mardi 28 février 2012

Grecs et Romains, le retour

Exerçons-nous ce soir à feindre de donner raison aux Guéant et autres Ferry pour mieux les démentir.

Et pour ce, réactivons la vieille querelle académique : qui, des Grecs ou des Romains, aura le mieux mérité de la Civilisation ?

Nous affirmons donc que, dans  ses plus hautes manifestations, la pensée grecque fut supérieure à la pensée romaine, que celle-ci n'atteignit jamais les sommets que conquit celle-là.

D'abord parce que les meilleurs parmi les Romains -- Cicéron, Sénèque, Lucrèce -- furent des suiveurs des Grecs, auxquels ils empruntèrent leurs doctrines : platonisme, stoïcisme, épicurisme.

Le beau mot latin de gravitas nous ouvrira la piste de la seconde raison. Ce mot est l'équivalent de notre français sérieux. Il désigne en particulier la vertu première de l'homme d'Etat, pleinement conscient de ses responsabilités et pleinement capable de les exercer (le contraire de Sarkozy, en somme).

Les plus hautes formes du sérieux ne sont pas appliquées par les penseurs grecs et par les penseurs romains au même objet, ni placées au même niveau.

La plus haute forme de sérieux, pour un penseur romain (comme pour tout citoyen romain), c'est la considération de la Cité, de sa grandeur, de sa puissance, de sa sécurité, de son futur. C'est vrai pour Cicéron comme c'est vrai pour Virgile comme c'est vrai pour Sénèque. Tous trois, d'ailleurs, s'impliquèrent au plus haut niveau dans le service de la Cité : Cicéron gravit les échelons du cursus honorum jusqu'à celui de consul ; Virgile, dans l'Enéide et les Géorgiques,  mit son génie au  service de la propagande d'Auguste ; Sénèque fut précepteur de Néron. A Rome, la quête de la connaissance et de la  sagesse va de pair avec le souci de la Cité, elle ne le dépasse ni ne le déborde. Rome reste la référence.

Il en va autrement avec les penseurs grecs, dès les Présocratiques (Héraclite, Empédocle, Démocrite...). Peut-être parce qu'ils vécurent dans des cités de modestes dimensions, rivales de nombreuses autres, et dont  aucune (même Athènes au sommet de sa puissance) n'exerça jamais une complète hégémonie, la considération de la cité à laquelle ils appartiennent ne passe jamais pour eux au premier plan. Ainsi leur pensée se libère de son cadre "régional" pour viser l'universel. 

Le plus bel exemple est celui de la République de Platon. Dans sa réflexion sur le problème de la Cité Idéale, Platon ne prend nullement Athènes pour modèle, il n'adopte pas au départ de sa réflexion le point de vue régional pour le maintenir ensuite à titre de référence obligée, il se situe en dehors de la cité à laquelle il appartient, en dehors de toute cité réelle. Il se place d'emblée au niveau de l'universel.

Ainsi le sérieux grec, dans ses formes intellectuelles les plus hautes, est-il radicalement supérieur au sérieux romain. Le sérieux romain reste d'essence commune. Le sérieux grec, par sa visée de l'universel, est d'essence supérieure : il reste aujourd'hui, pour un être humain, la forme la plus haute du sérieux intellectuel.

Ce qui nous ramène à l'assertion de Claude Guéant : " Toutes les civilisations ne se valent pas ". Intimement persuadé de la supériorité de la civilisation occidentale, Guéant est incapable de dépasser le point de vue régional qui est le sien pour se hausser au niveau de l'universel. Venant d'un politicien d'envergure ordinaire, cela peut se comprendre. Mais que dire du "philosophe" Luc Ferry  qui s'est hâté de lui prêter assistance, lui dont la vocation devrait pourtant être de tenter de hausser sa réflexion au niveau de l'universel ?

Ainsi le modèle grec est-il loin de l'avoir emporté sur le modèle romain, dans un Occident qui se prétend l'héritier des Grecs. Nous continuons de placer au plus haut une valeur comme le patriotisme (quand ce n'est pas le nationalisme) et notre plus grand sérieux, nous le plaçons toujours dans la considération de la grandeur, de la sécurité, du futur de la Cité à laquelle nous appartenons. Avec raison, dira-t-on : tout le monde, du reste, en fait autant.

Mais c'est que nous sommes des êtres humains ordinaires, qui plaçons notre sérieux dans les formes les plus communes (mais non les plus méprisables) du sérieux. Nous ne sommes ni de grands philosophes ni de grands artistes : ceux-là sont une toute petite poignée, dans l'immense masse des humains. Leur sérieux n'est pas du même ordre que le nôtre. Etudier leurs oeuvres nous aide à découvrir en nous une aptitude à un sérieux d'une autre qualité que celui dont nous faisons preuve au quotidien.

Néanmoins, ce quotidien  nous offre de multiples occasions de nous élever un peu au-dessus des formes ordinaires du sérieux, au-dessus, par exemple, du patriotisme ou du chauvinisme ambiant. Ainsi, au moment où l'on se gargarise en masse du triomphe du film The Artist aux Oscars,  nous pouvons nous interroger sur la  valeur de cette récompense, fruit d'un lobbying intensif (les intéressés ne s'en sont pas cachés) et de la relative perte de valeur des Oscars, surtout que, cette année, la concurrence n'était pas très forte. Ayons le courage de perdre un  peu notre clocher de vue chaque fois que nous en avons l'occasion. Nos clochers : il est des clochers de toutes sortes...

Mais nous voilà loin (si loin?) des problèmes de la Cité (de la Cité mondialisée, bien entendu). S'interroger, par exemple, sur les droits des femmes et sur l'égalité entre hommes et femmes, cela ne devrait surtout pas impliquer, comme préalable à cette réflexion,  qu'on prenne notre société comme point de départ et comme modèle. Au contraire, cela implique l'effort intellectuel de s'abstraire au préalable de la société à laquelle on appartient.

Haussons notre centre de ... gravité.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Platon, La République, traduction, introduction et notes par Georges Leroux (GF Flammarion)


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

L'Académie de Platon (Naples, Musée archéologique)



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