vendredi 24 février 2012

" Les rêves de Margaret ", de Philippe Minyana

Quatre virages au-dessous de l'endroit où je gare ma voiture avant de partir dans les hauteurs, les touristes s'arrêtent dans l'épingle à cheveux d'où l'on a une si belle vue dans l'Ouest/Sud-Ouest, surtout au moment où le soleil va se coucher sur la chaîne de l' Etoile, là-bas au-dessus de Marseille :  Maures, Sainte-Baume, mont Aurélien, Sainte-Victoire, Luberon.

L'an dernier, au début du printemps, au moment d'appuyer sur le bouton du déclencheur, des touristes furent importunés par une odeur déplaisante qui montait du vallon en-dessous, couvrant les parfums de garrigue ; quelque bête morte, probablement. C'était une femme morte, sous un tas de pierres. Une quasi-voisine, qui habitait à quelques jets de pierre de chez moi.

Il s'en passe des choses, dans mon village. Des fois, c'est du Giono. Souvent, c'est du Pagnol. Parfois du Dickens. Cette fois, c'est  les Misérables.

Odette (c'est son prénom) a été étranglée par sa belle-soeur, possiblement un peu aidée par la tribu. Les gendarmes viennent de coffrer tout ce beau-monde. Histoire de gros sous. Pas si gros, d'ailleurs : 3 000 euros.

Hier après-midi, je pérégrinais  dans mes hauteurs chéries : elles n'y sont pour rien si des criminels viennent y dissimuler leur victime. Là-haut où je vais, le paysage change : dans le bleu-doux hivernal, au-delà de Valensole, la masse sombre de la Lure, puis le Dévoluy tout blanc, Grand-Ferrand, Obiou,  Pic de Bure... Grand silence. La neige fait craquer mes croquenauds. Je rumine sous ma pèlerine. Je songe à Odette.

Odette... Une de mes particularités peu recommandables, c'est une sorte d'humour (j'ose à peine qualifier ça de cet honorable terme), généralement mal-t'à propos ; tout y passe, et particulièrement ce dont on ne devrait pas rire ni même sourire.

Donc, tout en pérégrinant, je songe à la malheureuse Odette,  et voilà que je me fabrique la phrase suivant :

" Odette a passé l'arme à gauche "

Excellente formule pour tester mes capacités respiratoires, vérifier si les découpages de l'an dernier (vide  infra) ne les ont pas diminuées, mobiliser l'énergie,  m'entraîner à porter la voix.

J'ai donc décidé d'éructer soudainement  : "Odette a passé l'arme à gauche", mais avec l'accent sarthois. J'ai pris une bonne goulée d'air frais, me suis concentré, et ai lancé  :

" Audette a paussé larrrmagaôch  ! "  (transcription phonétique approximative - cru : Sillé-le-Guillaume - millésime : 1950)

Un sanglier qui méditait sous un  bosquet s'est soudain levé, flageolant et grognant, et s 'est enfui se réfugier au fin fond des bois.

En réalité, mon "Odette a passé l'arme à gauche" était une réminiscence. Plagiaire enragé, j'ai piqué ma formule au Prologue des Drames brefs, de Philippe Minyana, où une voisine entre et dit :  "Babette a passé l'arme à gauche ".

Ce Prologue des Drames brefs est un magnifique exemple, selon moi, de l'humour pas sortable et déjanté de Philippe Minyana (c'est une des raisons pour lesquelles j'adore ses textes) et de sa science de l'écriture théâtrale. Les Drames Brefs ont d'ailleurs été écrits pour les jeunes comédiens de la troupe "Le Bruit du monde", issue des Ateliers de formation et de recherche du Théâtre Sorano (Lire à ce sujet la belle préface de Jacques Rosner ).

Oh, et puis zut, je livre ici, sans l'autorisation des Editions Théâtrales ni de Minyana, qui ne m'en  voudront pas, j'espère, cet étincelant et désopilant Prologue :


                   "                                       PROLOGUE


1. Une grosse, sa mère, son frère (sorte de gnome) dorment debout. Ronflottent. Respiration rauque. Une voisine entre en pleurant, sort, puis entre à nouveau, toujours en pleurant. Un chien aboie. Elle dit : " ta gueule ". Puis elle dit aussi : " Babette est dans l'coma ". Elle sort en pleurant.

                                                                      Noir bref

2. Eveil de la mère qui dit à la fille : " Karen, va promener ton petit frère ".  La grosse entraîne le gnome. Le gnome, respiration rauque.


                                                                      Noir bref

3. La mère ronflotte. La voisine entre en pleurant et dit : " Babette est dans l'coma ". La mère ronflotte. La voisine  sort en pleurant.

                                                                      Noir bref

4.  La grosse entre. La mère s'éveille et dit : " Où est ton petit frère ? "  La grosse, tête baissée. La mère dit à nouveau : " Où est ton petit frère ? " La grosse, respiration rauque et petits pas, va parler à son oreille. la mère pousse les hauts cris et s'exclame : " Tu l'as jeté dans la rivière ! "  Elle sort épouvantée. La grosse pleurniche.

                                                                     Noir bref

5.  La grosse ronflotte, s'éveille et appelle son chat. Un grand chat entre. La grosse montre son contentement, hèle le chat, se blottit contre lui, s'endort et ronflotte. Puis s'éveille, puis le chasse, puis ronflotte. La mère apparaît. a petits pas, s'approche de sa fille, brandit de grands ciseaux de couturière. elle plante les ciseaux dans la poitrine de la fille qui s'éveille, hurle et s'écroule. Le corps de la fille gît et tressaute. La mère l'achève à coups de ciseaux. Le gnome trempé, couvert  d'algues, respiration rauque, entre, voit la scène, dit à deux reprises : " Mam "  " Mam ". La mère qui s'acharne encore sur le corps mort de sa fille, s'interrompt, et voyant le gnome, qu'elle croyait noyé dans la rivière par les bons soins de sa fille, laisse tomber les ciseaux, porte les mains à son coeur, émet d'affreux gargouillis et meurt. Crise cardiaque. Le gnome, respiration rauque et grommellements, va près de son corps mort. Le vent souffle. Sanglots de la voisine, qui entre et dit : " Babette a passé l'arme à gauche ". Le chien aboie. Elle dit : " ta gueule ". Puis sort. Et on entend ses sanglots.

FIN DU PROLOGUE       "


Odette comme si on y était, quoi.

Chaque fois que je relis ce texte, je rigole davantage. Je ne devrais peut-être pas.

Hommage parodique au répertoire du Grand-Guignol ? Auto-parodie aussi, peut-être ? Le théâtre de Minyana est riche de références discrètes.

Mais quel outil magnifique que ce texte pour faire travailler en atelier des apprentis comédiens. Tout y est . Art de mobiliser l'énergie. Dormir VRAIMENT debout et vraiment ronflotter (pas ronfler!) : démarrage sur les chapeaux de roues ! pas question de se planter ! Un comédien entraîné, c'est comme un moteur de formule 1 : à plein régime en un dixième de seconde , d'entrée à fond la caisse, on n'a rien à faire de mollassons. Tuer VRAIMENT sa fille à coups de ciseaux : pas y aller de main morte. A la fille : Tu ne TRESSAUTES pas vraiment : fais-nous voir ça ! Recommence ! On croirait que tu fais l'amour ! je ne vois pas que tu agonises ! fais-le moi voir ! mieux que ça ! recommence ! Mobiliser le souffle, porter la voix : "ta gueule !". Mettre en place les tempi, les rythmes, les changements de rythme. Et y mettre cette forme spéciale de folie douce  qu'il y a toujours dans le théâtre  -- surtout dans celui-là, faut le reconnaître.

Mais une fois tout cela mis en place, tout cela vraiment travaillé, quel bonheur au résultat. Bonheur des comédiens. Bonheur du public, surtout.

Avec les monologues magnifiques de Chambres, Drames brefs est un des textes de Minyana que je préfère. Minyana ,  inventeur incomparable d'écritures et de formes. Chez lui, c'est toujours la surprise. On n'est pas dans un théâtre qui se contente de resservir les vieux plats, comme chez Jean-Claude Brisville ou chez Eric-Emmanuel Schmitt. Chacun ses goûts.

L'intérêt, l'affection de Minyana pour les paumés, les "exclus", les "marginaux", voire les "monstres" façon Barnum, sont une constante de son théâtre. Il affectionne tout autant les comédiens de théâtre, ces autres marginaux. Il est un peu notre Pippo Delbono.

Dans les Rêves de Margaret, un de ses textes les plus récents, il nous sert un de ses monstres les mieux  gratinés :

" On  toque à la porte. le père va ouvrir. Les Freiburger se tiennent sur le pas de la porte
     Ce sont des crocus ! Dit la Freiburger, qui tient un bouquet de crocus. Grand Chien noir mange des chips mexicaines
     Ah chère Margaret merci pour l'invitation ! Braille la Freiburger. Margaret et son père sont sans voix.
     Qu'est-ce qu'il a mitonné pépère ? Braille la Freiburger tout en soulevant le couvercle d'une casserole
     C' est du boeuf ! Braille la Freiburger
     Aimes-tu le boeuf ? Demande la Freiburger à son fils qui fait oui avec la tête
     Ah chère Margaret ! Braille la Freiburger
     Mangeons le boeuf ! Braille la Freiburger, qui se met à table
     Assieds-toi Kevin  !  Braille la Freiburger. Grand Chien noir se met aussi à table . Ils mangent avec les doigts
     File-moi ta serviette.  Braille la Freiburger au père, tout en lui piquant sa serviette
     Je peux prendre une douche ?  Demande Grand Chien noir
     Mange tu te laveras après  !  Braille la Freiburger
     Je vais me laver les pieds  ! Crie Grand Chien noir, qui va à la salle de bain et puis sort de la salle de bain
     Je me laverai une autre fois.  Crie-t-il
     Bonsoir  !  Braille la Freiburger qui se lève de table lisse sa robe ses cheveux rote reprend ses crocus, et sort. Grand Chien noir sort aussi. Et silence. Margaret et son père sont  abasourdis.   "

L'énormité du comique de cette scène tient évidemment à l'écriture. Il fut un temps où Minyana travaillait beaucoup sur des bribes de dialogues de la vie quotidienne, notés sur le vif, au café, dans la rue. "Qu'est-ce qu'il a mitonné pépère ? "  a la saveur inimitable d'une phrase enregistrée sur le vif. Mais le texte a aussi la fraîcheur et la spontanéité d'un texte écrit par un enfant. Minyana serait-il notre Dubuffet de l'écriture ?

J'aimerais bien l'interroger aussi sur l'absence systématique du point à la fin des mini-séquences qui constituent la scène. Je ne trouve pas vraiment d'explication ; ce serait plus clair pour moi si les "didascalies" n'étaient pas aussi fortement intégrées, comme elles le sont, au texte.

Traditionnellement, les didascalies sont des indications destinées à aider le metteur en scène et les comédiens. Elles portent essentiellement sur la scénographie et sur le jeu. On sait la pauvreté des grandes tragédies et comédies classiques en didascalies; les drames de Hugo, en revanche, contiennent souvent de longues didascalies (décrivant notamment costumes et décors). Certains auteurs contemporains n' en usent pratiquement pas, ou même pas du tout. Ce n'est évidemment pas le cas de Minyana, dont le travail d'écriture accorde une très grande importance aux didascalies.

Personne ne s'est avisé, me semble-t-il, avant Philippe Miniyana, que les didascalies occupent, dans un texte de théâtre, une position sensible et stratégique. Elles campent en effet d'un côté de la frontière entre ce qui est fait seulement pour être lu et ce qui est fait pour être dit et joué ; à la frontière aussi entre deux types de texte : le texte de théâtre tel qu'il est traditionnellement identifié (les répliques) et le texte narratif-descriptif. Travailler à effacer la frontière entre les deux, comme le fait Minyana, c'est tendre à faire d'un texte comme Les Rêves de Margaret un texte fait aussi bien pour être lu que pour être joué, c'est laisser à son destinataire le choix de le lire silencieusement, de l'écouter dit par des comédiens, ou par un conteur (solution qui devrait faire merveille). Les Rêves de Margaret fonctionne aussi bien comme un  texte de théâtre que comme un conte, une nouvelle (ou comme un poème).

Pour un metteur en scène, cette fusion répliques/didascalies est riche de possibilités, car il s'agit de décider où va passer exactement  la frontière entre ce qui doit être dit en scène et ce qui ne doit pas l'être . Cette frontière devient très incertaine et de multiples solutions sont possibles. D'où une source neuve de magie théâtrale. Les Rêves de Margaret renvoient  à l' Opéra de quat'sous ou à une comédie musicale moderne (Starmania, pourquoi pas) ; plusieurs passages du texte (peut-être tout le texte) sont d'ailleurs explicitement prévus pour être chantés ; mais le texte évoque tout aussi bien les Contes de Perrault :

"  Et en trois apparaît un drôle d'animal un prédateur on dirait qui est efflanqué qui a l'air aux abois. Et sans qu'on y comprenne grand chose l'animal est entré
     A l'aide ! Crie la Freiburger
     N'ayez pas peur chéries  Dit l'animal qui est poli et c'est alors que Margaret perd la tête
     Je suis contente de vous voir / Faites-vous du tourisme / Faites comme chez vous.  Chante-t-elle
L'animal ne se le fait pas dire deux fois il déambule pique une chaîne en or et des CDs et apercevant des restes de tortilla les dévore
     J'adore la tortilla. Pleurniche la Freiburger
L'animal lui jette un morceau de tortilla que la Freiburger avale
     Inutile de vous dire qu'on est dans une drôle de société ! Qui ne connaît pas l'humiliation ? Dit l'animal qui furète
     On vous oblige à mendier à faire des manifs. Dit-il encore
     Où en est la démocratie ? Soupire-t-il et il pique une cuiller
     Oh vous avez le coeur lourd ! Dit-il à Margaret qui cependant est sur un nuage et il pique une autre cuiller et par mégarde il griffe Margaret
     Oh du sang  / Oh pardon / Oh me voilà blessée / Oh oui du sang / Le ciel était immobile et tu l'as assombri / Je suis si maladroit que je ne trouverai jamais ma place dans la vie / Oh tais-toi
Ils ont chanté ensemble ça les rapproche
     Encore une qui est seule abandonnée sur le bord du chemin. Se dit l'animal qui flaire une proie
     Qu'est-ce qu'il mijote ? Se dit la Freiburger. Cependant Margaret semble rajeunir à vue d 'oeil
     Tu es belle fille ! Dit l'animal à Margaret tout en lui subtilisant sa petite broche
     Chante-moi quelque chose. Propose l'animal et Margaret chante

     Je suis ci / Je suis ça / Je suis ci et ça / Si je suis pas ça je suis ci / Si tu cherches ça tu trouves ci / Si je suis ci et ça / C'est parce que c'est comme ça

Et l'animal en profite pour dévorer miel et confiture et fruits confits puis s'ébroue fait le beau et enlace Margaret

     Je suis si chatouilleuse. Fait-elle

La Freiburger qui voit venir ce qui va suivre se fait toute petite. Et puis le temps s'arrête. Et l'animal séduit Margaret. Elle est à lui il est à elle. Coït rapide et bruyant. Le passant au pansement qui passe qui voit la scène hurle et s'enfuit. La Freiburger est dans tous ses états

     Où est le Kevin où est le Kevin ? Crie-t-elle. Et elle part en courant

     Je suis dans l'idée d'un bonheur éternel Se dit Margaret

     Bon j'y vais ! Se dit l'animal

     Attends attends ! Crie Margaret. Et elle court après l'animal qui s'enfuit

     Merci merci merci . Crie-t-elle

     Salut ! Dit l'animal. L'animal a disparu

     Est-ce que je lui ai dit assez  merci ? Se demande Margaret. Et Margaret court à la fenêtre mais la rue est comme d'habitude    "


Une autre question que j'aimerais poser à Minyana : est-ce que certains textes de Slawomir Mrozek l'ont influencé ? Question probablement incongrue.

La lecture de Sous les arbres renforce mon sentiment que ces textes conviendraient parfaitement à un conteur ou plutôt à un groupe de conteurs (à la condition cependant qu'ils soient rompus au jeu théâtral). A nouveau on est très près de l'univers du conte, d'un merveilleux noir, avec des personnages à la fois monstrueux et innocents, une sorte d 'improbable mélange de Perrault et de Dickens. Il me semble que ces textes proposent une solution à la question : qu'écrire pour le théâtre à une époque où le cinéma a définitivement frappé d'obsolescence le théâtre réaliste/naturaliste (qui survit pourtant sous diverses formes) et où la réalité dépasse souvent la fiction : dans Sous les arbres, le fait-divers et une certaine désespérance sociale contemporaine sont traités dans une tonalité fantastique.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Philippe Minyana , Les rêves de Margaret  /  Sous les arbres  / De l'amour  ( L'Arche, éditeur )

Philippe MinyanaDrames Brefs   (Editions Théâtrales)

Les Rêves de Margaret a été créé au Théâtre de la Ville en février 2011 dans une mise en scène de Florence Giorgetti



       



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