samedi 31 mars 2012

Menues pincées (10)

Je descends de mes hauteurs, le regard perdu dans les profondeurs cosmiques.

A ma femme, qui s'affaire aux fourneaux, j'annonce :

-- Il paraît que dans notre Galaxie, y aurait des milliards de planètes habitables. Quand on y pense....

-- A propos, qu'elle me fait, et le linge, t'as pensé à l'étendre ?

Evidemment que oui. Comme si j'étais un gars laxiste (1)

                                                                       *

Aux actus de 13h le fringant Delahousse, tout frais tiré de sa naphtaline, nous annonce qu'un Amerlaud a gagné 640 millions de dollars au loto :

-- Alors, que faut-il en penser ? ajoute-t-il .

Eh ben moi alors moi, pour le coup, moi, j'en panse de mouton .

                                                                       *

 Note 1  - "un gars laxiste" : médaille de bronze aux Olympiades Vermot 2012.


La paix soit avec nous. Et avec notre esprit de Seltz.

( Rédigé par : Momus )


Carnet mondain

Dominique Trousse-Cane ( Dodo  le Saumâtre pour les intimes ), ex P.D.G. de Fuck Me International, et Anne Seinglauque, rédactrice en chef du  Pouffes-Carlton  Post, marraine des Cocues Inoxydables, ont célébré leurs noces de bling-bling.

Nos condoléances.

( Rédigé par : Jambrun )

scomber scombrus des eaux troubles

vendredi 30 mars 2012

Platon : un métaphysicien dogmatique sous la casquette de Sherlock Holmes

Dans un billet précédent ( "La République de Platon", version Badiou , du 04/03/2012), j'écrivais :

    "  Badiou nous a prévenus dans sa préface, les "interminables fausses questions de Socrate" sont à proscrire, elles ne servent à rien, elles emmerdent tout le monde. Je note au passage que Badiou nous ressert là un vieux lieu commun de prof d'hypokhâgne. Or ce ne sont de fausses questions que pour qui n'a pas suffisamment réfléchi à ce qu'implique la démarche dialectique de Socrate. En réalité, elles sont autant d'étapes précises dans une enquête serrée, autant de maillons dans une chaîne qu'on ne saurait rompre. Les réponses des interlocuteurs servent à indiquer que chaque étape a été comprise, intégrée, et qu'on peut aller plus loin. Ces "fausses" questions sont un élément-clé d'une forme d'enquête philosophique qui est celle-là, et pas une autre -- et qui, soit dit en passant, reste un modèle de pertinence et d'efficacité. "
 Soit. Je maintiens. Cependant, il me semble que ces "interminables fausses questions", pour reprendre l'expression de Badiou, jouent encore un autre rôle, plus pervers. Elles entretiennent l'illusion qu'on a affaire à un véritable dialogue, à une véritable enquête dialectique, alors qu'en réalité l'interlocuteur n'est qu'un faire-valoir du discours de Socrate, alias Platon.

Il se pourrait bien que ces deux formes de dialogue sous forme de questions / réponses, le vrai dialogue et le faux, correspondent à deux types de textes du corpus platonicien, ceux où Platon se montre un authentique disciple de Socrate et de sa méthode "maïeutique", et ceux où il apparaît comme un métaphysicien dogmatique soucieux avant tout d'exposer et de faire admettre sa doctrine. Dans le premier cas (dans le Protagoras, par exemple) on tente de s'acheminer vers la résolution d'un problème dont la solution n'est pas donnée d'avance (le dialogue finit d 'ailleurs souvent  par buter sur une aporie). Dans le second cas, des postulats connus d'avance du métaphysicien font l'objet d'une "démonstration" sous la forme d'une apparence de dialogue. Je sais que, pour un spécialiste de Platon, je dois enfoncer des portes ouvertes, mais ça fait un bien fou de raisonner juste avant l'apéro auquel je n'ai plus droit. Je sais bien qu'il existe des apéritifs sans alcool, mais quand j'en bois un, je me fais l'effet d'être un des prisonniers de la célèbre Caverne.

J'ai  repéré,  au livre X de La République, deux cas de fausse démonstration d'un postulat préexistant.

Premier cas : Socrate entreprend de montrer que les arts d'imitation ( art du peintre, art de l'auteur tragique )  devraient être exclus de la cité idéale car ils manipulent dangereusement des apparences  et sont donc irrémédiablement brouillés avec la Vérité . Pour y parvenir, il se réfère à la doctrine platonicienne des formes idéales, exposée aussi dans le Phédon et dans le Parménide. Désireux de se faire comprendre plus aisément de son interlocuteur, il a recours à la métaphore de la fabrication d'un lit.

Il existe trois lits :

"[...] ces lits constitueront trois lits distincts. Le premier est celui qui existe par nature, celui que, selon ma pensée, nous dirions l'oeuvre d'un dieu. De qui pourrait-il s'agir d'autre ?
  --  Personne, je pense.
  --  Le deuxième lit est celui que le menuisier a fabriqué.
  --  Oui, dit-il.
  --  Le troisième lit est celui que le peintre a fabriqué ...]   "

Le premier lit, forme universelle et idéale de tout lit matériel, est l'oeuvre de l'universel artisan divin ; celui-ci, dit Socrate, est non seulement en mesure de produire tous ces meubles, mais encore produit-il tous les végétaux qui proviennent de la terre, et il façonne tous les êtres vivants -- les autres êtres aussi bien que lui-même -- et en plus de cela il fabrique la terre et le ciel, les dieux, et tout ce qui existe dans le ciel, et tout ce qui existe sous terre dans l'Hadès".

L'artisan humain, quant à lui,  fabrique un lit matériel, d'après le modèle idéal divin, premier degré de l'apparence, premier degré d'imperfection et de déformation.

Le peintre peint une apparence de lit matériel, second degré, aggravé, d'imperfection et de déformation. Il en va de même de tout art d'imitation, comme la poésie dramatique (tragédie et comédie).

Cette démonstration repose évidemment sur un postulat non démontré : l'existence d'un dieu créateur de toutes choses et d'une pensée divine dépositaire du modèle de toutes choses créées. L'existence de ce dieu est proposée sous la forme d'une apparence d'hypothèse, qui n'en est pas une puisque sa vérité est admise par l'interlocuteur sans autre forme de procès, sans même l'amorce d'une véritable discussion.

Le caractère dogmatique du développement s'affiche en effet par le fait que tout autre type d'explication -- notamment, bien sûr, l'explication empirique qui montrerait que la fabrication du lit matériel dérive d 'un modèle intériorisé par l'artisan humain et transmis par une tradition constituée par l'expérience des générations successives d'artisans -- est passé sous silence. La véritable discussion est ainsi escamotée. Ce dogmatisme a des effets particulièrement négatifs, s'agissant de la critique des arts d'imitation (notamment de la poésie dramatique), critique d'une particulière étroitesse de vues : là encore, Platon élude toute véritable discussion.

Second cas : la démonstration de l'immortalité de l'âme. Ce n'est pas tant, à nouveau, le raisonnement de Socrate qui est en cause que le fait qu'il repose à nouveau sur un postulat non démontré et supposé admis sans qu'il soit nécessaire de le discuter. Socrate postule l'existence d'une âme, distincte du corps qu'elle habite, et que la mort du corps ne détruit pas. Là encore, les points de vue différents, voire opposés (celui du matérialisme de Démocrite, que Platon devait bien connaître) ne sont pas envisagés.

Ainsi se constitue, dans des textes comme celui du livre X de la République, un idéalisme dogmatique qui apparaît, à bien des égards, comme une  préfiguration de la doctrine chrétienne.

Ce qui s'y trouve conforté aussi (héritage partiel de certains Présocratiques, comme Empédocle d'Agrigente), c'est le style de la métaphysique et du métaphysicien dans la tradition philosophique occidentale, depuis ses origines grecques jusqu'à Heidegger : le métaphysicien y apparaît avant tout comme une sorte de gourou inspiré, délivrant sa doctrine sans trop se soucier de vérifier si elle cadre avec l'expérience. Les prudences de l'hypothèse, comme il sied dans les sciences de la nature, n'y sont pas de mise. Il faudra attendre les empiristes anglais (Locke, puis Hume), Voltaire, Kant, Schopenhauer au siècle suivant,  pour voir l'hypothèse métaphysique se dégager du dogmatisme. Au vrai, la métaphysique ne commence à se guérir du dogmatisme qu'à partir du moment où elle se dégage de la tutelle et du contrôle menaçant de la religion. Même Platon, même Epicure, affichent une révérence, si formelle soit-elle, aux dieux de la cité.

Dans La République de Platon, où il  re-cuisine Platon à la mode toulousaine, Alain Badiou  propose comme équivalent de l'âme platonicienne ce qu'il appelle le Sujet. Comme l'âme, le Sujet se distingue de l'individu qu'il habite et auquel il survit. Comme l'âme, il est immortel. Je le concevrais personnellement comme une sorte d'âme de l'Humanité, dont Badiou précise la nature en ces termes :

" -- Alors ? Qu'est-ce que nous devons saisir dans le Sujet ?
  -- La Vérité. La philosophie. Il faut penser de quoi le processus subjectif s'empare, avec quelles singularités il s'assemble. Il faut penser le Sujet selon son affinité avec son Autre immanent, ce qui est immortel et destiné pour toujours à tous. Il faut poursuivre son élan, le voir comme si encore et encore, s'arrachant par cet élan même aux flots qui aujourd'hui l'engloutissent à demi, secouant son écorce de coquillages et de galets, il se débarrassait des sauvages multiplicités de terre pierreuse dont il s'enveloppe inéluctablement, lui qui trouve la nourriture de sa création éternelle dans la boue des mondes où il devient. Ainsi dénudé, il exhibe sa vraie nature, qui est aussi bien nature du Vrai ".

Soit. C'est pas mal. Il est vrai que le meilleur de ce développement vient directement de Platon. Comme l'âme platonicienne, le Sujet badiousien est élan vers le Vrai, il ne fait qu'un avec cet élan, il vise à fusionner avec le Vrai. Tout ça est fort poétique et fort beau.

Au fond, un discours métaphysique, quel qu'il soit, tient sa capacité d'emporter la conviction, non de la rigueur de son argumentation,  mais de la force poétique qui l'anime et le vivifie. Les visions et les démonstrations platoniciennes sont très belles : cela leur a permis de franchir les siècles et de nous émouvoir encore. Aucune garantie d'universalité ni d'existence de quoi que ce soit de réel qui corresponde aux concepts forgés par les métaphysiciens de toutes époques et de toutes tendances ne nous est jamais fournie, qu'il s'agisse de l'âme platonicienne, des atomes crochus d'Epicure, de la Monade leibnizienne,  de la Volonté schopenhauerienne ou du Sujet badiousien, mais à vrai dire on s'en fout. Peu importe la gratuité de telles spéculations placées d'emblée hors de portée de toute vérification. L'essentiel est qu'on marche dans l'instant, un peu comme quand on lit un polar passionnant.  Porté-je en moi un authentique élan vers le Vrai ? J'en suis rien moins que sûr. Après moi le déluge et au diable le Sujet : que m'importera l'hypothétique transhumance du Sujet transhumain quand je serai dans l'Hadès ? Et mon voisin, aurait-il une âme, des fois ? Peut-être qu'il m'a piqué la mienne ! Vu la pénurie d'âmes imaginée par Platon dans la République, ça n'aurait rien d'étonnant . Car ce type avait vraiment une imagination d'enfer, c'est le cas de le dire :  lisez le récit d'Er le Pamphylien, à la fin de la République, vous m'en direz des nouvelles. A côté de ça, D'entre les morts, le roman de Boileau et Narcejac qui inspira Vertigo à Alfred Hitchcock ( ah! Kim Novak ! mais ne nous égarons pas) , c'est de la gnognote.

Les spéculations métaphysiques semblent posséder cet avantage sur les délires religieux : on pourrait croire qu'elles ne font de mal de mal à personne. Mais cela demanderait un examen approfondi. Après tout, le coup fumant de l'âme incorporelle et immortelle fait encore son effet près de vingt cinq siècles après la mort de son inventeur...(1) Et quelle personne de bonne foi contestera que ce gadget métaphysique ait fait plus de mal que de bien aux innombrables malheureuses et malheureux qu'on a vivement incités à s'encombrer de ce fantasmatique fardeau ?

Les énoncés métaphysiques, comme les énoncés religieux ou idéologiques, sont au fond des énoncés performatifs : ils prétendent faire advenir ce qui n'existe pas. Mais il ne font advenir l'inexistant qu'au moment où ils le formulent pour quelqu'un, comme Dieu le Père n'existe qu'à la messe au moment où le curé l'invoque. Il en va des idées platoniciennes comme de l'élan du Sujet badiousien  vers le Vrai, comme de la Volonté schopenhauérienne, comme du Dieu créateur de toutes choses, comme de la Société sans classe : visions grandioses, séduisantes, mais dont on peut toujours très bien se passer, comme on peut très bien vivre en ignorant tout de Balzac, de Fellini ou de Nicolas de Staël.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


(1) -"après la mort de son inventeur " : l'idée d'une âme immortelle n'apparaît pas dans la Bible  avant le milieu du IIe siècle avant le Christ (Maccabées). Même dans les Evangiles, cette idée d'une âme immortelle et -- surtout -- séparée du corps n'apparaît pratiquement pas. L'âme y est désignée par le terme grec de psukhè (souffle vital /âme) qu'utilisait Platon. Il est plus que probable que les rédacteurs des textes bibliques tardifs ont été influencés par la pensée de Platon. Les hommes n'ont donc été dotés d'une âme immortelle qu'à partir de Platon, avec qui ils partageait cependant déjà les roustons.

( Rédigé par : SgrA° )


D'un rond-point l'autre

Je déboule de ma montagne au volant de mon berlingot, saoûlé de soleil et de grand air. J'aborde le premier rond-point de la rocade de contournement (style administratif) de ma villotte (comme disait mon copain Raymond, qu'était un autochtone vrai  -- enfin, de Puget-Ville, qu'est pas loin d'ici, mais dans sa jeunesse, c'était encore toute une expédition que de venir de chez lui jusque par ici. Raymond a écrit un bien joli récit de ses années d'enfance, d'adolescence et de jeunesse à Puget-Ville , puis à Draguignan. La mort l'a empêché de le poursuivre pour raconter ses souvenirs du maquis, là-bas dessus, entre Vérignon et Canjuers, où ses camarades et lui étaient, selon son expression "ravitaillés par les corbeaux". Ils étaient jeunes, un peu inconscients, un revolver pour sept ou huit, Raymond lui-même en rigolait, mais quand les chleus montaient d'en- bas dessous, c'était pas pour taper le carton, les stèles qu'on rencontre disséminées dans le sous-bois sont là pour en témoigner.

Donc je déboule des hauts de Vérignon  au volant de mon berlingot, saoûlé de grand air et de soleil. J'aborde le premier rond-point bien sagement . C'est méritoire, vu que ma femme est pas là, et comme elle est pas là, je peux quasiment m'arrêter pour laisser passer dans les clous qu'en sont pas une adorable blonde dans un charmant short kiki , qui qui fait son jogging accompagnée d'un adorable petit chien blanc (j'adore les petits chiens blancs, surtout bien toilettés, comme celui-là. La maîtresse me paraît fort bien toilettée elle aussi). Puis je m'extrais du rond-point en m'exclamant (ma femme est pas là) : "oh mais que c'est mignon !" , ce qui, phonétiquement traduit, donne à peu près " Homais queue sait mignahôhon !" en faisant monter progressivement le volume jusqu'à un meuglement façon bovidé en détresse et en chaleur ou Machiste contre la reine de Sabbat . Les vitres du berlingot étant remontées, j'évite les regards courroucés de passants d'ailleurs absents. Fut un temps, vers mes 18/20 ans, où, déjà au volant de mon berlingot de l'époque, je beuglais ainsi à l'approche du premier jupon venu, fût-il cradingue et cocotteux. Il faut dire que j'avais la langue pendante que je te dis pas.

Trois cents mètres séparent ce premier rond-point du second. Après cet inconvenant accès d'extraversion, je me replie en silence sur mon moi profond, le regard fixé sur le moyeu du volant. Cheminant à la vitesse prescrite (50 km/h) j'énumère, in petto, avec quelque morosité (tempérée par l'effet soleil et grand air) toutes les raisons que j'aurais de mettre en veilleuse des élans érotiques hors de saison : 72 piges, relevailles de cancer, quelques bas-morceaux en moins, contrat sur la vie renouvelable tous les 4 mois, tonsure cardinalesque, érections problématiques, plus quelques menus désavantages que la décence m'interdit de préciser. Sans compter que ma femme, bien qu'elle soit pas là, est bel et bien là. J'atteins le second rond-point, quasiment au pas, le moral dans les chaussettes (de marche).

Passé le rond-point, j'attaque les cinq cents mètres qui me séparent du suivant.

Beaucoup l'ont sûrement déjà remarqué, à partir d' un certain âge, les effets cumulés du soleil, du grand air et de la fatigue sont comparables à ceux d'un bon godet de whisky (Talisker, mon préféré, confisqué, par qui, par qui, je vous le demande, ah là là, enfin, bon) sifflé à jeun. En un éclair et en gros plan je surimpressionne la vision béatifique de la charmante en short kiki kaki, les réflexions moroses qui l'ont suivie, et ma tronche de cake entrevue dans le rétro, rougeâtre, passablement stupide et vaguement stupéfiée, avec les tifs hérissés façon Tintin.

Une incontrôlable crise de fou-rire m'inonde, bienheureuse et juvénile gondolance qui menace de me faire perdre le contrôle, déjà approximatif en temps normal, de mon berlingot. Heureusement qu'à cette heure, sur la rocade de contournement de ma villotte, y a pas grand monde. J'en tressaute et j'en pleure, tout en m'affaissant doucement sur mon fauteuil. Pleurer de rire, tout seul comme ça et comme un con, sous le regard suspicieux des passants absents, y aurait plutôt de quoi pleurer de consternation, mais on va pas faire la fine bouche, on prend ce qui vient.

 Zigzaguant modérément, je me laisse glisser (léger faux-plat descendant) dans un état de béatitude croissante vers un vague rond-point que j'entrevois indistinctement à travers mes larmes. J'ai appris à la Prévention Routière que conduire détendu est recommandé. J'applique et ploc. Ceci dit sans malice.

Parvenu quand même sans encombre chez moi, la chatte de la voisine m'attend derrière le portail (honni soit kiki mâle).  Elle se roule sur le dos pour que je lui gratte le ventre. Je m'exécute.

Vive la tendresse. Vive l'amour.

Il m'en faut vraiment peu pour être heureux. Et, comme l'a dit AROVET  L. I.  " il suffit d'être heureux ".

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Raymond Guiol,         Mémoires d'une autre vie      (Société des  Ecrivains)

Rédigé par : J.C Azerty )

Sur les hauts de Vérignon, la déesse des lieux



jeudi 29 mars 2012

Un portrait de Dodo le Saumâtre ?



  "Il banquette, il baise, il fume, il boit. Là où l'argent abonde, putes, mafieux et délateurs surabondent. Il envoie foutre les serveurs, maltraite ses courtisans, humilie ses connaissances, méprise les femmes, se fait sucer dans les couloirs, se pavane en slip, au petit matin, dans la salle à manger d'un grand hôtel ".

                                                                   ( Alain Badiou, La République de Platon  )


Dans ce passage de l'adaptation très très libre et personnelle de La République de Platon par Badiou, il m'est difficile de ne pas penser à Dodo le Saumâtre. Certains détails semblent vraiment avoir été inspirés par lui.

Dans le passage de La République "retravaillé" par Badiou, Platon analyse la dérive morale de l'homme démocratique, dérive qui le conduit à  se muer en homme de la tyrannie.

La question que semble s'être posé Badiou en écrivant ce livre est : Si Platon avait écrit La République aujourd'hui, qu'aurait-il écrit ? Je ne crois pas du tout qu'il aurait écrit le livre de Badiou, mais les élucubrations de l'Alain en délire ne manquent pas d'intérêt, dans le détail au moins.

Cependant, lisant Badiou, je reste persuadé que la principale vertu de son livre, sinon la seule, est de nous inciter à relire très attentivement le texte de La République pour nous demander en quoi il nous concerne aujourd'hui, quels enseignements restés actuels il contient. Or c'est en effet un livre très actuel et riche d'enseignements, même si les formes de démocratie que connaissait Platon étaient très éloignées des démocraties que nous connaissons.

Un grand texte philosophique reste actuel au moins autant par les questions qu'il pose que par les réponses qu'il propose. Les réponses sont souvent dépassées, comme, chez Platon,  au livre X de La République, celles qui portent sur la poésie imitative et sur l'immortalité de l'âme, car elles procèdent d'une doctrine métaphysique dogmatique et indémontrable, et ce n'est pas le tour de basse-passe badiouesque, troquant l'âme immortelle contre un Sujet atemporel dont la paternité me paraît d'ailleurs plus hégélienne que platonicienne, qui nous fera avaler cet idéalisme new-look. Mais les questions, elles, restent ouvertes, y compris celles qui portent sur l'existence éventuelle de  "l'âme", sur ce qu'on peut bien désigner sous ce mot, sur l'immortalité, et -- pourquoi pas -- sur la légitimité de certaines formes d'art dans une cité idéale. Autant dire qu'elles sont innombrables, et c'est ce qui rend la lecture de Platon toujours aussi excitante. Et même celle de Badiou. Du coup, mon excitation de mite philosophique s'en trouve décuplée.

Ainsi, une des questions que nous pose Platon (au livre VIII de La République) et qu'il est légitime et souhaitable que nous nous posions me semble être la suivante : dans quelle mesure et à quelles conditions l'exercice de la liberté individuelle et privée, telle que l'organisent les sociétés démocratiques contemporaines, est-il compatible avec la transmission, la protection et la pratique de la vertu démocratique ? Cette vertu démocratique, Montesquieu, dans l'Esprit des Lois, l'a définie ainsi : c'est l'aptitude des citoyens à faire passer l'intérêt commun avant l'intérêt particulier, l'intérêt public avant l'intérêt privé. Que cette vertu décline et meure, la démocratie décline et meurt. Montesquieu, comme Platon avant lui, montre combien la vertu démocratique est fragile.

Il me paraît clair que Dodo le Saumâtre n'a jamais lu attentivement ni médité La République de Platon, ni d'ailleurs l'Esprit des lois, de Montesquieu. Dommage pour lui. Dommage pour la transmission, la défense et l'illustration de la vertu démocratique. Dommage pour la démocratie.

Pauvre Dodo le Saumâtre. S'il avait lu le livre X de La République, il aurait découvert quel sort lui était réservé, s'il s'obstinait dans  ses turpitudes, et peut-être aurait-il trouvé en lui la force d'y échapper :

" Quant aux hommes injustes, j'affirme que la plupart d'entre eux, à supposer que durant leur jeunesse ils aient pu demeurer inaperçus, quand ils arrivent en fin de parcours, ils se font prendre et deviennent un objet de risée. Parvenus à la vieillesse, misérables, ils sont couverts d'insultes de la part des étrangers et aussi de leurs concitoyens, on les fustige, et ils sont victimes des rudesses dont tu parlais quand tu disais justement "ils seront torturés, ils seront marqués au fer".  Tous ces sévices, si tu y  réfléchis, tu m'as entendu dire qu'ils les subissaient. "


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.



PlatonLa République , traduction, présentation et notes de Georges Leroux   ( GF / Flammarion )

 Montesquieu ,     L'Esprit des lois   ( édition électronique : classiques. uqac. ca / )

Alain Badiou,   La République de Platon     ( Ouvertures / Fayard . A noter que Badiou dirige la collection où paraît son livre. On n'est  jamais si bien servi...)

( Rédigé par : Babal )



mercredi 28 mars 2012

De quoi Strauss-Kahn est-il le nom ?

Le feuilleton Strauss-Kahn s'enrichit d'un  nouvel épisode. Il mérite à mon avis plus que quelques blagues et autres éructations.

Résumons d'abord les principaux  épisodes :

1/  2008 : affaire Piroska Nagy . Nommé Directeur du FMI  fin septembre 2007, en fonction à compter du 1er novembre 2007, DSK fait l'objet, dès l'année suivante, d'une enquête interne au FMI : on le soupçonne de favoritisme envers sa collaboratrice et maîtresse, Piroska Nagy. Celle-ci, dans une lettre aux enquêteurs, l'accuse d'avoir "abusé de sa position " pour obtenir ses faveurs, en d'autres termes de s'être rendu coupable de harcèlement. DSK reconnaît une "erreur de jugement" et présente ses excuses à sa femme et au FMI. L'affaire est classée.

2/  14 mai 2011 : accusé d'agression sexuelle par une femme de chambre du Sofitel de New-York, Nafissatou Diallo, DSK est arrêté et incarcéré. Convaincu d'avoir eu une relation sexuelle avec la plaignante, il reconnaîtra "une faute morale" envers sa femme, ses enfants et les Français. Il jure ses grands dieux de ne s'être livré ni à une agression ni à une relation tarifée, mais rien n'oblige à le croire et le doute demeure.

3/   Rentré en France, il se retrouve à nouveau accusé de tentative de viol, cette fois par Tristane Banon. Il est sauvé par la prescription, le parquet ayant néanmoins reconnu des faits constitutifs d'une agression sexuelle (arrêt du 13 octobre 2011).

4/  Dans l'affaire du Carlton de Lille, convaincu d'avoir participé à des parties fines en compagnie de prostituées mises à  sa disposition par ses amis, à New-York et à Paris, il est mis en examen le 26 mars 2012 par les juges d'instruction lillois pour proxénétisme aggravé en bande organisée, et laissé libre moyennant une caution de 100 000 euros.

Rappelons que juste avant le 14 mai 2011, Dominique Strauss-Kahn, brillant économiste et ténor du PS, s'apprête à présenter sa candidature aux primaires de son parti en vue de l'élection présidentielle de 2012. Les sondages le donnent comme favori à ces deux élections.

De quoi DSK est-il donc le nom ?

C'est d'abord celui d'un homme qui, à cause de son avidité sexuelle, est engagé, depuis au moins l'année 2008 et, sans doute, depuis bien plus longtemps, dans une dérive qui l'expose à se retrouver sous le coup de poursuites pour des faits graves relevant de la criminalité de droit commun et passibles en France de la Cour d'assises. Rappelons que l'agression sexuelle est punie de 5 ans d'emprisonnement. Le tarif pour le crime de proxénétisme aggravé en bande organisée est de 20 ans.

C'est ensuite le nom d'un homme politique, en principe promis à de hautes destinées, et qui fait preuve d'une légèreté, d'une inconscience ou d'un cynisme  proprement stupéfiants. Je pencherais pour le cynisme car Monsieur Strauss-Kahn ne pouvait  ignorer à quoi ses actes risquaient de l'exposer, lui, sa famille et ses concitoyens.

Strauss-Kahn est en effet le nom d'un homme politique qui tient un double discours, joue un double jeu, mène une double vie. Qu'il trompe sa femme, c'est leur affaire à tous les deux, mais il a trompé aussi ses électeurs et les Français.

Strauss-Kahn, c'est encore -- et surtout -- le nom des scandales et des dérives graves qui n'auraient pas manqué de se produire s'il avait été élu président de la République et auxquels nous avons heureusement échappé.  Grâces en soient rendues à Nafissatou Diallo, à Tristane Banon et aux juges de Lille.

Strauss-Kahn, c'est le nom d'un politicien déconsidéré, déshonoré.

Quant à sa femme, qui n'a cessé de le couvrir, de lui "pardonner" ou de crier à son innocence, il ne doit pas lui échapper qu'en se conduisant ainsi, elle ne s'exposait pas seulement au ridicule, mais surtout à des soupçons de complicité. On dit qu' il fut un temps où elle se montrait même fière des frasques de son mari. Il ne faut vraiment pas être dégoûtée. D'aucuns vantent son courage dans l'adversité. Moi, elle me fait penser à ces épouses masochistes et soumises qui se taisent quand le père viole sa fille ou qui le laissent essorer leur fils de trois ans dans la machine à laver.

Je ne peux pas m'empêcher de trouver ce couple répugnant. Et ce qui est le plus répugnant, ce n'est pas seulement la conduite du mari, c'est leur acharnement à tous les deux à se produire devant les caméras, à se répandre dans les gazettes, à faire parler d'eux à tout prix, à soigner leur image, alors que la moindre décence les inviterait à se faire oublier.  Sinistres pantins médiatiques, incapables de quitter la scène malgré les jets de tomates, pataugeant dans la boue puante d'affaires de droit commun, crapuleuses, sordides. Comme s'ils ne se  sentaient plus capables d'exister autrement que sur cette scène.

L'immunité absolue : voilà ce dont rêvent ces gens et qu'ils croient pouvoir se payer parce que la richesse permet de s'offrir ne serait-ce qu'une apparence d'honorabilité.  Et tant qu'un semblant d'apparence est sauf, tant qu'on peut monnayer la servilité de quelques courtisans, tout est gagné, fors l'honneur. Miser ainsi, de façon récurrente, systématique, sur la bêtise de ses concitoyens, sur le miroir aux alouettes de la célébrité, sur l'oubli, sur l'amalgame entre ce qui est licite et ce qui ne l'est pas, quelle écoeurante, quelle révoltante façon de défendre bec et ongles les positions enviables conquises dans la sphère médiatique ! Me Henri Leclerc, dans l'espoir de fragiliser la décision des juges, prétend qu'on voudrait réprimer le mode de vie "libertin" de son client : mais, mon brave homme, ce n'est pas de cela qu'il est question, mais d'actes criminels réprimés par la loi.

Nous sommes tous pris dans la société du spectacle, pas seulement au sens où Debord l'entendait, et pas toujours pour le pire (voir la Syrie). Certains, toutefois, habitués au pouvoir (pouvoir politique, pouvoir de l'argent, pouvoir que donne la possession d'un patrimoine culturel hérité...) sont experts dans la manipulation des médias auxquels ils ont un accès privilégié, pour défendre des intérêts privés allègrement confondus avec l'intérêt public. Le clan Strauss-Kahn  profite clairement de ces privilèges mais on pourrait citer bien d'autres exemples.

Un des enjeux de la prochaine élection présidentielle est de savoir ce que nous attendons au premier chef du plus haut serviteur  de l'Etat. La compétence, la lucidité, le savoir, le caractère, l'aptitude à prendre les bonnes décisions dans l'urgence, une vision cohérente et réaliste de l'avenir du pays, ce sont là, certes des qualités indispensables. Mais elles sont toutes subordonnées à une qualité toute simple, qui présente toutefois l'inconvénient, aux yeux de certains, de porter un nom un peu banal, un peu gris : l'honnêteté. Ce que nous attendons d'abord du prochain président de la République et de l'équipe dont il s'entourera, c'est qu'ils et elles fassent preuve d'honnêteté, voire d'intégrité. Voire d'une qualité plus haute, pas très à la mode il faut le dire : la vertu. Car des gardiens de la cité que sont les représentants du peuple, il est légitime qu'ils fassent preuve de vertu.

Si Dominique Strauss-Kahn avait la moindre idée de la noblesse de toute responsabilité élective dans une démocratie, depuis la charge d 'adjoint au maire dans une commune de cinq cents habitants jusqu'à celle de Président de la République, il aurait renoncé définitivement à jouer le moindre rôle public. Car il est un menteur. Un menteur qui, de plus, a trop flirté avec la légalité pour conserver l'estime de ses concitoyens.. Il a osé croire qu'il pouvait concilier ses vices et ses passions privées, soigneusement dissimulées, avec l'exercice de fonctions publiques. Il est devenu un contre-exemple, et sa conduite doit être analysée et citée comme une manifestation du mal le plus redoutable pour la démocratie.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Platon, la République , traduction et présentation par Georges Leroux (GF Flammarion)

Alain BadiouLa République de Platon  ( Ouvertures / Fayard )

Guy Debord,    La Société du spectacle ( NRF Gallimard)

( Rédigé par : SgrA° )



mardi 27 mars 2012

Un peu de douceur dans un monde de brutes



Mozart, Divertimento K 563

 (Trio Zimmermann : Frank Peter Zimmermann, Antoine Tamestit, Christian Poltéra )

Dansante allégresse, joie lumineuse, douceurs et merveilles..........

(Rédigé par : Linda )


Odi Trousse-Canum vulgus et arceo

Je hais les euphémismes. Nos médiatiques de tout poil en raffolent, sans doute par peur panique de blesser qui que ce soit : pensez donc, un procès est si vite intenté, à l'heure où un  père de famille qui, depuis longtemps avait laissé en rade la petite famille, s'avise de porter plainte contre la France  -- c'est-à-dire contre nous tous -- au motif que nos policiers ont déquillé son assassin de fiston.

Un de ces euphémismes abusivement institués, c'est "mis en examen". Ah que c'est plat ! que c'est insuffisant. Comme je préfère le bon vieil  "inculpé", de l'époque où l'on ne s'embarrassait pas à l'excès de présomption d'innocence.

C'est ainsi que le célèbre Menotté de Manhattan, le convict de Ryker's Island, le dénommé Trousse-Cane, le bien nommé, se retrouve inculpé de  proxénétisme aggravé en bande organisée . Ah ! que ces termes font chaud au coeur ! Ah ! que ces mots sont doux ! qu'ils sont intéressants !Cette fois-ci, c'est le déshonneur public, la casserole bien accrochée, en attendant une bonne grosse condamnation. Merci, Messieurs les Juges d'instruction .

Ah! comme je suis content ! Ma haine du Trousse-Cane et de son invraisemblable Cocue magnifique trouve une appréciable satisfaction. Le couple devrait s'abstenir un temps de paraître aux étranges lucarnes et de rôder du côté de Cambridge ou du Conseil de l'Europe, et ses thuriféraires de tout poil la mettre un temps en veilleuse. C'est déjà ça. Ils commençaient vraiment à nous gonfler, ces empaffés. Mais il est vrai que l'impudence n'a pas de limites.

Merci de tout coeur, Messieurs les Juges d'Instruction . Vous faites honneur à la justice française.

S'agissant du douteux (respectons la présomption d'innocence) Trousse-Cane, je préconiserais, s'il était condamné (respectons les formes légales), l'enfoncement public du petit bout de bois dans les oneilles.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.




lundi 26 mars 2012

De la haine

Sur son blog, Vous avez dit sécurité, Laurent Mucchielli donne la parole à un Monsieur Jacques Le Bohec, dont les positions à propos de l'affaire Merah me rappellent irrésistiblement celles de ces intellectuels "de gôche" -- mais d'une gôche caviar -- dépeints avec tant de férocité par Stanley Kubrick dans son Orange mécanique. Ces gens, toujours prêts à trouver mille excuses aux assassins (enfance malheureuse, issus d'un peuple qui a beaucoup souffert, victimes du racisme etc.), et à oublier les victimes, m'ont toujours viscéralement dégoûté et  suscitent en moi une invincible haine. Ils sont typiques de ces consciences malheureuses à jamais prises dans d'insurmontables et répugnantes contradictions.

La haine a mauvaise presse. Je me souviens de m'être vu renvoyer une lettre bien sentie envoyée au Courrier des lecteurs du journal  Le Monde, papier dans lequel, le lendemain de la mort de François Mitterrand, personnage infiniment douteux, j'exprimais ma haine inexpiable pour le garde des sceaux de la bataille d'Alger.  "Le Monde se refuse à imprimer des appels à la haine", m'avait-on répondu pour justifier ce refus. Pudibonderie assez typique d'un canard dont la rédaction était à l'époque farcie de chrétiens "de gôche" (elle l'est toujours d'ailleurs, mais ils ont viré au centre-droit).

La haine est pourtant un sentiment légitime et sain. Aussi sain et légitime que l'amour, avec lequel elle forme d'ailleurs un couple bien connu. Il est des orgasmes de haine comme il est des orgasmes d'amour : tout aussi bons pour la santé. Qui aurait l'idée de contester aux victimes le droit à la haine pour les bourreaux de leurs parents, de leurs frères et soeurs, de leurs enfants ? Si les enfants Juifs de Toulouse sont, comme il a été justement répété, nos propres enfants, notre haine pour leur assassin est parfaitement justifiée. Notre haine pour son frère, probable inspirateur des actes du cadet, a le droit d'être inexpiable.

La haine, dira-t-on, est meurtrière. Et alors ? Qui contestera que Mohammed Merah, que Khaled Kelkal méritaient la mort ? que ces parents qui ont essoré leur enfant de trois ans dans une machine à laver méritent la mort ? Il faudra bien se décider à abroger la loi abrogeant la peine de mort. Il faudra bien revenir aux exécutions publiques, à leur vertu d'exemplarité incomparable. Ce pays de haute civilisation qu'est la Chine l'a bien compris. Qui regrettera certains lynchages du temps de la Libération ?

La haine est justifiée, elle est saine, elle est purificatrice, chaque fois que certains crimes apparaissent comme des dénis d'humanité, d 'une intolérable atrocité, que certaines trahisons ne sauraient être lavées que dans le sang des coupables. Crimes crapuleux, crimes politiques (comme ceux que perpètre en Syrie le régime  Assad -- assad comme assadssin  -- crimes racistes : autant d'étincelles propres à allumer l'incendie purificateur de la haine.

Préservons précieusement en nous notre capacité de haine. Haine pour les bourreaux. Haine pour les tyrans.

                                                                            *

La haine réserve à  ses amants d'exquises voluptés. Je me souviens d'avoir éprouvé un véritable orgasme de haine le soir où, au JT de 20 heures, nous pûmes assister en direct à la liquidation de Khaled Kelkal. Nous vîmes littéralement, avec les yeux de l'âme, qui opère avec l'efficacité du ralenti, les balles de nos policiers pénétrer dans la chair du traître, s'y frayer voluptueusement un chemin,  y faire exploser en gerbes de sang les organes vitaux.. Ah ! quel moment !

Je m'avise que, pour bien jouir d'un pareil spectacle, il faut avoir la force d'imagination nécessaire pour ressentir (toujours grâce à cet effet de ralenti dont sont capables seules les âmes excessivement raffinées comme la mienne)  ce que ressent le supplicié : cela suppose, en somme, qu'au moment de son supplice, on se mette à sa place, on ne fasse plus qu'un avec lui. C'est là, me semble-t-il, la source des formes les plus exquises du sadisme.

Banal raffinement de cruauté, dira-t-on, que celui d'un bourreau imaginant les souffrances de sa victime. Mais justement, il ne s'agit pas seulement d'imaginer ; il s'agit de dépasser la simple représentation. Il s'agit vraiment de ne faire plus qu'un avec la victime, de souffrir ce qu'elle souffre, de mourir avec elle. Ce n'est pas autre chose, en somme,  que de la compassion, au sens étymologique du terme... Ultime et paradoxal retournement de la haine en amour ? Peut-être certains moines de l'Inquisition furent-ils capables de pareilles extases au moment où leurs victimes agonisaient sur le bûcher...

Etrange processus d'identification qui s'apparente  à ce qui se produit  dans l'amour physique : on ne fait bien jouir sa partenaire que si on fait sien son plaisir à elle, que si on jouit de sa propre jouissance. Singulière expérience, si l'on y songe : entrer dans la chair de l'autre, se couler dans ses nerfs, ses muscles, ses neurones, se l'approprier,  le vampiriser,  l'habiter, pour ne faire plus qu'un avec lui. Il y a une tendresse du sadisme comme il y a un sadisme de la tendresse.

De même que l'amant d'élite entre dans la conscience de sa maîtresse, le bourreau d'élite entre dans la conscience de sa victime et s'unit à lui dans une  extase de souffrance et de mort.

C'est pourquoi, paradoxalement, la haine est un incomparable instrument de connaissance, seulement égalée par l'amour sur le terrain de la perspicacité. L'intuition haineuse perce les blindages les plus épais. Haïr quelqu'un, c'est vouloir le connaître intimement, pour mieux le perdre. Ainsi la haine est-elle, à ce jeu, bientôt menacée d'inversion amoureuse. On ne se risque jamais impunément au jeu de la compassion...

Ah ! comme ces considérations me transportent ! comme elles me mettent hors de moi !

Délices de la haine, je vous aime d'amour !


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux   (à copier cent fois)


Octave MirbeauLe Jardin des supplices  (Folio)

http://insecurite.blog.lemonde.fr

Prud'hon, La Justice et la Vengeance poursuivant le Crime  (Louvre)

De l'assassinat d'enfants considéré comme un des beaux arts

Toute la France a été justement bouleversée par l'assassinat des enfants de Toulouse et les médias continuent d'y réserver leurs gros titres. Mais que dire de ces parents qui ont essoré dans leur machine  à laver leur fils de trois ans, coupable de "mauvais résultats à l'école" (à trois ans!) , jusqu'à ce que mort s'ensuive ?  Espérons que nos compatriotes auront gardé une réserve d 'indignation car ce crime-là vaut bien l'autre.

Le martyre des enfants, les femmes battues jusqu'à la mort, que de forfaits abominables dans le huis-clos des familles...

dimanche 25 mars 2012

Cupressacée

A Raymond Queneau


Quand Jeannette légifère le chat-tigre de mon chétif, bilatéralement l'ellipsoïde coupe comme une fontanelle : son minus hexadécimal remilitarise ma langue-de-chat.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : Babal )




" Les Bonnes ", de Jean Genet, revisitées par Jacques Vincey

Dans  Comment jouer " Les Bonnes" -- texte qui tient lieu d'introduction à l'édition Folio des Bonnes --  Jean Genet explique comment il voit la mise en scène et le jeu des interprètes :

Le jeu :  " Furtif. C'est le mot qui s'impose d'abord. Le jeu théâtral des deux actrices figurant les deux bonnes doit être furtif. Ce n'est pas que des fenêtres ouvertes ou des cloisons trop minces laisseraient les voisins entendre des mots qu'on ne prononce que dans une alcôve, ce n'est pas non plus ce qu'il y a d' inavouable dans leurs propos qui exige ce jeu, révélant une psychologie perturbée : le jeu sera furtif afin qu'une phraséologie trop pesante s'allège et passe la rampe. Les actrices retiendront donc leurs gestes, chacun étant comme suspendu,  ou cassé. Chaque geste suspendra les actrices. Il serait bien qu'à certains moments elles marchent sur la pointe des pieds, après avoir enlevé un ou les deux souliers qu'elles porteront à la main, avec précaution, qu'elles le posent sans rien cogner  -- non pour ne pas être entendues des voisins d'en-dessous, mais parce que ce geste est dans le ton. Quelquefois, les voix aussi seront comme suspendues et cassées. "

Le décor des Bonnes : " Il s'agit simplement de la chambre à coucher d'une dame un peu cocotte, et un peu bourgeoise. Si la pièce est représentée en France, le lit sera capitonné -- elle a tout de même des domestiques -- mais discrètement. [ ... ] Les robes, pourtant, seront extravagantes, ne relevant d'aucune mode, d'aucune époque. Il est possible que les deux bonnes déforment, monstrueusement, pour leur jeu, les robes de Madame, en ajoutant de fausses traînes, de faux jabots, les fleurs seront des fleurs réelles, le lit un vrai lit. Le metteur en scène doit comprendre, car je ne peux tout de même pas tout expliquer, pourquoi la chambre doit être la copie à  peu près exacte d'une chambre féminine, les fleurs vraies, mais les robes monstrueuses et le jeu des actrices un peu titubant.

  Et si l'on veut représenter cette pièce à Epidaure ? Il suffirait qu'avant le début de la pièce, les trois actrices viennent sur la scène et se mettent d'accord, sous les yeux des spectateurs, sur les recoins auxquels elles donneront les noms de : lit, fenêtre, penderie, porte, coiffeuse, etc. [...]. "

La première version des Bonnes date de 1947. La première des Mains sales, de Jean-Paul Sartre, a lieu en 1948 ; celle de La Cantatrice chauve, d'Eugène Ionesco en 1950. Epoque faste pour le théâtre français.

Chacun à sa manière, Genet, Sartre  et Ionesco se servent des conventions du théâtre "réaliste", du drame "bourgeois" ou du vaudeville, pour les subvertir et inventer un autre théâtre. Le texte Comment jouer "les Bonnes"  me paraît révélateur des hésitations de Genet sur la manière d'y parvenir. Il semble opter d'abord pour un jeu "furtif",  réservé, associé à une scénographie réaliste/vériste ( "la chambre à coucher d'une dame un peu cocotte et un peu bourgeoise"). Mais ces indications sont contredites par celles qui évoquent des robes "extravagantes", que les bonnes auront licence de déformer "monstrueusement, pour leur jeu ", un jeu "un peu titubant"; par cette indication encore : " il faut que les actrices ne jouent pas selon un mode réaliste" . Quant à la scénographie, imaginée pour une hypothétique représentation dans le théâtre antique d'Epidaure, elle finit par se réduire à rien, les actrices ayant la liberté de choisir elles-mêmes, dans un espace scénique vidé de tout élément de décor, des "recoins auxquels elles donneront les noms de : lit, fenêtre, penderie, porte, coiffeuse, etc. "

Genet esquisse, en somme, dans ce texte, à l'intention des futurs metteurs en scène, une façon  "sage" et une façon nettement moins conformiste de monter Les Bonnes.

Avant d'assister à la représentation des Bonnes par la Compagnie Sirènes dans la mise en scène de Jacques Vincey,  j'avais dû voir la pièce deux ou trois fois dans de très estimables interprétations, qui se ralliaient peu ou prou à la manière sage : jeu furtif et scénographie réaliste.  Je confesse m'y être à chaque fois un tout petit peu ennuyé.

Vincey a délibérément choisi  la manière non conformiste, qui tourne carrément le dos au jeu "furtif" et à la scénographie réaliste. Le résultat est époustouflant.

Il a eu l'idée d'ajouter un quatrième personnage, un homme. Celui-ci apparaît au début du spectacle, tout nu à l'avant-scène, pour nous dire des passages de Comment jouer "les Bonnes", notamment ce que dit Genet du " jeu furtif ". L'acteur qui l'incarne est très beau, et mon copain Guillaume, qui était dans la salle, a dû, tel que je le connais, être bien ému.  Le décalage entre les propos de Genet sur le jeu furtif et cette sereine apparition à poil était tel que j'ai pensé à une provocation dans l'esprit d'Antonin Artaud. C'en était une : la révolte de Genet est cousine de celle d'Artaud. Toujours dans Comment jouer "Les Bonnes", Genet  donne l'impression de ne pas trop aimer sa propre écriture : " Le jeu sera furtif afin qu'une phraséologie trop pesante s'allège et passe la rampe ", écrit-il. J'entends bien que cette phraséologie est celle de ses personnages, non la sienne, sauf qu'on la retrouve dans ses romans, comme Notre-Dame-des-Fleurs. Or cette phraséologie "pesante" , cette écriture très classique, parfois en effet lourdement classique, ce n'est pas seulement le style de Claire et de Solange, c'est la marque la plus évidente du style de Genet. Une écriture efficace en raison du décalage entre ce qui est dit, la violence dérangeante de ce qui est dit, et la manière de le dire. On retrouvera quelques décennies plus tard ce mélange de saveurs dans l'écriture de Bernard-Marie Koltès.

Les Bonnes n'est pas une pièce compliquée : sa structure en trois volets, elle aussi très classique, convient parfaitement pour enfermer les personnages dans un engrenage tragique aussi impeccablement impitoyable que chez Racine. Mais l'écriture, elle, dans son détail, est complexe. Cela tient à ce que, dans l'urgence,  beaucoup de choses affleurent, doivent être dites, éclatent en paroles violentes : la révolte, l'humiliation, l'amertume de l'échec, la rage, la haine, les enjeux de pouvoir et de domination entre les deux soeurs, la tendresse, tout cela pris dans un jeu de rôles qui est à la fois la répétition obsessionnelle des rapports avec Madame et une dernière répétition pour un meurtre qui n'aura pas lieu ( Le meurtre de Madame n'aura pas lieu, beau titre à la Giraudoux !) . Rarement un  texte de théâtre aura sollicité les actrices de donner une  gamme aussi variée d'affects, connectés les uns aux autres, noeud de vipères...

Une telle richesse, une telle complexité, exigent une direction d'acteurs transcendante, et Jacques Vincey est un directeur d'acteurs exceptionnel. Tournant le dos au jeu "furtif" recommandé par Genet, il a choisi au contraire un jeu expressionniste, violent,  et a fait confiance à cette "phraséologie" superbement déclamatoire que l'auteur trouvait un tantinet pesante, dans un tempo pas trop rapide, qui permet de suivre les glissements permanents des personnages d'un état à un autre. Il faut dire qu'il pouvait compter sur trois actrices de grande classe, magnifiquement engagées : Hélène Alexandridis (Solange), Myrto Procopiou (Claire) et la grande Marilu Marini ( l'ex égérie d'Alfredo Arias) qui donne de Madame une incarnation inoubliable, hallucinante et effrayante -- miel et brutalité mêlées. La lenteur du tempo, la déclamation appuyée, l'utilisation de maquillages évoquant des masques (Madame) ne sont pas sans faire penser au théâtre Nô.

Loin des décors réalistes du drame bourgeois la scénographie de Pierre André Weitz (également responsable des maquillages et des costumes) consiste en une haute structure métallique ajourée figurant symboliquement les pièces de l'appartement, évoquant tantôt un ring de boxe tantôt une prison, prison fermée-ouverte renvoyant à l'impossibilité pour les bonnes de s'enfuir, bien que rien, théoriquement, ne les en empêche. Le plus étonnant est que cette structure, d'une sécheresse d'épure, traversée en tous sens par les regards, posée sur un plateau nu sans rideau de fond, délimité simplement par le mur de béton du théâtre, percé seulement de quelques portes, suggère puissamment le hors-champ, l'espace désirable et interdit où évoluent Madame et Monsieur quand ils ne sont pas chez eux, sans doute grâce au décharnement squelettique, géométrique et ajouré de ce qui nous est donné à voir.

Cette structure est montée en tourniquet, façon manège, ce qui permet de bien distinguer les trois "actes" de la pièce, mais renvoie aussi au tourniquet mental dont les bonnes sont prisonnières, brûlant de se venger de Madame et incapables de se soustraire à son emprise : esclaves révoltées mais esclaves impuissantes. Seule la mort est une issue. Mais ce tourniquet est sans doute aussi celui où l'auteur est enfermé, la description transposée de sa propre névrose d'échec : " c'est un conte, écrit-il, c'est-à-dire une forme de récit allégorique qui avait peut-être pour premier but, quand je l'écrivais, de me dégoûter de moi-même en indiquant et en refusant d'indiquer qui j'étais ". Il y a dans Les Bonnes un autoportrait de l'auteur dans la manière de Francis Bacon

L'assimilation du quatrième personnage (incarné par Vanasay Khamphommala) à l'auteur lui-même est fortement suggérée dès le début par le fait qu'il est chargé de dire des passages de Comment jouer "Les Bonnes". Ce personnage discret, qui reste silencieux après la première scène, évolue lentement aux quatre coins de la scène et du décor. J'ai trouvé heureuse cette innovation qui suggère la complexité des relations entre l'auteur et ses propres personnages, qui tendent à lui échapper, dès qu'ils sont incarnés par des acteurs (car quel auteur,quel metteur en scène, même aussi talentueux que Jacques Vincey, peut se vanter de totalement contrôler les acteurs une fois qu' ils ont pris possession de leurs personnages et de l'espace scénique ?).

Tantôt voyeur, tantôt rêveur méditatif, tantôt montreur / manipulateur de marionnettes, tantôt ramasseur de mégots (!), tantôt absent, apparaissant/disparaissant d'une façon un peu fantomatique, ce personnage, dont les évolutions et les gestes ne détournaient jamais abusivement l'attention du spectateur de l'affrontement des bonnes entre elles et des bonnes avec Madame, est une des plus belles trouvailles de ce spectacle.

Une réalisation aussi aboutie, aussi cohérente, une réussite aussi éclatante, resteront pour moi comme une étape majeure dans l'histoire déjà longue des incarnations scéniques des Bonnes.


Les Bonnes, de Jean Genet, par la Compagnie Sirènes, mise en scène de Jacques Vincey, scénographie, costumes et maquillages de Pierre André Weitz, avec Hélène Alexandridis (Solange), Marilu Marini (Madame), Myrto Procopiou (Claire), Vanasay Khamphommala.

( Rédigé par : Angélique Chanu )


samedi 24 mars 2012

Manque

La dame qui tient le magasin de dessous féminins ajuste avec un soin émouvant la lumière d 'un spot sur un ensemble rose saumon. Petite brune charmante, jupette bien sage et corsage à l'avenant. A dû fréquenter l'école des soeurs.

Elle n'a pas de poitrine.

Dommage. Le seul soutien-gorge qui m'aurait intéressé dans sa boutique aurait été le sien.

Nos regards se sont croisés un instant. Elle a   des yeux noirs très doux, un sourire délicat, un peu mélancolique. Cinq heures après, j'en suis encore tout retourné.


J'ai toujours trouvé un peu grandiloquent et prétentieux le dernier vers de A une passante , de Baudelaire :

" O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! "

 D'accord, elle était très belle, il a été très ému, mais quoi. C'est pas le scoop de l'année. Moi, sans  aucunement me vanter, des rencontres comme celle-là, j'en fais au minimum une par jour. Et j'y ai toujours survécu.

On va pas en chier une pendule.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : John Brown )



vendredi 23 mars 2012

La chair et le sacré

Sur son blog, à propos de la tuerie de Toulouse, Paul Edel cite un passage des Carnets d'Albert Camus :

"la chair, la pauvre chair, misérable,sale, déchue, humiliée, la chair sacrée."

Cette remarque me paraît dérivée d'un christianisme dont l'humanisme de Camus propose au fond une version athée.

On admettra sans peine que, dans l'absolu, la chair puisse être considérée comme sacrée. Faisant du théâtre, j'ai moi aussi professé naguère que le seul péché mortel que je reconnusse, c'était le mal qu'on fait aux corps, la souffrance qu'on leur inflige, quand cette souffrance n'est pas rendue absolument inévitable par l'objectif de guérir. Je le pense encore.

Mièvreries. Attendrissements insuffisants.

Que pèsent-ils en effet dans un monde où sévissent, depuis la nuit des temps, toutes les formes de la violence contre les corps, et où tout nous démontre que la chair, celle des hommes mais aussi celle des animaux, n'a jamais eu rien de sacré dans les faits?

Les événements de Toulouse réactualisent cette méditation sur la chair. Qu'y a-t-il de commun entre la chair de l'assassin et celles de ses victimes ? Comment admettre que, si la chair de ces pauvres enfants froidement exécutés est sacrée, celle de leur bourreau l'est aussi ? Qui a regretté que sa chair soit criblée de balles à son tour ?  Qui regrettera la balle dans la tête qui l'a achevé ? Qu'y a-t-il de commun entre la chair de Mohammed Merah et celle de ses victimes ?

Tout.

 Viande et tuyaux. Pistons et soufflets.

Sacraliser ça ? Autant sanctifier la vessie natatoire des poissons et le gésier des poulets.

Aurait-il fallu sacraliser le bout d'intestin et le morceau de foie qu'on m'a enlevés à l'automne, bas morceaux partis à l'incinérateur ? Je serais mort à l'heure qu'il est.

J'ai eu récemment à faire un rappel de vaccin antitétanique. Ma femme, ancienne infirmière, s'est chargée de me faire la piqûre. J'ai cru qu'elle n'allait pas y  arriver. C'est qu'elle avait peur de me faire mal.

Mais je n'ai rien senti. Et si, d'aventure j'avais senti une douleur, ce n'est pas à moi qu'elle aurait fait mal, c'est à ma chair. Pas à moi.

Pendant cette année qui vient de s'achever, on a piqué et repiqué mon corps; on l'a perfusé, incisé, ouvert, découpé, recousu, sondé, et j'en passe. Avec beaucoup de savoir-faire et de précautions pour que la souffrance soit le moins possible au rendez-vous. Mais jamais, jamais, je n'ai eu le sentiment que c'était moi que l'on traitait ainsi. C'était ma chair. Et c'était moi qu'on voulait sauver.

Qu'est-ce qui est donc sacré, dans cette affaire ? Pour le bourreau des enfants de Toulouse, il est clair que rien de ce qui est humain n'était sacré et, en tout cas pas la chair vivante de ses semblables. Le seul sacré qui, pour lui, tenait la route, c'était Dieu. Son Dieu m'est à jamais incompréhensible et étranger. Absent. Le seul sacré que je pourrais peut-être reconnaître serait un sacré reconnu et proclamé par d'autres hommes.

Un sacré purement humain ?

Si la chair peut être dite "sacrée", c'est qu'elle est l'inévitable support de ce qui  serait le véritable sacré humain, de quelque chose qui n'existe pas sans la chair, qui ne lui survit pas, qui émane d'elle mais qui n'est pas elle. Ce n'est même pas la conscience,  car si la conscience de Mohammed Merah est sacrée, moi je veux bien me faire chèvre.

Ce qui serait digne d'être sacralisé dans la chair, dans la conscience née de la chair, c'est quelque chose qui les dépasse, les surpasse en valeur, et dont on peut se faire une idée en faisant l'effort de se représenter ce qu'étaient la confiance, l'innocence, les rires et les rêves, l'amour  de la mère, l'amour du père, l'amour de la vie, qui chantaient dans la conscience des enfants assassinés. L'amour des fleurs et des arbres, l'amour des animaux, l'amour de la musique, l'amour des choses belles, l'amour des livres, l'amour de la connaissance, et, par-dessus tout, l'amour des visages humains, des visages chaque jour retrouvés, des visages inconnus chaque jour découverts, des voix des autres, de la présence des autres, l'amour des autres. C'est cela qui pourrait être considéré comme sacré. Mais rien ne nous oblige à le déclarer sacré. Ce choix est un choix purement humain.

En vérité, il vaut mieux laisser de côté le sacré, notion trop entachée de religieux, trop polluée par l'affectif. Il suffit de savoir à quelles valeurs nous adhérons, ce qu'est l'humain pour nous. Il nous suffit de savoir que nous pouvons nous battre pour ces valeurs et les transmettre. Mais les figer dans un sacré d'essence religieuse, c'est s'enfermer dans les contradictions et les impasses qui sont celles des religions.

Italo Calvino a défini un jour l'humain en ces termes :
" L'humain va jusqu'où va l'amour. Il n'a d'autres limites que celles que nous lui fixons. "
L'hominisation par l'amour : beau programme.

Des écrivains, des philosophes,  peuvent nous aider à approfondir notre réflexion ssur l'humain et  l'inhumain : Camus, sans doute. Platon, sûrement. Lévinas, c'est certain. Edgar MorinDostoïevski...

Et les religions aussi, à condition qu'elles ne s'enferment pas dans leurs dogmes, leurs rites et leurs interdits. Le récit du miracle de la multiplication des pains, dans le Nouveau Testament, est un récit qui vous soulève l'âme. Mais qui ne voit que le vrai miracle est dans les coeurs humains ? Du pain et du reste, on en aura toujours trop, beaucoup trop pour soi, quand on aime les autres, quand un élan d'amour vrai vous porte.

Finalement, Paul  Edel n'avait pas tort de citer ce passage de Camus. Bon point de départ pour la réflexion.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux (surtout que, par les temps qui courent, j'en ai besoin).


Platon, La République  ( GF Flammarion)

Emmanuel Lévinas, Humanisme de l'autre homme (Fata Morgana)


DostoïevskiCrime et châtiment  (Actes Sud / Babel )
                      Les Carnets du sous-sol  (Actes Sud / Babel )

Italo Calvino, La Journée d'un scrutateur  (Editions du Seuil)

http://pauledel.blog.lemonde.fr/

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : La grande Colette sur son pliant )




jeudi 22 mars 2012

Charles Pasqua et Jacques Brel en concert

Charles Pasqua (avec son inimitable accent) :

Le forcené est mort !  (1)



Jacques Brel (avec son inimitable punch)

Au suivant ! (2)



Pour une fois que Pasqua m'est sympathique, ça s'arrose. Je deviens vieux en découvrant toujours. 

Notes -
1 - Il  l'a effectivement dit au temps où il était ministre de l'intérieur . Avé l'assent et après l'assaut, ça donnait à peu près :  " Le faurcené  (pause significative) est maureu " . Un grand moment de télévision déjà. On en rit encore en famille, pourtant ça ne date pas d'hier

2 - Quand on entend les réaction du frère aîné Abdelkader, on se dit qu'en  effet des candidats risquent de se présenter. Chez les islamistes, on va au massacre comme d'autres  (3)  vont aux putes.

3 - Je ne pense à personne en particulier. 


La paix soit avec nous. et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : Gérard )



mardi 20 mars 2012

Que la bête meure

Soixante-cinq ans que le nazisme est enseveli sous son désastre, soixante-cinq ans que nous sommes délivrés de son délire de haine, et pourtant l'avertissement que lançait Bertolt Brecht à la fin de La Résistible ascension d'Arturo Ui  reste aussi actuel qu'à la création de la pièce :

" Le ventre est toujours fécond d'où est sortie la bête immonde "


Claude Chabrol a indiqué la solution  :   Que la bête meure .

Quelle que soit l'idéologie qu'elle inspire et dont elle se réclame, quelles que soient les motivations qu'elle avance, que la bête meure. La haine islamiste est aussi répugnante que la haine nazie. Que meure la bête nazie. Que meure la bête islamiste.

Sinon, la bête, inspirant quelque Erostrate fanatique et raciste, continuera d'exécuter froidement d'une balle dans la  tête les petites filles de huit ans et les petits garçons de trois ans, d' abattre des hommes et des femmes sans défense.

Des scènes semblables à ce qui s'est passé devant cette école de Toulouse, on n'en avait pas vu en Europe depuis les ghettos et les camps.

Tuons la bête. Tuons la bête dans notre société par l'éducation, par l'information, par la démocratie et par la loi. Et, chaque fois que c'est nécessaire, par les armes.

Traître et barbare : ce Français d'origine algérienne, auteur des assassinats de Toulouse et de Montauban, est un traître. Pour avoir tué de sang froid trois soldats français, ses compatriotes,  il mériterait la mort en temps de guerre. Ses complices éventuels la méritent aussi. Ils sont des traîtres à leur nation, à leur patrie.

Infiniment plus grave: ils sont des traîtres à l'humain. Ils se sont exclus de l'humain, retranchés de l'humain. L'assassinat d'enfants est un acte de barbarie. Une monstruosité pour laquelle il n'y a pas de rémission.

Est-il vraiment nécessaire que ce chien félon soit jugé ? une telle atrocité relève-t-elle de la justice ? Qu'on le liquide, même si le mieux, dans son cas, serait un lynchage lent.

On se souvient de la liquidation exemplaire, en pleine rue et sous les caméras, de Khaled Kelkal,  traître, assassin et antisémite, d'origine algérienne lui aussi. On vit pratiquement ce soir-là, en direct au JT de 20h, les balles de nos policiers s'enfoncer dans le corps du misérable. Telle fut la fin de ce desperado de l'islamisme.

Il est des heures où il est sain de faire un exemple public.

L''urgence est à nouveau à la liquidation exemplaire d'un traître. Et à sa liquidation publique. Fortifions notre unité nationale dans le sang des traîtres.

Comme Khaled Kelkal, comme beaucoup d'autres, Mohammed Merah incarne les dérives d'une certaine jeunesse maghrébino-musulmane, et particulièrement algéro-musulmane, mêlant allègrement délinquance de droit commun et terrorisme islamique, vivant grassement de ses trafics qui lui permettent de financer armes et voyages en Afghanistan et au Pakistan, et préparant tranquillement, depuis ses banlieues (ou ses quartiers résidentiels !) ses assassinats perpétrés sur ses concitoyens qui pourraient bien, si les forces de police n'y  suffisent pas, aider à régler le problème. Nous voulons croire que ces gens, habitués, depuis leur plus tendre enfance, à cracher sur les Français, la France et la loi, restent une toute petite minorité. L'avenir le dira. Mais, d'ores et déjà, la plus grande vigilance s'impose.

Les responsables de la communauté musulmane ont dénoncé avec toute la force qui convient de tels crimes dont les auteurs ne cherchent à rien d 'autre qu'à la couper de la communauté française. Cette entreprise échouera. Les exemples d'immigrés d'origine algérienne, marocaine, tunisienne, et de leurs enfants, nés en France, qui ont parfaitement réussi à s'intégrer et qui aiment, comme nous, ce pays où ils vivent, sont innombrables. L'Islam n'est nullement incompatible avec la démocratie. Ce qui est incompatible avec elle, c'est le fanatisme intégriste.

N'empêche que les Musulmans de France auraient tort de ne pas se sentir concernés par des crimes aussi atroces. Car c'est en se référant à l'Islam et au Coran que les assassins prétendent justifier leur barbarie. C'est au nom de l'Islam qu'ici et là dans le monde on coupe des têtes, on coupe des mains, on lapide des femmes, on les force à porter le voile intégral, on persécute les minorités religieuses, on étouffe les libertés. Chaque fois que l'Islam est confisqué par ses intégristes, il offre un visage hideux. Il n'est pas la seule religion à être confrontée à ce problème, mais c'est son problème maintenant, et, du coup, c'est aussi le nôtre.

Les crimes de Toulouse illuminent brusquement ce qui, par-delà toutes nos différences, nous unit, cela que catégoriquement nous refusons, ce qu'obstinément nous voulons. Nous sommes cette nation-là,  fière de l'être, nous sommes le sel de la terre. Nous portons en nous un idéal de tolérance, de justice et de paix, et c'est en son nom que nous abreuverons notre terre du sang impur des assassins d'enfants.


Lire sur Le Monde.fr : " Parce que nous sommes la France... nous votons ", par Abd al Malik, musicien, poète, et François Durpaire, historien.

"      "     "     "     "    "   :   "Merah : "un monstre issu de la maladie de l'Islam ", par Abdennour Bidar 

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : Onésiphore de Prébois)

lundi 19 mars 2012

E.-E. Cummings for ever

may i be gay

like every lark
who lifts his life

from all the dark

who wings his why

beyond because
and sings an if

of day to yes

                                   ( E.-E. Cummings )


De ce poème, j'aurais bien fait ma devise, mais encore aurait-il fallu que je me sente capable de mettre quotidiennement en pratique l'art de vivre qu'il propose. Contentons-nous donc, à l'instar du  poète lui-même, d'y trouver une ligne de conduite, pas facile à suivre au fil des heures.

Le meilleur Cummings est dans ce court poème : l'humour, la joie de vivre, et cette extraordinaire virtuosité de musicien de sa langue qu'il fut. Allitérations, assonances, s'y donnent à coeur joie, jeux de mots porteurs de sens aussi, dans une forme exemplaire de cet art de la condensation / concentration où il n'a pas d'égal.

"Traduire" Cummings est une gageure perdue d'avance. Tout juste peut-on proposer des équivalents, forcément lourdaux, gravement inexacts, musicalement ineptes : par exemple, comment rendre l'effet du dernier vers, tournoiement de balle de fronde trouant le ciel, que donnent seuls les phonèmes de l'américain ?

Allons-y tout de même d'un équivalent :


que je sois gai


comme l'alouette
qui hisse sa vie


hors de toute ombre


qui aile son pourquoi


par-delà parce que
et siffle un si

de jour à oui

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.



E.-E. Cummings, 73 poèmes, édition bilingue ( Le Temps des cerises, éditeur )

vide infra : A propos de Cummings  (lundi 3 janvier 2011)


La paix soit  avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )










dimanche 18 mars 2012

Médéric Collignon et le Jus de Bocse

Quitte à risquer le jeu de mots, autant le faire plus explicite, et si Médéric Collignon avait carrément baptisé son quartet Jus de boxe, on aurait tout de suite compris, vu le côté "j'attaque d'entrée et je rentre dedans" de sa musique, à lui et à ses trois compères.

Une heure et demie de concert presque sans interruption, sauf le temps de souffler un peu en débitant des vannes antisarkozystes (qui n'eurent pas (apparemment) l'heur de plaire à mes proches voisins, mais moi j'ai bien rigolé. Si j'avais un conseil à donner à François Hollande, ce serait de suivre des stages de théâtre et de diction, de boxe, et, surtout, de Jus de bocse : ça lui insufflerait le tonus et l'efficacité qu'il n'a pas. Il a besoin d'être redynamisé, notre François national; il paraît qu'il aime rire, mais le rire carnassier n'est pas dans son répertoire. Sans compter la diction médiocre et une gestion catastrophique de la respiration. Parlez-moi d'un Mélenchon : voilà un tribun.

Le quartet revisitait des compositions de Miles Davis. Bien que possédant un bon paquet de disques du Maître, je n'en ai reconnu aucune, soit que je n'aie  pas les bons disques, soit que le traitement à elles infligé par le Jus de bocse les ait rendues méconnaissables, sauf dans l'esprit : j'inclinerais à retenir cette explication, tant Médéric Collignon a de ressources pour transfigurer et transcender les musiques qu'il ré-interprète et re-crée (y compris celle de Miles Davis, excusez du peu) jusqu'à en faire (presque) exclusivement du Médéric Collignon.


On ne reprochera pas à Médéric Collignon de manquer de souffle ni de mal gérer sa respiration. Il joue du cornet de poche. J'ai failli y voir et y entendre une trompette : il est vrai que l'instrument était prolongé d'une antenne wifi et amplifié par les enceintes . Génial, la wifi, ça vous permet d'aller jouer en coulisses, dans les chiottes ou même dans la rue et de vous faire entendre (via les baffles) comme si vous étiez en scène.

Médéric doit compter parmi les quatre ou cinq meilleurs au monde de son instrument. Son jeu  inspiré, techniquement étincelant et puissant,  a dû susciter quelques vocations parmi les ados que leurs profs de musique avaient amenés au concert. Ses trois associés le soutiennent en soutenant la comparaison, ce qui est méritoire, vu le niveau du leader.

Médéric est appuyé par un batteur exceptionnel (Philippe Gleizes) dont le jeu virtuose et la gestuelle extatique (avec une bouille hilare qui rappelle vaguement celle de Pierre Perret) ne sont pas sans évoquer les grands maîtres de la musique soufie; d'ailleurs, pendant qu'il tambourine, Médéric danse et gambade aux quatre coins de la scène, disparaît derrière les penderillons, avant de poser son cornet  et de s'emparer du micro pour nous faire découvrir les extraordinaires possibilités d'un instrument méconnu : la voix  (la sienne). C'est époustouflant et difficile à décrire, il faut l'avoir entendu.

Pendant que tous deux assurent le spectacle, les deux autres membres du quartet équilibrent l'ensemble par une gestuelle de premier communiants bien sages (enfin presque). Frank Woeste (Fender Rhodes), rythmicien hors pair, s'affaire à son clavier et à ses boutons et imprime à tout le concert une ambiance jazz-rock électrisante. Tout le monde est d'ailleurs dûment électrifié et connecté aux enceintes, heureusement pour le bassiste, l'éternel sacrifié, en l'occurrence Frédéric Chiffoleau , duquel on put apprécier néanmoins toute la qualité du jeu dans les mouvements lents et (relativement) doux.

Cette musique, relayée par de puissantes enceintes, atteignait parfois -- sans les dépasser -- les limites de ce qu'une oreille d' hominien normalement constitué est capable de supporter (il est vrai que j'étais au troisième rang des fauteuils d'orchestre). Un bon test dans ce cas, consiste à fermer les yeux pour oublier un peu le cirque de la scène et se concentrer sur la musique. On s'aperçoit alors d'une chose étonnante : ce qu'on voit contribue considérablement à modifier, en l'amplifiant, ce qu'on entend ; cela montre bien que nos sens sont interconnectés. D'autre part, on est en mesure de mieux juger de la qualité de la musique ; en général, le test est décisif et là, il l'était : non seulement l'impression d'un niveau de décibels un peu excessif était effacée, mais l'harmonie, l'équilibre des timbres, des couleurs, le jeu inventif et virtuose des quatre musiciens,  la poésie (musclée) de l'ensemble apparaissaient pleinement; ensuite il était loisible de revenir au cirque intégral, pour recommencer un peu plus loin.

Musique soufie ? Je maintiens ma comparaison. Il s'agit, dans les deux cas, d'atteindre l'extase et de s'y maintenir en y maintenant le public. Il faudrait que celui-ci puisse s 'agiter et danser, à l'unisson des  musiciens ; malheureusement la disposition habituelle d'une salle de concert et de théâtre s'y oppose : dommage. Mais il nous reste toute l'ivresse d'une musique généreuse, inspirée, inouïe, inoubliable : on s'y est abandonné ce soir-là.

Médéric Collignon (cornet de poche et voix), Philippe Gleizes (batterie), Frédéric Chiffoleau (contrebasse), Frank Woeste ( Fender Rhodes)

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux;

( Rédigé par : Gehrardt von Krollok )

Médéric Collignon et le Jus de Bocse ( à Millau-en-jazz)

samedi 17 mars 2012

Les pestiférés de Jaffa

Cet épisode célèbre de la campagne d'Egypte eut lieu le 11 mars 1799, quatre jours après la prise de Jaffa (7 mars). Bonaparte rendit visite aux victimes de l'épidémie de peste qui sévissait dans l'armée.

Devenu Premier Consul, Bonaparte commanda à Antoine-Jean Gros, devenu, avec David, le peintre officiel du régime, un tableau commémorant l'événement. L'oeuvre fut exposée pour la première fois au Salon de Paris le 18 septembre 1804, peu de temps avant la proclamation de l'Empire.

La composition est clairement guidée par un souci de glorification et de propagande. Au centre, Bonaparte, en tenue d'apparat, touche à la poitrine un malade. Son visage exprime à la fois la maîtrise de soi et la compassion. Un personnage, qui paraît inquiet (un médecin), semble tenter de retenir son bras. Un officier, en retrait, donne lui aussi des signes d'effroi ; il porte à sa bouche un linge censé lui éviter la contagion. Sur la colline, à l'arrière-plan, flotte un drapeau français surdimensionné : la ville est prise, mais des combats continuent, comme en témoignent les fumées de la canonnade.

Trois Arabes (plutôt que des Turcs) soignent les malades et leur distribuent du pain. Leur présence semble attester qu'une collaboration entre vainqueurs et autochtones s'est installée, au moins pour tenter d'enrayer l'épidémie. Un minaret fait face au drapeau français et les malades sont installés dans une mosquée : s'agit-il de suggérer l'idée d'un Bonaparte protecteur de  l'Islam contre l'oppresseur Turc et, à ce titre, bien accueilli par les populations locales ? Est-ce aussi pour faire oublier la violence de la prise de Jaffa, qui fut mise à sac ? Meurtres et viols se multiplièrent dans la ville conquise, et les 3 000 prisonniers Turcs furent tous exécutés.

Rappelons que Bonaparte quitta l'Egypte le 23 août 1799, laissant le commandement de l'armée à Kléber. Après l'assassinat de celui-ci, le corps expéditionnaire français capitula le 31 août 1801. D'un point de vue militaire, l'équipée égyptienne fut loin d'être une promenade de santé et s'acheva par un désastre, prélude à des désastres ultérieurs, épilogues des entreprises d'invasion et d'occupation (de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Russie) qui toutes suscitèrent des mouvements de résistance populaire, s'achevèrent par la liquidation du régime impérial et retardèrent de trois quarts de siècle l'avènement et la consolidation de la République. La plupart des historiens français persistent cependant dans  une certaine indulgence pour Napoléon Bonaparte. On ne leur emboîtera pas le pas.

Sous l'Empire, Gros peindra encore deux tableaux inspirés par l'expédition d' Egypte : La Bataille d'Aboukir (1806) et Napoléon aux Pyramides (1810). Les Pestiférés de Jaffa font bien apparaître à la fois les qualités et les limites du peintre : la solidité de la composition , une utilisation intéressante de la couleur , mais l'ensemble reste assez figé, statique ; attitudes et visages  manquent d'expression ; l'homme agenouillé, à droite est surtout là à titre d'étude de nu. L'ensemble est sans émotion, sans profondeur. Un certain classicisme agonise dans cette peinture. Ingres saura lui insuffler à nouveau, de la vie. Lui disparu, ce sera fini.

Sur l'Expédition de Bonaparte en Egypte, textes de Vivant Denon et de Rahman El-Gabarti  (Actes Sud)

La paix soit avec nous. et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : Toinou chérie )