dimanche 5 février 2012

" Toutes les civilisations ne se valent pas "

Quand je faisais mon service militaire, nous avions un camarade que nous appelions Pinder . C'était en effet un cirque à lui tout seul .  Question attractions, il n'en ratait pas une. Ou plutôt il les ratait toutes, ce qui lui valait de passer le plus clair de son temps au mitard.

Par respect pour la fonction de chef de l'Etat, j'ai renoncé à surnommer définitivement Nicolas Sarkozy Pinder.  Ce n'était pourtant pas l'envie qui m'en manquait. J'y ai renoncé par égards pour un cirque prestigieux à qui je dois une des plus pures émotions de ma vie (vide supra : la Trapéziste )

C'est d'ailleurs plutôt toute l'équipe de branquignols qui nous gouverne qui mériterait d'être surnommée Pinder : nous avions déjà un acrobate amateur sans filet, nous avons maintenant un pitre : Claude Guéant.

" Toutes les civilisations ne se valent pas ", a déclaré le Guéant devant un auditoire d'étudiants "très marqués à droite" (précisent les gazettes) . L'auteur de cette forte pensée, aux dernières nouvelles, persiste et signe. Droit dans ses bottes. Les cons sont généralement obstinés.

Avant de l'ouvrir pour dire une ânerie, le sieur Guéant s'est-il demandé ce que désignent au juste le mot "civilisation" et le mot "culture" ? A l'évidence, non. S'est-il dit que ces mots renvoient à des concepts auxquels il est extrêmement difficile de donner un contenu univoque et qui recueillerait l'assentiment de tous, au même titre que celui de triangle rectangle ? Probablement que non.

S'est-il souvenu que le métissage des civilisations et des cultures a toujours existé  mais n'a jamais été aussi réel qu'à notre époque ? Sûrement que non.

A vrai dire, droit dans ses bottes au milieu du gué-hi-han, Guéant n'avait en tête qu'UNE civilisation, LA civilisation par excellence, autrement dit la civilisation "occidentale", idée véritablement platonicienne de la civilisation, étalon d'or des cultures à partir duquel on peut évaluer toutes les autres. Fermez le ban.

Pas un instant Guéant ne s'est dit que l'idée même d'établir une hiérarchie des civilisations et des cultures était une idée clownesque. Ces gens-là sont des clowns sans le savoir. Des clowns ratés.

Claude Guéant ne doit pas être familier des grands classiques de l'ethnologie. Des ouvrages de Claude Lévi-Strauss, en particulier. Conseillons-lui de lire, toutes affaires cessantes, Tristes Tropiques ou la Pensée sauvage. Et puis Montaigne aussi : ce serait la moindre des choses.

Faut-il rappeler à Claude Guéant que, parmi les immenses mérites de la civilisation occidentale (française en particulier) figure celui d'avoir généralisé le colonialisme sur l'ensemble de l'Afrique et des Amériques, d'avoir génocidé les populations indiennes, d'avoir réduit des millions d'Africains en esclavage ? Mais, bien sûr, nous objectera Guéant, il s'agissait d'apporter LA civilisation à tous ces foutus sauvages. Figure aussi en bonne  place le mérite d'avoir accouché de deux guerres mondiales, d'avoir inventé la bombe atomique et de l'avoir balancée sur la gueule de ces foutus Japs . Figure aussi celui d'avoir, au moins dès le début de la "révolution" industrielle, entrepris  de massacrer la planète, d'empoisonner ses habitants, humains et non humains, au point que c'est aujourd'hui l'avenir de notre espèce et de toutes les espèces vivantes qui est menacé. Au fond, Guéant a raison : notre "civilisation" dépasse vraiment toutes les autres : il était impossible de faire pire.L'humanité s'installe dans la mono-culture; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat.

Sur le site Sciences humaines.com, Vincent Debaene écrit, à propos de Tristes Tropiques :

" En cette période de guerre froide, hantée par la menace d’une troisième guerre mondiale, les souvenirs d’Auschwitz et d’Hiroshima sont encore vifs, et les avancées de la science et du machinisme suscitent les plus grandes inquiétudes. En prenant la civilisation occidentale pour objet, en la comparant sans indulgence aux cultures les plus « primitives » du globe, en montrant que tout progrès technologique se paye par une perte sur un autre plan, Tristes tropiques opère une mise en perspective salutaire : soudain, cette civilisation apparaît comme une option parmi d’autres offertes à l’humanité. " 

Analyse qui trouve un écho dans les lignes suivantes, d'un autre auteur :

 "Avec Tristes Tropiques (1955), le récit de ses expéditions porté par un style d’authentique écrivain et une conscience aiguë et vibrante de la complexité des cultures, il a donné à voir, pour la première fois à un vaste public, le monde fascinant des peuples premiers. En héritier de Montaigne et des Lumières, Lévi-Strauss a porté plus loin la tradition du voyage philosophique, cette école du décentrement du regard et de l’ouverture à l’Autre, et développé, comme un nouveau Rousseau, une interrogation inquiète et généreuse sur la valeur de notre civilisation. "

Ces lignes sont de notre Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand.

Ben alors, mon gros Guéant, l'aurait pt'être fallu prendre l'avis de ton collègue, avant de la sortir, ta grosse bourde.

On peut être attaché à sa culture, brave Guéant, et à certaines ses valeurs (pas forcément toutes les mêmes pour toi que pour moi, d'ailleurs)  sans croire pour autant qu'elle "vaut" plus que les autres . Et rappelle-toi ce proverbe, qui nous vient d'une de ces civilisations qui, dis-tu, ne nous valent pas :

"Plus le singe monte haut, plus il montre son derrière".

Et avec ta dernière saillie, excuse-moi de te le dire, mon pauvre Guéant, là franchement, tu montres ton cul.

Il est vrai qu'au cocotier de la connerie, tu es vraiment monté très haut.



La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.




http://www.scienceshumaines.com/

Additum 1 (06/02/2012) - Lire sur le site du Monde.fr (6/02/2012) l'entretien avec Abdelwahab Meddeb 
Additum 2 (11/02/2012 )- Lire sur le site du Monde.fr (11/02/2012) l'entretien avec Françoise Héritier



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