dimanche 12 février 2012

Un philosophe du genre bête : Luc Ferry

Après le fringant Sarko, l'arrogant philosophe à la mèche, déjà connu pour sa propension à la délation, vole à son tour au secours de Claude Guéant. Pour lui non plus, toutes les civilisations ne se valent pas ; à ses yeux, c'est une évidence. "Eh oui, déclare-t-il, le Don Giovanni de Mozart, c'est supérieur aux tambourins Nambikwara ".

Comme Claude Guéant, Luc Ferry est un Péremptoire (nous le sommes tous peu ou prou, moi le premier, mais nous ne causons pas tous dans le poste pour y dire des conneries). Et le propre d'un Péremptoire, c'est de laisser innocemment paraître, dans le filigrane de ses propos, autre chose que ce qu'il dit. Toute sottise est un aveu. De quoi, en l'occurrence ?

D'abord que Luc Ferry ne sait rien de la musique Nambikwara. A commencer par le fait que les Nambikwara n'utilisent pas de tambourins, comme le relève Françoise Héritier dans un entretien accordé au Monde.fr.

Ensuite, que Luc Ferry connaît fort peu les musiques du monde et les apprécie fort peu -- sinon il ne sortirait pas une pareille ânerie. Asséner, sans autre forme de procès et sans une once d'argument, cette "évidence" (évidence pour qui ? eh bien, pour Luc Ferry) que le Don Giovanni de  Mozart est supérieur aux fantomatiques "tambourins" Nambikwara, c'est à peu près aussi futé que de prétendre, par exemple, qu'un quatuor de Beethoven est forcément "supérieur" à un râga de l'Inde, ou qu'un choral de Bach est "supérieur" à la musique de Nusrat Fateh Ali Khan, le grand maître pakistanais de la musique soufie. Luc Ferry ne doit pas savoir que les musiques traditionnelles du monde entier ont inspiré nombre de compositeurs occidentaux, parmi lesquels Bartok, Messiaen, Boulez. Conseillons lui-donc d'écouter quelques disques consacrés à cette musique, par exemple ceux de l'excellente collection Ocora/Radio-France. De toute façon, quand on n'a pas compris que trois notes sur un pipeau peuvent dénoter autant de génie que tout le Don Giovanni de Mozart, on n'a pas compris grand-chose à la musique et il vaut mieux s'abstenir d 'en parler.

Enfin, que Luc Ferry tombe dans ce préjugé depuis si longtemps dénoncé par Montaigne et décrit par Françoise Héritier dans le même entretien au Monde.fr, qui consiste à considérer que ce qui est différent de soi est inférieur à soi. Les effets pervers du sentiment de la différence sont connus : aveuglement sur soi, exclusion de l'autre, racisme. Au fond, Luc Ferry est exactement comme ces Indiens Nambikwara décrits par Claude Lévi-Strauss, qui traitent d' oeufs de poux les Indiens des autres tribus, simplement parce qu'ils ne sont pas des Nambikwara. Travers présenté par Françoise Héritier comme à peu près universel. Cela n'implique pas que quelqu'un qui se pique de philosophie s'y vautre comme un goret. Pour Luc Ferry, une culture non-européenne, de surcroît "primitive" est forcément inférieure à la culture occidentale. Car Luc Ferry, comme Guéant, comme Sarkozy et son conseiller Henri Guaino (voir le discours de Dakar) sont des européocentristes convaincus. Du coup, Luc Ferry en vient à tenter de disqualifier Claude Lévi-Strauss, dont les positions lui paraissent procéder d'une " haine de soi", aussi problématique que les tambourins Nambikwara. Qu'est-ce que la haine de soi vient faire dans les travaux universellement admirés d'un éminent ethnologue ? mystère...

Les tentatives d'un Guéant, d'un Sarkozy, d'un Ferry pour justifier leur position  dévoilent leur consternante confusion intellectuelle : ils mélangent tout : civilisations, cultures, régimes politiques, législations. On peut être attaché à des valeurs (la démocratie, l'égalité des droits entre hommes et femmes etc.), on peut les affirmer comme universelles, sans pour autant les annexer à une "civilisation", comme par hasard toujours la même. Il existe des militantes et des militants des droits de l'homme, des droits de la femme, de la démocratie, dans tous les pays du monde.

En 1885, un  homonyme de Luc Ferry,  Jules Ferry, déclarait, en toute bonne conscience, devant l'Assemblée Nationale :

" Il faut dire ouvertement qu'en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ; mais parce qu'il y a aussi un devoir : elles ont le devoir de civiliser les races inférieures.

Comme on voit, la "patrie des droits de l'homme" revient de loin.

Personne, aujourd'hui, n'oserait se risquer à une telle profession de foi raciste. On dit aujourd'hui les choses avec beaucoup plus de précautions. Mais l'esprit qui dicte à un Luc Ferry, à un Guéant, à un Sarkozy, leurs dernières déclarations est le même que celui qui inspirait à Jules Ferry sa claironnante croyance en des "races supérieures". Ces gens-là restent convaincus que notre mission est d' apporter aux autres les droits de l'homme, la démocratie et la civilisation. Nous sommes les Pères-Noël de l'Humanité.

Bien entendu, leurs récurrentes et tonitruantes déclarations dissimulent mal des calculs politiques et économiques plus ou moins foireux ( récupérer le pétrole libyen, piquer des voix au Front national).

Dans Racisme, de Guy Foissy,   quelques uns de nos compatriotes, convaincus de la supériorité de la "civilisation française", dans une version extrêmement étroite, entreprennent de vérifier cette supériorité en faisant l'inventaire des us et coutumes des autres : cela va de l'Arabe au voisin de palier en passant par les Italiens, les Allemands, les Suisses et les Auvergnats. Leur leitmotiv est : " "Ils ne sont pas comme nous. Ils sont différents ". L'échange se termine ainsi :

-- Et nous ?
   -- Quoi  "nous" ?
   -- Est-ce que nous sommes bien comme nous ?  "


La paix soit avec nous. Et avec notre esprit.


Françoise Héritier,  "M. Guéant est relativiste " (Le Monde du 12 février 2012)

Guy Foissy,   Racisme  (L'Avant-Scène théâtre)

Collections Ocora / Radio-France

Vide infra : "Toutes les civilisations ne se valent pas" (05/02/2012)


















3 commentaires:

Elena a dit…

Pour remettre quelques pendules à l'heure et rappeler que les parcours d'un type de musique à l'autre (système tout aussi complexe et subtil pour une oreille qui n'en ignore pas les clefs, ce que pourrait deviner toute personne de bonne foi qui ne serait pas sur le sentier de la guerre, pardon pas en campagne électorale) ne se font pas à sens unique :
http://www.alkindi.org/francais/artistes/artistes_julien.htm
(remarquez la date de la remise de la décoration, tout à la fin de l'article)

Elena a dit…

Et pour un échantillon :
http://www.youtube.com/watch?v=2-nI7QVuUDQ&feature=autoplay&list=PL47DE0ABEADFECCBD&lf=results_main&index=69&playnext=1

On ne sait pas trop ce qui se passe en ce moment à ALep, la ville des musiciens …

(et merci d'avoir salué Gustav Leonhardt — montrant d'ailleurs par là que tout n'est pas à jeter chez l'infiniment productif Ph. S)

lignesbleues a dit…

civilisations supérieures,
musiques supérieures,
...
qui dit supérieur dit inférieur,
il suffit alors de remplacer
civilisation et musique
par race,
race inférieure,
et on pourrait vomir là
juste sur les chaussures bien-mises
de Luc Ferry et de Claude Guéant
révulsé par ce que l'on croyait impossible, la résurgence faussement ignorante, criminelle, d'une souche de la peste brune, pire peut-être que les calembours de Monsieur Le Pen. Car si Monsieur Ferry n'est peut-être pas dans le panthéon des philosophes français contemporains, il ne peut ignorer tout cela.