans qui, à partir de Colline, vont le faire connaître, on ne peut guère dire que "le monde méditerranéen" ait beaucoup inspiré Giono. On devrait plutôt dire que que son univers romanesque tourne résolument le dos au "monde méditerranéen", à l'instar de ces bergers et de leurs troupeaux qui, dans L'Iris de Suse, quittent leur hivernage des basses plaines proches de la mer pour rejoindre les pâturages d'altitude des Hautes-Alpes. Je ne ferai pas l'injure à Paul Edel de croire qu'il annexe les montagnes du Trièves, des Alpes-de-Haute-Provence, les plateaux et les rudes collines du Haut-Var au "monde méditerranéen". Ce serait une approche par trop touristique des réalités de ce pays. Pour qui l'habite,  le "monde méditerranéen" prend fin à trente kilomètres à vol d'oiseau au Nord de Saint-Tropez.

Entre les deux guerres mondiales, les paysans de la région de Manosque que Giono peint dans Colline et dans Regain n'avaient aucune conscience de faire partie d'un "monde méditerranéen". Pour la plupart, la Méditerranée, ils ne l'avaient jamais vue. Encore moins les paysans du Trièves qui sont les personnages de Batailles dans la montagne ou de Un roi sans divertissement.

Giono n'est pas un romancier ni un poète de la Méditerranée. Ce n'est pas qu'elle ne l'intéresse pas : ainsi, dans les dernières années de sa vie, il séjourne régulièrement aux Baléares. Il connaît bien Marseille, où il a fait des séjours nombreux.

Dans Noé, il évoque la fascination qu'exerce la grande métropole méditerranéenne sur les habitants de Manosque et de ses environs : tous rêvent, selon lui, d'y aller faire leur voyage de noces ou d'y passer des vacances.

Le moins qu'on puisse dire, quand on relit les descriptions qu'il fait de Marseille, dans Mort d'un personnage (haut chef-d'oeuvre, trop peu connu), dans Regain, dans Triomphe de la vie, c'est que Giono ne partage pas cette fascination. Marseille y apparaît comme une cité interlope, où l'individu se noie dans l'anonymat des foules, cité corruptrice (Regain), au demeurant sombre, froide et triste. Voici comment, au début de Triomphe de la vie, Giono la décrit :

 » Dernièrement j’étais à Marseille pour quelques jours. Dès la première après-midi, la pluie; la boue et le froid me forcèrent à me réfugier au café. La foule aussi rendait la rue impraticable aux vivants. C’était une agglomération déambulante d ‘êtres éteints ; une pâleur de chandelle coiffée, des vêtements de goudron, pas la moindre couleur même aux yeux; tout ça tellement loin dans la profondeur de l’enfer qu’on ne pouvait plus l’appeler. je me disais : « Pour courir derrière il faudrait un saint… » Je ne suis pas un saint.  »

La suite est encore plus méchante.

« La foule aussi rendait la rue impraticable aux vivants » : quelle vision terrible ! c’est le côté Dante de Giono, et quand, saisi par cette intuition physique de l’enfer urbain, il s’abandonne à son humeur noire, même un Verhaeren ne fait pas tout-à-fait le poids.

Non, Giono n'est pas un poète des contrées maritimes ni de la mer, comme si la mer l'ennuyait par sa monotonie. C'est le poète inspiré de la Terre, dont l'inépuisable diversité l'enchante et, par la magie de ses descriptions, nous enchante. La terre chante, dès les premières lignes de son premier grand roman :

"  Quatre maisons fleuries d'orchis jusque sous les tuiles émergent de blés drus et hauts.
    C'est entre les collines, là où la chair de la terre se plie en  bourrelets gras.
    Le sainfoin fleuri saigne dessous les oliviers. Les avettes dansent autour des bouleaux gluants de sève douce.
    Le surplus d'une fontaine chante en deux sources. Elles tombent du roc et le vent les éparpille. Elles pantèlent sous l'herbe, puis s'unissent et coulent ensemble sur un lit de jonc.
    Le vent bourdonne dans les platanes.
    Ce sont les Bastides Blanches.
    Un débris de hameau, à mi-chemin entre la plaine où ronfle la vie tumultueuse des batteuses à vapeur et le grand désert lavandier, le pays du vent, à l'ombre froide des monts de Lure.
    La terre du vent.
    La terre aussi de la sauvagine : la couleuvre émerge de la touffe d'aspic, l'esquirol, à l'abri de sa queue en panache, court, un gland dans la main; la belette darde son museau dans le vent ; une goutte de sang brille au bout de sa moustache ; le renard lit dans l'herbe l'itinéraire des perdrix.
    La laie gronde sous les genévriers ; les sangliots, la bouche pleine de lait, pointent l'oreille vers les grands arbres qui gesticulent.
    Puis, le vent dépasse les arbres, le silence apaise les feuillages, du museau grognon ils cherchent les tétines.  "

C'est sur cet accord majeur, cet accord profond, que tout l'édifice symphonique des romans à venir trouve appui, c'est en lui qu'il s'enracine.

Le poète des collines, des plateaux, des montagnes, des eaux courantes aussi : ruisseaux, torrents, rivières. Oui.  Mais la mer, elle ne l'inspire que rarement, sur le mode du rêve, quand il traduit Moby Dick de Melville, ou quand il écrit Fragments d'un paradis.

Le titre du billet de Paul Edel , Giono l'observateur remarquable, me gêne aussi parce que je le trouve réducteur. Certes, Giono est un incomparable observateur -- ses carnets en témoignent : autant de notes qui viendront guider et enrichir l'imagination du romancier. Mais il n'est pas que cela, il est bien plus que cela. Ses lectures comptent autant que ses observations personnelles ( on s'en rend compte, par exemple, en prenant connaissance de la considérable documentation livresque accumulée pour Le Hussard sur le toit.)
Mais surtout, comme chez tout grand romancier , l'imagination s'empare de ces données venues de l'observation et des lectures pour les remodeler puissamment avec l'outil d'une écriture souveraine. Dans Noé, Giono décrit, en quelques pages magnifiques, le travail de l'imagination visionnaire : c'est l'hiver ; il est allé, avec sa femme et sa fille, cueillir ses olives. Il les cueille à l'ancienne : grimpé dans l'olivier, avec un sac de toile accroché autour du cou pour y mettre sa récolte. Et voici que, dans la monotonie de ce travail, dans la froidure, il voit , à travers le feuillage, apparaître, se dessiner et se mouvoir les personnages de son livre. On est bien au-delà des observations engrangées dans les Carnets !

Curieusement, cette approche réductrice que je reproche à Paul Edel, je la retrouve sous la plume d'un spécialiste incontesté de Giono, Henri Godard. Dans sa préface à Coeurs, passions, caractères, il rapproche la technique romanesque de Giono de celle d'un personnage d'une ébauche de récit, Pierre B., un escroc "dont la démarche, écrit-il, est celle même du romancier ". Comme le romancier en effet, notre escroc note attentivement les habitudes, les manies des gens qu'il compte berner ; il les met en fiches. Mais il s'arrête là. Il n'est pas question pour lui  de rêver sur ces données, de les remodeler. Son but est purement utilitaire. Le romancier, lui, joue un jeu autrement plus subtil, plus riche et plus profond.

On pourrait dire, pourtant, que le romancier, comme l'escroc, est un menteur. C'est très souvent le cas de Giono. Plus d'un technicien des Eaux-et-Forêts a dû sourire en lisant L'Homme qui plantait des arbres. Mais c'est que Giono n'est pas un romancier réaliste, pas plus qu'il n'est un écrivain régionaliste. C'est un grand poète, autant dire un grand rêveur.

On peut regrouper les romans de Giono selon les régions qui lui fournissent les décors de ses récits : il y aurait ainsi un cycle de Manosque et de sa région ; un cycle du Trièves et des régions proches; un cycle italien (le Bonheur fou). Je m'avise, en lisant Coeurs, passions, caractères, qu'il existe aussi un cycle varois,  moins connu. Dans les dernières années de sa vie, Giono est assez souvent venu dans le Var, pour rendre visite à son ami Bernard Buffet à Tourtour (l'étage au-dessus de chez moi) ou pour soutenir les militants qui s'opposaient à l'installation d'un camp militaire sur le plan de Canjuers. Les nouvelles qui composent les Récits de la demi-brigade ont pour cadre les paysages varois, non le Var littoral, mais le Var moyen des collines et le Haut Var des premiers reliefs alpins, entre Saint-Maximin et Canjuers. Ce cycle se serait étoffé si Giono avait eu le temps d'achever les esquisses des récits regroupés dans Coeurs, passions, caractères, et qui devaient à l'origine prendre place dans Ennemonde et autres caractères (livre dont le contenu répond très mal à son titre, et pour cause) . Ils ont pour cadre le Nord-Est du département du Var, entre Saint Julien-le-Montagnier et Aups, en passant par Montmeyan, aux limites des Alpes-de- Haute-Provence. Le premier de ces récits met en scène l'affrontement (à la carabine Remington à répétition) entre Marie M. et son voisin Alexis, dit le Six. On est très très loin de la Provence relativement policée des romans de Henri Bosco. Il est vrai que, manifestement, Giono s'amuse, et qu'au stade de l'esquisse, il peut se permettre des effets burlesques qui seraient à leur place dans une parodie de western tournée par Jerry Lewis ! Le charme particulier de ces esquisses, c'est qu'on se sent très près du Giono de la vie, du Giono lisant, au coin du feu, ses histoires à sa femme, dont il estimait fort le jugement critique.

Giono romancier réaliste ? Voici -- toujours dans Coeurs, passions, caractères, une brève description d'Aups, où vit le personnage de Madame Gaétan :

" Elle était dans son palais d'Aups : c'est une vaste maison fortifiée, d'on ne sait plus très bien quel siècle, qui écrase de ses hauts murs le plus pauvre village du plus mélancolique des plateaux. A perte de vue : rien, de très belles choses évidemment, mais sauvages, et pour une femme comme Madame Gaétan : rien."

Je ne sais pas si Giono est jamais venu à Aups, mais si c'est le cas, il n'en a pas gardé un souvenir très précis ! On a l'impression qu'il a compacté très fortement cette petite ville pour la transporter plus aisément sur le haut plateau de Canjuers, à quinze kilomètres au Nord ! J'estime avoir donné plus haut dans ce blog une description d'Aups infiniment plus réaliste que celle de Giono ! (vide supra : Tourisme imaginaire (1) : en Italie, avec mon amie Angélique ). Mais que dis-je ! en disciple innocent perverti par le plus génial des menteurs, je me suis aventuré encore plus loin que le maître dans le mensonge et l'escroquerie, en transportant Aups, devenu Opsii, dans une Ombrie de pure fantaisie ! Mais qu'est-ce que nous a fait cette petite ville pourtant si charmante pour que nous l'égarions ainsi dans nos transports ?


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Note 1 -- Rappelons que l' hypothèse d'une éventuelle responsabilité du sieur Aubrac dans l'arrestation de Jean-Moulin a été envisagée, à la suite des révélations de Klaus Barbie. En tout état de cause, l'homme qui fit arrêter Jean Giono est pour moi un homme haïssable.












3 commentaires:

christiane a dit…

J'aime croiser les points de vue. Votre billet est intéressant. Le mettre en lien chez Paul Edel ?

Jambrun a dit…

je vous en laisse le soin, chère Christiane, si vous le souhaitez mais je ne le ferai pas moi-même. Les billets que je consacre à la littérature (comme celui que j'ai écrit récemment sur un roman d'Hélène Bessette, me tiennent particulièrement à coeur.

christiane a dit…

Hélène Bessette , terrible destin... toutes ces malles trouvées après sa mort pleines de ses écrits inédits. elle avait dit, je crois, qu'elle n'avait plus de mots dans la tête juste avant de mourir....
Je vais mettre votre billet en lien chez Paul Edel (nous n'en avons eu que des extraits...)