vendredi 23 mars 2012

La chair et le sacré

Sur son blog, à propos de la tuerie de Toulouse, Paul Edel cite un passage des Carnets d'Albert Camus :

"la chair, la pauvre chair, misérable,sale, déchue, humiliée, la chair sacrée."

Cette remarque me paraît dérivée d'un christianisme dont l'humanisme de Camus propose au fond une version athée.

On admettra sans peine que, dans l'absolu, la chair puisse être considérée comme sacrée. Faisant du théâtre, j'ai moi aussi professé naguère que le seul péché mortel que je reconnusse, c'était le mal qu'on fait aux corps, la souffrance qu'on leur inflige, quand cette souffrance n'est pas rendue absolument inévitable par l'objectif de guérir. Je le pense encore.

Mièvreries. Attendrissements insuffisants.

Que pèsent-ils en effet dans un monde où sévissent, depuis la nuit des temps, toutes les formes de la violence contre les corps, et où tout nous démontre que la chair, celle des hommes mais aussi celle des animaux, n'a jamais eu rien de sacré dans les faits?

Les événements de Toulouse réactualisent cette méditation sur la chair. Qu'y a-t-il de commun entre la chair de l'assassin et celles de ses victimes ? Comment admettre que, si la chair de ces pauvres enfants froidement exécutés est sacrée, celle de leur bourreau l'est aussi ? Qui a regretté que sa chair soit criblée de balles à son tour ?  Qui regrettera la balle dans la tête qui l'a achevé ? Qu'y a-t-il de commun entre la chair de Mohammed Merah et celle de ses victimes ?

Tout.

 Viande et tuyaux. Pistons et soufflets.

Sacraliser ça ? Autant sanctifier la vessie natatoire des poissons et le gésier des poulets.

Aurait-il fallu sacraliser le bout d'intestin et le morceau de foie qu'on m'a enlevés à l'automne, bas morceaux partis à l'incinérateur ? Je serais mort à l'heure qu'il est.

J'ai eu récemment à faire un rappel de vaccin antitétanique. Ma femme, ancienne infirmière, s'est chargée de me faire la piqûre. J'ai cru qu'elle n'allait pas y  arriver. C'est qu'elle avait peur de me faire mal.

Mais je n'ai rien senti. Et si, d'aventure j'avais senti une douleur, ce n'est pas à moi qu'elle aurait fait mal, c'est à ma chair. Pas à moi.

Pendant cette année qui vient de s'achever, on a piqué et repiqué mon corps; on l'a perfusé, incisé, ouvert, découpé, recousu, sondé, et j'en passe. Avec beaucoup de savoir-faire et de précautions pour que la souffrance soit le moins possible au rendez-vous. Mais jamais, jamais, je n'ai eu le sentiment que c'était moi que l'on traitait ainsi. C'était ma chair. Et c'était moi qu'on voulait sauver.

Qu'est-ce qui est donc sacré, dans cette affaire ? Pour le bourreau des enfants de Toulouse, il est clair que rien de ce qui est humain n'était sacré et, en tout cas pas la chair vivante de ses semblables. Le seul sacré qui, pour lui, tenait la route, c'était Dieu. Son Dieu m'est à jamais incompréhensible et étranger. Absent. Le seul sacré que je pourrais peut-être reconnaître serait un sacré reconnu et proclamé par d'autres hommes.

Un sacré purement humain ?

Si la chair peut être dite "sacrée", c'est qu'elle est l'inévitable support de ce qui  serait le véritable sacré humain, de quelque chose qui n'existe pas sans la chair, qui ne lui survit pas, qui émane d'elle mais qui n'est pas elle. Ce n'est même pas la conscience,  car si la conscience de Mohammed Merah est sacrée, moi je veux bien me faire chèvre.

Ce qui serait digne d'être sacralisé dans la chair, dans la conscience née de la chair, c'est quelque chose qui les dépasse, les surpasse en valeur, et dont on peut se faire une idée en faisant l'effort de se représenter ce qu'étaient la confiance, l'innocence, les rires et les rêves, l'amour  de la mère, l'amour du père, l'amour de la vie, qui chantaient dans la conscience des enfants assassinés. L'amour des fleurs et des arbres, l'amour des animaux, l'amour de la musique, l'amour des choses belles, l'amour des livres, l'amour de la connaissance, et, par-dessus tout, l'amour des visages humains, des visages chaque jour retrouvés, des visages inconnus chaque jour découverts, des voix des autres, de la présence des autres, l'amour des autres. C'est cela qui pourrait être considéré comme sacré. Mais rien ne nous oblige à le déclarer sacré. Ce choix est un choix purement humain.

En vérité, il vaut mieux laisser de côté le sacré, notion trop entachée de religieux, trop polluée par l'affectif. Il suffit de savoir à quelles valeurs nous adhérons, ce qu'est l'humain pour nous. Il nous suffit de savoir que nous pouvons nous battre pour ces valeurs et les transmettre. Mais les figer dans un sacré d'essence religieuse, c'est s'enfermer dans les contradictions et les impasses qui sont celles des religions.

Italo Calvino a défini un jour l'humain en ces termes :
" L'humain va jusqu'où va l'amour. Il n'a d'autres limites que celles que nous lui fixons. "
L'hominisation par l'amour : beau programme.

Des écrivains, des philosophes,  peuvent nous aider à approfondir notre réflexion ssur l'humain et  l'inhumain : Camus, sans doute. Platon, sûrement. Lévinas, c'est certain. Edgar MorinDostoïevski...

Et les religions aussi, à condition qu'elles ne s'enferment pas dans leurs dogmes, leurs rites et leurs interdits. Le récit du miracle de la multiplication des pains, dans le Nouveau Testament, est un récit qui vous soulève l'âme. Mais qui ne voit que le vrai miracle est dans les coeurs humains ? Du pain et du reste, on en aura toujours trop, beaucoup trop pour soi, quand on aime les autres, quand un élan d'amour vrai vous porte.

Finalement, Paul  Edel n'avait pas tort de citer ce passage de Camus. Bon point de départ pour la réflexion.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux (surtout que, par les temps qui courent, j'en ai besoin).


Platon, La République  ( GF Flammarion)

Emmanuel Lévinas, Humanisme de l'autre homme (Fata Morgana)


DostoïevskiCrime et châtiment  (Actes Sud / Babel )
                      Les Carnets du sous-sol  (Actes Sud / Babel )

Italo Calvino, La Journée d'un scrutateur  (Editions du Seuil)

http://pauledel.blog.lemonde.fr/

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : La grande Colette sur son pliant )




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