mercredi 22 février 2012

Quand Schopenhauer voyage au centre de l'être

22/02/2012


Si la raison ni la science ne peuvent y aller, alors que la rêverie poétique y aille.

C'est l'entreprise qu'illustrent ces lignes d'Arthur Schopenhauer :

" Pourquoi notre conscience devient-elle plus claire et plus nette à mesure qu'elle se dirige vers l'extérieur, puisque sa plus grande clarté réside dans l'intuition sensible, laquelle appartient déjà pour moitié aux choses qui nous sont extérieures ? et pourquoi à l'inverse devient-elle plus obscure à mesure qu'elle se dirige vers l'intérieur et conduit, si on la poursuit jusqu'en son tréfonds, dans des ténèbres où toute connaissance  s'arrête ? -- Parce que, dis-je, la conscience présuppose une individualité, laquelle relève déjà du seul phénomène, puisqu'elle est conditionnée, en tant que pluralité des êtres de même espèce, par le temps et par l'espace. Notre intérieur, en revanche, a ses racines dans ce qui n'est plus phénomène, mais chose en soi, point que les formes du phénomène n'atteignent plus, si bien que les conditions principales de l'individualité font défaut et qu'avec celle-ci disparaît aussi la conscience claire. C'est en ce point radical de l'existence que s'arrête la diversité des êtres, tout comme les rayons d'une sphère s'arrêtent en son centre ; et de même que dans celle-ci, la surface existe là où les rayons finissent et se brisent, de même la conscience n'est possible que là où l'essence en soi trouve son issue dans le phénomène, dont les formes rendent possible la séparation de l'individualité, sur laquelle repose la conscience, limitée, pour cette raison, aux phénomènes. C'est pourquoi tout ce qui dans notre conscience est concevable de manière claire et intelligible n'est toujours situé qu'à la surface de cette sphère et tourné vers l'extérieur. Mais, dès que nous nous retirons entièrement de cette surface, la conscience nous abandonne -- dans le sommeil, dans la mort, et en quelque sorte aussi dans l'action magnétique et magique : eux tous passent par le centre. Or c'est précisément parce que cette conscience claire, conditionnée par la surface de la sphère, n'est pas dirigée vers le centre, qu'elle reconnaît assurément les autres individus comme des êtres de même espèce, mais non comme identiques, ce qu'ils sont pourtant en eux-mêmes . L'immortalité de l'individu pourrait être comparée au départ d'un point de la surface vers la tangente ; mais l'immortalité en vertu de l'éternité de l'essence en soi du phénomène tout entier serait le retour de ce point par le rayon vers le centre, dont la simple étendue est la surface . La volonté, en tant que chose en soi, est présente en chaque être, entière et indivise, tout comme le centre est partie intégrante de chaque rayon ; alors que l'extrémité périphérique de ce rayon est emportée dans un mouvement de rotation des plus rapides avec la surface, qui représente le temps et son contenu, son autre extrémité reste au centre, là où se trouve l'éternité, dans la plus profonde quiétude, parce que le centre est le point dont la moitié ascendante n'est pas distincte de sa moitié descendante. Aussi est-il dit dans la Bhagavad-Gitâ : Haud distributum animantibus et quasi distributum tamen insidens animantiumque sustentaculum id cognoscendum, edax et rursus genitale  [ Indivisé dans les êtres et pourtant pour ainsi dire divisé, il est leur support et doit les connaître, il les dévore et à nouveau il les engendre ] -- Sans doute sommes-nous ici en train de verser dans une langue imagée et mystique, mais c'est la seule langue qui permette encore de dire quelque chose de ce thème tout à fait transcendant. C'est pourquoi on me passera une dernière métaphore : on peut s'imaginer l'espèce humaine comme un animal compositum, forme de vie que présentent bien des polypes, en particulier les flottants, veretillum, funiculina, et autres. De même que, chez ceux-ci, la partie de la tête isole chaque animal singulier, alors que la partie inférieure dotée d'un estomac commun à tous les relie tous dans l'unité d'un processus de vie, de même le cerveau doté de sa conscience isole les individus humains, alors que la partie inconsciente, la vie végétative, avec son système ganglionnaire où pendant le sommeil s'évanouit la conscience du cerveau, pareille à un lotus qui, la nuit, sombre et plonge dans les flots, représente une vie commune à tous les individus, laquelle vie leur permet même, par exception, de communiquer, ce qui se produit, par exemple, lors de la transmission directe des rêves, lors du transfert de pensées du magnétiseur à la somnambule, enfin dans l'action magnétique ou, de manière générale, magique, émanant d'un vouloir intentionnel "

Ne lisez pas trop vite ce texte magnifique. Prenez le temps de le savourer, de vous en imprégner. Relisez-le.

Comme il est beau. Gerbe dorée de pensées et d' images fermement liées. Couronne rayonnante dérobant le centre obscur : c'est le soleil. Nous sommes des astres, notre cohésion est gravitaire, gravitationnelle; notre force de pression interne équilibre la force de gravité ; un astrophysicien  moderne ne désavouerait pas cette vision. Nous sommes efflorescence multipliée, variable, portée par une racine puissante, intemporelle, unique, cachée. La conscience, tournée vers la diversité des phénomènes, voile de Maya, s'enracine dans un inconscient commun à l'espèce, dont Jung se souviendra. Et puis la conscience "pareille à un lotus qui, la nuit, sombre et plonge dans les flots" : quelle inoubliable  vision !

La profondeur d'un texte est en raison directe de la richesse de ses connotations. Là, on est à la fête.

Sans compter que Schopi-Schopo s'offre le luxe de citer la Bhagavad-Gitâ en latin (j'ai modifié un peu la traduction qu'en donne l'édition Gallimard ). Quel plaisir !


La paix soit avec nous. Et avec nos pensées-images.


Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Sur la volonté comme chose en soi (II/25)    - Gallimard / Folio essais (traduction de la citation latine de la Baghavad-Gitâ modifiée par moi -- j'ai conservé la traduction de "cognoscendum" mais j'ai un gros doute -- autre traduction possible : "il doit être reconnu comme indivisé dans les êtres vivants et pourtant comme pour ainsi dire divisé, et comme leur support ; il les dévore et à nouveau il les engendre ")  - Traduit de l'allemand par Christian Sommer, Vincent Stanek et Marianne Dautrey.




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