jeudi 9 février 2012

Arthur Schopenhauer me bluffe !

09/02/2012


J'avoue que je suis bluffé par Schopenhauer. D'accord, je n'ai pas la tête trop philosophique et je manque de culture en ce domaine, ce qui fait de moi un assez piètre juge. J'avance au tout petit trot dans la lecture du Monde comme volonté et représentation, et même souvent carrément au pas -- mais ce n'est pas, après tout, une si mauvaise façon de découvrir un penseur aussi profond.

L'oeuvre et la pensée de Schopenhauer restent encore peu connues en France, où longtemps le grand public n'en a eu connaissance qu'à travers des recueils de maximes qui ont répandu de lui l'image du philosophe pessimiste, misanthrope et et misogyne. Image approximative, outrageusement réductrice, jusqu'à la caricature.

Aussi, la publication, en 2009, du Monde comme volonté et représentation, dans une traduction nouvelle -- tout-à-fait remarquable autant que je puisse en juger -- et dans une édition accessible et maniable (Folio/essais) est-elle à marquer d'une pierre blanche. Elle est de nature à révolutionner notre connaissance et notre compréhension de Schopenhauer et de son système grandiose qui, rompant avec la métaphysique à la Hegel, ouvre des perspectives aussi passionnantes que celles -- toutes différentes évidemment -- ouvertes par Marx, son contemporain. Je soupçonne les textes de Schopenhauer d'avoir été abondamment pillés par des philosophes (et non des moindres) qui se sont généralement abstenus de reconnaître leur dette à son égard. Mais cela, c'est aux historiens de la philosophie de le montrer éventuellement.

De chapitre en chapitre, je vais d'admiration en admiration, subjugué par l'originalité, la profondeur, la variété des vues qu'ouvre cette oeuvre sur notre rapport au monde, notre psychisme (il est le grand précurseur des travaux de Freud)., sur la vie, sur la mort, sur les manifestations les plus nobles de la pensée (ses textes sur l'art sont magnifiques). Autant que je puisse en juger à travers une traduction, c'est un très grand écrivain -- aussi grand que son disciple Nietzsche --, un écrivain inspiré et souvent enthousiasmant.

J'en suis au chapitre : Objectivation de la volonté dans l'organisme. Je n'y découvre pas ( la lecture des chapitres précédents me l'a déjà démontré) que Schopenhauer est un philosophe remarquablement informé des recherches et découvertes scientifiques récentes, notamment dans le domaine français. Dans ce chapitre sa réflexion s'appuie sur les travaux de savants physiologistes et anatomistes tels que Bichat, Flourens, Magendie, Cuvier. S'y manifeste, une fois de plus, une des avancées décisives (pour moi en tout cas) du philosophe de la représentation : sa réhabilitation (est-ce le mot qui convient ? -- je pense que oui) du corps, une fois le cou tordu au vieux et vide concept métaphysique d'âme.

La lecture de ce chapitre réactive cependant ma principale résistance à Schopenhauer. Son système se propose de réunir, en une synthèse grandiose, les diverses manifestations du réel, de l'Univers à l'homme, du  minéral à l'humain via la plante et l'animal. Le principe et ciment de cette ténébreuse et profonde unité -- dirait Baudelaire, que j'ai déjà eu l'occasion de rapprocher de Schopenhauer, à propos de la mort -- c'est la Volonté. C'est elle, le grand principe unificateur, le moteur premier de tout l'Univers. A l'oeuvre dans le règne minéral, dans le règne végétal, dans le règne animal, elle ne prend conscience d'elle-même que dans l'intellect humain.

Dans le chapitre oùsque j'en suis, Schopenhauer entreprend de montrer que la force qui met le corps en mouvement (  tout le corps : il  s'agit des mouvements inconscients du corps, tels que la circulation sanguine, les battements cardiaques, les contractions musculaires, la digestion etc.), c'est la volonté -- le vouloir-vivre, quoi.

Cette histoire de volonté, là, pour moi, ça coince. J'y vois un retour en force de l'idéalisme, et j'ai bien raison, puisque mon Schopi-Schopo chéri est effectivement classé, comme chacun sait, philosophe idéaliste, en dépit de sa réhabilitation du corps et de son manque de gentillesse à l'égard des religions. Je n'en suis pas moins persuadé que Schopi-Schopo était l'homme qui disposait des armes propres à régler son compte à l'idéalisme. Il n'a pas choisi cette voie. Ce fut sa grande erreur ( à mon humble avis).

Donc, le primat universel de la Volonté, je n'y crois pas une seconde. C'est ennuyeux car, sans la volonté, tout le système s'écroule. Ce n'est peut-être, après tout, qu'une affaire de choix du mot, me suis-je dit en mon âme naïve.

J'ai remarqué ( vu mon rythme de lecture, j'aurais du mal à ne pas le remarquer ) qu'au concept de volonté Schopi associe souvent celui de force. Eh ben voilà, pas besoin de chercher plus loin : volonté = force. Remplaçons volonté par force, et tout va bien.

Non, tout ne va pas bien, car ce concept de force sent par trop sa mécanique et masque sa vraie nature encore plus que celui de volonté.

C'est en lisant ce chapitre (Objectivation de la volonté dans l'organisme) que j'ai trouvé une solution qui me satisfait : la Volonté, ce n'est pas autre chose que l'Energie. Remplaçons l'égalité volonté = force par l'égalité volonté = énergie, et là ça marche ! l'appareil marche, comme disent les personnages à la fin des Mariés de la Tour Eiffel !

Cela marche parce que seul (à mon modeste avis) le concept d'énergie peut relier des phénomènes en apparence aussi disparates que la vie humaine, une planète quelconque, une étoile quelconque (le Soleil , une étoile à neutrons) et toutes les réalités de notre univers. Un corps humain, un cerveau humain, un animal, une plante, un minéral, notre Terre, le Soleil,  peuvent tous se définir comme des sites de stockage, d'échange et de dissipation d'énergie.

E = Mc²   : la célébrissime équation réunit les trois fondamentaux de l'Univers : énergie / masse / mouvement. Trois fondamentaux inséparables et permutables. Voilà le vrai principe unificateur du réel.

Certes. Mais Arthur m'objecterait  qu'en prétendant remplacer la Volonté par l'Energie, je substitue un concept physique à un concept métaphysique, ce qui n'est pas de jeu. De son point de vue, si le concept physique d'énergie peut éclairer le pourquoi et le comment des phénomènes, il ne saurait atteindre leur en-soi (pas plus qu'il ne saurait expliquer pourquoi, selon le mot de Heidegger, il y a quelque chose plutôt que rien). Le concept métaphysique de volonté, lui, atteindrait cet en-soi. C'est du moins ce qu'entend démontrer Arthur. J'avoue n'être pas convaincu par ses démonstrations. La volonté  me paraît un principe grandiose, mais arbitrairement choisi. Du reste, Schopi-Schopo ne joue-t-il pas sur les deux tableaux, présentant son principe comme métaphysique mais le faisant fonctionner, en fait, comme un principe physique? De même, le concept d'énergie pourrait bien se révéler opératoire aussi bien au plan métaphysique qu'au plan physique. L'Energie reine du monde, voilà un principe tout aussi unifiant et grandiose que la Volonté.... A moins que la métaphysique, déjà bien mal en point depuis Kant,  ne soit devenue définitivement impossible, ce qui réglerait la question.

Et si le vieillissement d'un corps humain s'expliquait par le fait qu'au bout d'un certain temps, le stockage d'énergie ne parvient plus à équilibrer sa dissipation ? Schopenhauer écrit : la vie est une entreprise qui ne couvre pas ses frais. Il ne l'entendait pas dans ce sens-là mais on peut lui donner ce sens-là. Vous avez dit "entropie" ?

Des chercheurs ont récemment réussi à re-paramétrer les cellules de vieillards centenaires pour leur rendre leur dynamisme, leur capacité de maintenir un bilan énergétique positif aussi forte qu'à leur époque embryonnaire. Nous voilà tout près de cette a-mortalité dont parle Edgar Morin dans L'homme et la mort.

Mais cette découverte aurait-elle ravi Schopenhauer ? J'en doute. Car s'il s'agit de prolonger indéfiniment les souffrances où nous jette incessamment l'indissoluble trio désir / volonté / énergie , je sens qu'il n'aurait pas été d'accord du tout. La vraie sagesse est pour lui dans le renoncement, le non-désir, le non-vouloir, la préparation à la mort. Parmi les nombreuses lectures de Schopenhauer, il y avait les sages de l'Hindouisme et du Bouddhisme.



Arthur SchopenhauerLe Monde comme volonté et représentation, traduit de l'allemand par Christian Sommer, Vincent Stanek et Marianne Dautrey, annoté par Vincent Stanek, Ugo Batini et Christian Sommer,  Gallimard (collection Folio / essais, deux tomes)  / 2009

Turner, Tempête de neige













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