vendredi 10 février 2012

Rigueur de Monet


Cette toile de Claude Monet (au Musée Marmottan) que j'emprunte au blog de Paul Edel est bien représentative de la rigueur du peintre. Une seule chose occupe Monet, au moins depuis Impression, soleil levant (1872), c'est le rendu de la lumière et la façon dont les couleurs des objets réagissent à la lumière. Le monde n'existe que par la lumière, il change avec la lumière, et toute l'oeuvre de Monet est au fond une phénoménologie de la lumière. Sa visée est scientifique, et chacune de ses toiles est un enregistrement aussi fidèle que possible en même temps qu'une expérimentation.

Pour qui n'a pas saisi cet objectif central du travail de Monet, cette toile pourrait passer pour une esquisse. Elle n'en est pas une. Evoquer à son propos les vertus de l'esquisse serait un contresens. Le rendu des objets (le train, par exemple) est esquissé, ce qui n'est pas la même chose. C'est que tout rendu réaliste et précis (à la manière des peintres "pompiers" contemporains de Monet) risquerait de nous divertir de l'essentiel : l'atmosphère particulière de ce moment précis de la journée en une saison et dans des conditions climatiques précises, dans des conditions précises d'éclairage, celles d'un petit matin d'hiver. La lumière solaire est le metteur en scène des phénomènes de notre monde terrestre. Aussi la précision du détail n'intéresse-t-elle absolument pas Monet : elle serait contre-productive.

Cela n'empêche pas ce tableau de dépasser le niveau d'un simple enregistrement des effets de la lumière dans des conditions déterminées. Toute la sensibilité particulière d'un homme au monde s'y exprime de façon quasiment poignante. La toile dit la fragilité des choses, particulièrement du monde humain, leur fugacité. Elle célèbre le triomphe de l'impalpable et de l'éphémère. Elle est puissamment mélancolique et frémissante à la façon d'un adagio de Mahler.

Paul Edel illustre aussi son billet du jour (sur Julien Gracq) , d'une toile de Pissarro. Je la reproduis aussi, parce qu'elle permet de mesurer toute la distance entre les deux artistes. Pissarro est un peintre de talent, et l'oeuvre est belle. L'étude de lumière y est aussi.  Mais rien de l'incomparable magie de ce Monet.

Comme ses confrères impressionnistes et leurs successeurs (pointillistes, fauves etc.), Monet n'a pas (à ma connaissance) formé d'élèves. Ces peintres rompent avec une noble tradition, celle de la transmission des secrets de leur art au sein de leur atelier (voir Ingres etc.) . Ce sont, à cet égard, des solitaires ; leur manière et, en tout cas, leurs procédés techniques, leurs "secrets de fabrication" tendent à se perdre avec eux. Par exemple, tout ce qui est représenté à gauche du train -- les silhouettes, le rendu de la pente des terrains, les bâtiments industriels au fond -- j'aimerais bien savoir comment tout cela, dans le détail, est fait. En tout cas, si j'avais été l'élève de Monet, je l'aurais regardé attentivement faire ça. Ou encore - cette fois à droite du tableau, tout au fond entre la ligne d'arbres et la ligne de clôture cet extraordinaire effet de lumières intenses, mais lointaines, mystérieuses, un peu inquiétantes, appelantes en tout cas, dans leur éloignement : deux points jaune pâle et quelques traits de la même couleur. C'est très fort et très beau, cet effet d 'attraction du regard vers le fond du tableau (du paysage), avec une si grande économie de moyens. Du grand art, je trouve. Il y aurait d'ailleurs lieu d'étudier tous les éléments qui visent à attirer le regard du spectateur vers l'arrière-plan, par exemple ces traits blancs sur le toit et au-dessus du bâtiment industriel, à gauche, ou ce petit point lumineux à l'arrière du train (ou dans son prolongement).

Cette solitude de l'artiste moderne, qui tranche avec la pratique des artistes du passé, toujours entourés d'élèves, a certainement un rapport avec les transformations du marché de la peinture aux alentours de 1870. C'est l'époque de l'apparition des grands marchands d'art (Durand-Ruel etc.), toujours à l'affût de la nouveauté, et sans doute aussi d'une extension du marché de l'art (nouvelles clientèles, bourgeoise, étrangère etc.). Monet, Pissarro et les autres peignent à un rythme plus soutenu, sur des formats plus petits, pour satisfaire cette demande plus large. D'où certaines dérives, comme celle d'Utrillo. En quelques années, tout change : il y a un monde entre les conditions dans lesquelles peint Courbet, et celles des années Monet.

Je m'aperçois que je suis quelque peu injuste pour le Pissarro, bien que ce ne soit pas le plus magique des Pissarro. Le commentaire de Paul Edel rétablit un juste équilibre. Merci à lui.

En tout cas, la paix est  avec moi. Et avec mes esprits animaux.


( Posté par : John Brown )



Claude MonetLe Train dans la neige (1875),  Musée Marmottan

Camille PissarroL'Hermitage à Pontoise, effet de neige, Foggs Art Museum, Cambridge (Massachusets)

http://pauledel.blog.lemonde.fr/



1 commentaire:

paul edel a dit…

en accrord avec vous, mais Pissarro possède une délicate mélancolie qui fait quand même vibrer son oeuvre comme si une image du passé en filigrane essayait de s'immiscer dans le présent de la toile.