lundi 13 février 2012

Naturaliser la domination

NASTY :  Un Romain ne me souillera pas.
   GOETZ :   On te torturera jusqu'à ce que tu te confesses , c'est pour ton bien . "

                      (Jean-Paul Sartre, Le Diable et le Bon Dieu (Acte I, IIIe tableau, scène VI)

Ce bref échange illustre la  difficulté ( ou  l'obligation !) de changer de religion, surtout quand elle bénéficie du soutien du pouvoir temporel.

A l'échelle d'une vie humaine, cette difficulté a toujours été grande, sauf circonstances exceptionnelles. A l'échelle d'une société, sur le long terme, la difficulté est grande aussi, mais la possibilité du changement existe aussi, comme pour les individus. Le changement se produit parfois brutalement ; c'est le cas de plus d'une cité de l'Orient ancien, une fois conquise ; c'est aussi celui de l'empire aztèque. Il peut s'étaler sur une très longue période ; c'est le cas de la Reconquista espagnole, qui prend plusieurs siècles, jusqu'à la prise de Grenade en 1492 ; c'est, bien sûr, le cas du Christianisme, dans sa concurrence avec le Judaïsme et le Polythéisme, de sa naissance à l'édit de Milan (313).

L'étude des religions anciennes de l'Orient, de l'Afrique ou des Amériques  a amplement montré que l'une des fonctions majeures d'une religion, quelle qu'elle soit, c'est de naturaliser la domination, qu'on décline cette domination en termes économiques, sociaux, politiques, ethniques ou....religieux -- ces termes pouvant évidemment se combiner, se compléter, ce qui ne peut qu'affermir ladite domination.

Mais la domination de qui ?  -- demandera-t-on. Eh bé... des dominants, pardi ! (La Résurrection de M. de la Palisse vaut bien celle de Jésus).

Naturaliser peut s'entendre de deux  façons : ou bien en termes d'adhésion (volontaire ou forcée) à une communauté ( comme "Untel est naturalisé français"), ou bien en termes de lent passage d' une domination perçue à l'origine comme imposée par des moyens illégitimes  ( la violence, la ruse...) à une domination perçue, avec le temps, comme "naturelle". Lent passage : il dure souvent plusieurs siècles.

Exemples du premier cas : la "conversion" d'Alexandre aux dieux de l'Orient, celle des Ptolémée au panthéon égyptien, le baptême de Clovis, la conversion forcée des Indiens d'Amérique, celle de Henri IV. Notons que, dans ce cas, on aurait tort de croire que la conversion ne se fait jamais que dans un seul sens : c'est aussi le clergé égyptien qui se donne à Alexandre, tandis que l'Eglise se convertit à Clovis (et aux Francs), puis à Henri IV.  Il ne faudrait pas croire que, dans ces cas, c'est seulement le pouvoir "spirituel" qui se soumet le pouvoir politique, l'inverse est tout aussi vrai.

Exemples du second cas : l'histoire des grandes religions encore vivantes aujourd'hui : Christianisme, Islam, Hindouisme, Bouddhisme.

Dans l'Orient ancien, l'Afrique ancienne, l'Amérique ancienne, on aperçoit nettement une double naturalisation brutale du pouvoir politique (et des structures de domination associées) et de la religion : cités et Etats victorieux déportent les dieux des vaincus, détruisent leurs effigies et symboles, mettent les leurs à la place. De la même façon, les conquérants espagnols détruisent les temples aztèques, mayas, incas, interdisent les cultes autochtones, imposent le seul culte chrétien.

Jusqu'à la Révolution française, aucun groupe dominant, en aucun lieu du monde, n'a pu se passer de légitimer son pouvoir, en le naturalisant, avec le secours d'un arrière-plan métaphysique fourni par une religion et par ses prêtres.

L'histoire des premiers siècles du Christianisme est édifiante à cet égard.

En 63 avant J.-C., date de la prise de Jérusalem par Pompée, la Palestine juive perd son indépendance. Elle ne la recouvrera plus. Rome impose son pouvoir et ses institutions.

Les Romains n'ont pas pour habitude d'imposer par la force leur panthéon aux vaincus. Ils pratiquent plutôt un syncrétisme éclectique, importent volontiers les divinités étrangères. A l'époque de la naissance de Jésus, il y a belle lurette que le culte de Mithra et celui d'Isis se sont acclimatés sur les bords du Tibre.

Mais en Palestine, ça coince. Pour la première fois sans doute, le pouvoir romain se retrouve face à un très fort particularisme à la fois national et religieux. Non seulement les Juifs supportent très mal la domination romaine, mais en plus, ils ont le mauvais goût d'identifier la cause de leur Dieu unique à la Cause nationale; sans compter qu'ils ne se gênent pas pour afficher leur mépris pour  la flopée de dieux et de déesses qui font le bonheur des Romains.

Que peut bien faire la Rome des premiers Césars du Dieu des Juifs ? Rien. Faire semblant de l'ignorer, tout au plus, et veiller à ce que la situation ne s 'envenime pas.

Dans ce contexte tendu, la prédication de Jésus nous apparaît, avec le recul du temps, comme une... divine surprise ! Pour qui, divine ? mais pour les Romains bien sûr. Hélas, englués qu'ils sont dans leur polythéisme suranné, ils mettront du temps à le comprendre.

Car le maître mot de la prédication de Jésus, le coup fumant qui, dès cette époque lointaine, assure à terme la victoire du Christianisme, ce n'est pas le "aimez-vous les uns les autres "  (oui, bien sûr, bien sûr, on verra plus tard), c'est  "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu " : ça, pour n'importe quel dominant, c'est du nanan ! sans compter le coup de l'autre joue, cerise sur le gâteau. Les ultras du parti sionistes sont fous furieux. On va lui faire sa fête à ce Rabin de Nazareth. Peace and love? mon cul oui ! (je me demande si je me trompe pas d'époque, moi).

Dès lors, donc, Jésus ne peut apparaître aux dirigeants juifs du Sanhédrin que comme un traître, un collaborateur. Pilate, le Procurateur romain, n'a fait que s'incliner devant la condamnation par les juges du Sanhédrin d'un "criminel" pour qui, à en croire les Evangiles, il éprouvait une certaine sympathie. Avait-il compris que cette religion naissante offrait une alternative acceptable à un Judaïsme avec lequel il était illusoire de composer à terme, c'est fort possible.

L'écrasement de la révolte juive par Titus, en 70, la destruction du Temple de Jérusalem, mettent fin aux espoirs des Juifs de restaurer l'indépendance nationale adossée à  la religion nationale. Dès lors, la voie est libre pour la prédication chrétienne : un Dieu de perdu, un Dieu de retrouvé, et c'est justement le même ! Le staff des Evangélistes, on s'en doute, met le paquet pour légitimer son poulain, et multiplie comme des petits pains les récits, plus stupéfiants les uns que les autres, de miracles réussis par Jésus, sorte de Robert Houdin du monothéisme (est-ce que je n'aurais pas trop regardé Les Hommes de l'ombre ?). Toujours est-il que l'Evangile de Marc, le plus ancien, a été composé peu après l'année 70 et que les trois autres datent des décennies 80 et 90. J'en viens à me demander si les quatre Evangélistes n'auraient pas été, en fait, des agents des services secrets de Titus, chargés de mettre en circulation une nouvelle religion calibrée à la fois pour calmer les prurits spirituels des uns et satisfaire les légitimes aspirations des autres à une fructueuse stabilité politique. Et puis, après, c'est le coup fameux du chimpanzé, si bien décrit par Marcel Pagnol dans Topaze. Frankenstein dépassé par sa créature, etc. Peut-être que je vais trop au cinéma, moi.

Coup du chimpanzé ou pas, il faudra tout de même trois siècles, et la double crise d'un empire hypertrophié et d'une société fondée sur le socle branlant de l'esclavage pour que les classes dirigeantes de l'Empire se résolvent enfin à admettre que le Christianisme était le seul candidat possible au remplacement d'un polythéisme en constante perte de vitesse et à une nouvelle célébration des noces immémoriales du Pouvoir et de la Religion.

Dès lors, et jusqu'à la Révolution française, les Eglises chrétiennes (en France, en Espagne, en Russie...) se consacreront  à ce  travail patient, obstiné : légitimer, naturaliser le pouvoir des dominants -- pouvoir politique en tête -- tout autant, bien entendu, que leur propre pouvoir, spirituel et temporel, en tant que structures associées aux autres structures dominantes.. Leur histoire est celle de leur collusion permanente avec les dominants, avec lesquels elles partagent les privilèges exclusifs du pouvoir,  de la richesse,  de la propriété, et du prestige afférent. Quant au service des pauvres, mission hautement revendiquée et exercée par ces Eglises depuis la prédication de leur fondateur jusqu'à nos jours, il serait injuste d'y voir seulement un alibi : il est un élément essentiel dans une répartition des tâches vouée à la perpétuation d'une organisation sociale où les privilèges et les pouvoirs restent, pour l'essentiel, détenus par les mêmes, de génération en génération.

La Révolution française est un moment majeur de la longue histoire des rapports entre Pouvoirs et Religion. Moment majeur dans l'Histoire de l'Europe, de l'Occident et du Monde. Pour la première fois, un pouvoir politique semble dénoncer son lien avec la religion, et renoncer du coup à l'appui si essentiel du sacré d'essence religieuse. Pour la première fois, un pouvoir politique se proclame laïc.

Robespierre a bien vu les dangers d'une aussi extraordinaire mutation : l'invention du culte de l'Être suprême vise à refonder l'assise métaphysique de l'Etat. La République n'a plus cessé depuis de rechercher des succédanés aux Dieux légitimisants d'autrefois : la Patrie, la Liberté (Egalité, Fraternité), les Droits de l'Homme, et jusqu'à ce dernier et piteux avatar : la Civilisation (occidentale.... vide supra !). L'Histoire de l' U.R.S.S. est tout aussi emblématique d'une société en quête d'une légitimation et d'un sacré autres que ceux qu'on peut trouver dans les églises : l'attente messianique de la Fin de l'Histoire et, en attendant, le culte païen du Petit Père des Peuples.

Ce qui vaut pour les Eglises chrétiennes vaut tout autant pour l'Islam : l'histoire des révolutions nationales, des guerres de libération, les récents événements de Tunisie, de Libye, d'Egypte, de Syrie, devrait mettre en lumière les avatars d'un pouvoir religieux légitimant les pouvoirs politiques et socio-économiques, et légitimé, en retour, par eux. En Iran, la collusion du riche clergé chiite avec les classes dominantes est patente. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette...

Prolétaires athées de tous les pays, unissez-vous...Dites-vous que l'évidence de la supériorité du modèle capitaliste est tout aussi peu... évidente que celle de l'existence de Dieu.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Jean-Paul Sartre, Le Diable et le Bon Dieu (Gallimard / Folio). Le personnage de Heinrich est très représentatif des contradictions au sein de l'Eglise, aujourd'hui comme hier : voir l'aventure des prêtres-ouvriers et les prises de positions de certains prêtres en Amérique latine. Quant au Vatican, il continue de patauger dans les mêmes contradictions, sans jamais oser vraiment  les affronter, et encore moins les résoudre.



















2 commentaires:

Elena a dit…

Puisque vous mentionnez Alexandre, j'ai envie de vous dire: oh, la jolie macédoine …
On peut démontrer ce qu'on veut (et donc noyer le chien dûment estampillé "enragé") en généralisant. Un exemple: si on rentre un (tout petit) peu plus dans les détails, il est difficile de parler du "Judaïsme" de l'époque du second Temple comme d'un tout unifié. Les zélotes notamment (particulièrement remontés contre l'occupation romaine) se recrutaient surtout parmi les Pharisiens (ceux qui n'ont pas le beau rôle dans les évangiles écrits à une période où il importait de se différencier de la religion "mère", mais qui étaient quand même grosso modo assez proches d'un certain nombre de positions de Jésus) ; ils n'étaient pas vraiment en harmonie (ni religieuse ni politique) avec les Sadducéens parmi lesquels on recrutait les hauts dignitaires du Temple, dont le grand prêtre.

Ce qui m'intéresse dans ce que vous avez écrit, et ce sur quoi il me semble que nous pourrions être d'accord, c'est d'abord le thème principal "naturaliser la domination", parce que je ne pense pas que ce soit réservé du tout à la religion institutionnalisée.
Ce serait plutôt une caractéristique de toute institution (cf. le cours de Bourdieu sur l'état).
Et ça marche très bien dans des pays non chrétiens, non monothéistes ou dé-christianisés ; ça va même à toute allure maintenant: pourquoi attendre le passage des siècles, il suffit d'effacer le souvenir de l'imposition arbitraire d'un pouvoir. En sapant l'enseignement en général et celui de l'histoire en particulier. En s'assurant de l'unanimité complice de ce qui fût paraît-il un temps un "4ème pouvoir". En maximisant le "divertissement". En sacralisant les "experts" à qui il convient de s'en remettre (qq exemples très récents en Europe mais c'est une tendance lourde)

C'est ensuite l'idée que la soumission ne fonctionne pas à sens unique. J'espère que cela ne va pas vous donner des boutons, mais vous retrouvez (presque) là une idée de Jacques Ellul, idée qui m'est chère (mais je ne sais plus si elle se trouve dans Anarchie et christianisme ou dans La Subversion du christianisme) : la transformation (en mal) du message à partir (en gros, encore une fois) de COnstantin — sa paganisation, qui le rend en effet tout à fait anodin et compatible avec tous les abus. D'où l'importance pour certains de distinguer religion/idéologie et révélation/textes bibliques.

Pour "rendez à César", il faudrait déjà replacer la "petite phrase" dans son contexte, qui est celui d'une question piège, posée de façon à ce que la réponse compromette (politiquement) son auteur (en l'obligeant à se déclarer pro ou anti-Romains) et lui aliène mécaniquement la moitié de ses partisans. C'est une pratique toujours en usage que de définir le cadre de la discussion en fonction de critères que l'on choisit soi-même: celui qui se laisse enfermer dans le cadre imposé a toujours perdu d'avance, qu'il réponde a ou b, blanc ou noir. Les pièces sont à l'effigie de César, elles portent sa "marque" comme du bétail, d'où la réponse.
S'il s'agissait d'un maître zen ou d'un psy on s'extasierait sur la finesse de cette réponse qui n'en est évidemment pas une.
Quant aux miracles il serait intéressant de comparer ceux des textes retenus par le canon et ceux des textes apocryphes ainsi que ceux choisis par le Coran lorsqu'il parle d'Issa (Jésus). Les premiers ne donnent guère dans la prestidigitation, le merveilleux gratuit — il s'agit en général de guérir. Mais bon je ne prétends pas en finir avec une très vieille polémique (qui compte qq auteurs de haut vol, comme vous le savez) en qq phrases …

Jambrun a dit…

de Jambrun

Chère Elena, j'ai lu avec un vif intérêt votre substantiel commentaire, auquel je me réserve de donner une réponse plus détaillée que le présent message. Effectivement, ce qui m'a intéressé au premier chef, c'est ce travail de "naturalisation" du /des pouvoir/s, qui, certes, ne passe pas seulement par la religion. C'est, si je me rappelle bien, un des axes de la réflexion de Montesquieu dans "l'Esprit des lois", de Rousseau dans "Le Contrat social",et bien sûr de Pascal dans une remarque célèbre sur les rapports de la justice et de la force. Ce qui m'a inspiré ce billet, c'est la lecture ce matin, par hasard, dans une salle d'attente de médecin,d'une remarque d'un préhistorien camerounais, très au fait des sociétés anciennes de l'Afrique centrale, sur le rôle de la religion dans la "naturalisation" des dynasties locales (numéro récent de "Science et Avenir"). Il cite un sociologue belge, jusqu'ici inconnu de moi (je n'ai pas eu le réflexe de noter son nom) dont les livres, dit-il, l'ont beaucoup influencé.
Dans une version légèrement remaniée de mon billet, je constate que les Evangiles ont été rédigés entre 70 et 100, donc après l'écrasement de la révolte juive par Titus. J'en tire une hypothèse drôlatique, qui n'engage que moi !