lundi 20 février 2012

Molière plagiaire de Corneille

Il n'est pas le Macé-Scaron du XVIIème siècle, mais on n'en est pas loin. D'un Scaron l'autre, justement : l'histoire d'Arnolphe et d'Agnès, dans l'Ecole des femmes, est directement tirée d'une nouvelle de Scarron intitulée La Précaution inutile. Quant à Dom Juan, on sait que, pour l'écrire, Molière a pillé Tirso de Molina et quelques autres, moins connus. Que Molière ait outrageusement pompé Plaute pour écrire son Amphitryon, passons. Il y avait prescription, et puis Giraudoux en fera autant dans son Amphitryon 38 ( en plus original, cependant).

Plus grave : Molière va jusqu'à piquer au moins un vers entier à un de ses contemporains. Et quel contemporain ! Corneille soi-même !

Un vieux serpent de mer de l'histoire littéraire, c'est la thèse qui voudrait que ce soit Corneille qui ait écrit les comédies de Molière. Personne n'y croit vraiment, mais ce qui est  vrai, c'est que Molière a "emprunté" à Corneille le vers suivant :

                                        "   C'est assez.
Je suis maître, je parle. Allez, obéissez.  "

C'est dans l'Ecole des femmes, à la fin du second acte.

Encore l'Ecole des femmes !!! Mais qu'est-ce qui est de Molière  dans cette malheureuse pièce ?

Ce passage est "emprunté" au Sertorius de Corneille, joué et édité la même année que l'Ecole des femmes (1662) ! Quel  aplomb ! Quel cynisme ! Tiens, le vieux Corneille me fait tout d'un coup penser à la pauvre Catherine Breillat escroquée par son Rocancourt. (vide infra).

Et l'insolence que c'est ! Ces vers sont tirés d'une tragédie ! Ils ont le ton tragique ! Dans Sertorius, le grand Pompée adresse cette injonction à Perpenna au moment où il l'expédie à la mort.

Et voilà l'ordre terrible re-cuisiné à la sauce burlesque, mis dans la bouche du bouffon Arnolphe ! Et la destinataire est Agnès, jeune gourgandine et pimprennelle, en rébellion contre son bon tuteur. Ah ! c'est du propre !

Ouais ouais ouais... Ouais.

Il y a plagiat et plagiat.

Pas besoin d'être Pierre Bayard pour constater que cet emprunt est en réalité une ré-écriture. Ce vers de Corneille devient un vers de Molière pur sucre. Molière l'a ré-écrit mot pour mot, et l'a fait sien.

Tout est dans le changement de situation, évidemment. Pompée est un général célèbre; on lui obéit au doigt et à l'oeil. Perpenna est un homme, un adversaire dangereux. Il doit mourir.

Arnolphe est un "tuteur" en déroute, incapable d 'imposer silence à sa "pupille" Agnès, à qui il prétend interdire de revoir le jeune Horace, dont elle est tombée amoureuse. Il essaie de s'en tirer par l'argument d'autorité :

                                             C'est  assez.
Je suis maître, je parle : allez, obéissez.

On imagine aisément que, lors de la première de l'Ecole des femmes, quelques spectateurs, qui avaient assisté quelques temps auparavant à celle de Sertorius, durent rigoler comme des bossus en reconnaissant l'emprunt.

C'est que tout est dans la ponctuation. On entend très bien l'interprète de Pompée dire ça. On entend aussi très bien celui d'Arnolphe  le dire. Molière, qui créa le rôle, le joua en bouffon, dans la tradition de la Commedia dell' arte. Le public riait aux larmes. A ce moment-là, en particulier. Moment important :  ce sont les derniers mots de l'acte. Il s'agit de ne pas louper l'effet. Molière jouait un gros coup, comme acteur et comme auteur, sur ces mots-là.

Dans la version cornélienne, la ponctuation ne joue qu'un rôle rythmique et respiratoire. Le ton est uniforme.

Dans la version moliéresque, la ponctuation joue un  rôle essentiel. Elle correspond à des pauses, à des silences; elle installe une gestuelle, des mouvements, des émotions et des intentions. Pas seulement pour l'interprète du rôle d 'Arnolphe. Mais aussi pour celle du rôle d'Agnès. Un joli travail de mise en place pour les deux comédiens. De la belle répétition en perspective, rien que sur ce passage-là.

 Molière n'est pas Macé-Scarron.

Quoique.... Corneille ou le Grand Pompé, c'est terrible (j'allais pas me la refuser, celle-là) !

Il y a plagiat et plagiat.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux (autre plagiat).

Molière à Edimbourg : l'Ecole des femmes, acte V, scène 3


Aucun commentaire: