lundi 6 février 2012

Juliette Gréco, en blanc et noir

C'est elle qui raconte. Justesse, humour, naturel. Et cette légèreté sérieuse qui n'est qu'à elle.

Le plus drôle, c'est sans doute l'intervention de Sartre, hussard de la liberté, agent du destin. "Vous allez chanter. D'ailleurs, vous avez une belle voix. "  Elle lui fait confiance. Elle fait confiance à ceux qu'elle aime et qu'elle admire. Il lui écrit une chanson (Dans la rue des blancs-manteaux ). Et voilà, c'est parti pour une carrière qui dure encore.

Drôles aussi,  les années Zanuck. Il n'est pas Sartre et il n'a rien compris. Il arrache le diamant à son écrin noir, à l'écrin noir de la scène. Aussitôt la magie s'évapore. Il s'est mis en tête de faire d'elle la nouvelle Marlène. Il l'exhibe sur les murs de Broadway .  Il lui fait tourner des films. Je n'en ai vu qu'un : Les Racines du ciel, d'après le roman de Romain Gary. Elle y est exécrable. Jamais vu une aussi piètre performance. En plus, elle  donne l'impression de s'emmerder et de se regarder mal jouer, avec un sourire en coin. Ce n'est pas qu'une impression. Elle commente ses interprétations de l'époque : "Je n'étais sans doute pas une bonne actrice". Pas une  bonne actrice ? Tu parles. Excellente oui, mais dans son élément . La scène. Belphégor. Le noir et le blanc.

Magie en blanc et noir. Merveilleuse expressivité des mains, du visage, au sein du noir. Voix de velours sombre. Un soupçon d'Edith Piaf. On peut avoir l'impression  que c'est mis en place au quart de poil. Impression fausse, sans doute. Elle n'est pas Montand. Perfectionniste, mais avec le sens de l'improvisation. Je me plais à imaginer qu'elle a appris ça de Miles Davis.

En scène, dans le rond de lumière, elle raconte ses chansons. On la suit, captivé. On est comme un gosse.

Diction parfaite, sans aucune affectation. On comprend tout. La langue française dans sa plénitude. Un respect absolu du texte. L'interprète rêvée des poètes. Les meilleurs auteurs-compositeurs ont écrit et continuent d'écrire pour elle.

Avec ça, un caractère indomptable. La paire de claques balancée au flic qui aimerait bien l'envoyer en camp de concentration. Les dollars mis sur la table par Zanuck,  balancés en l'air.

La patronne. Drôlerie de l'étonnement de Léo Ferré : il lui écrit deux chansons, lui indique celle qu'elle doit chanter; c'est évidemment l'autre qu'elle choisit.

Aucun orgueil, tout juste un soupçon de fierté : "J'ai eu une belle vie, tout de même".

Son secret  : son intérêt pour les autres, sa curiosité inassouvie pour les autres, son goût passionné des autres. Elle le dit plusieurs fois. Mériter la confiance de Sartre. Être digne d'un texte de Desnos, de Prévert.Une probité exemplaire. Une leçon de morale en acte.

Des monstres sacrés comme elle, on en redemande. Surtout qu'elle n'a rien d'un monstre sacré.


Juliette Gréco, l'insoumise, documentaire d'Yves Riou et Philippe Pouchain (sur Arte, le 5/02/2012)








1 commentaire:

PMB a dit…

Vu, avec grand intérêt.

Riou et Pouchain étaient, dans les années 80, un duo comique d'une rare efficacité.

Souvenir de les avoir vus au Printemps de Bourges. D'être quasi tombé entre les rangées de fauteuils à force de rire.