vendredi 16 mars 2012

Euthanasie passive

Je ne sais pas quel sort fait Alain Badiou dans son livre à ce passage, mais voilà des considérations qui me paraissent frappées au  sceau du bon sens. Au livre III de la République, Platon raille " les ingénieux disciples d'Asclépios " dont tout l'art consiste à "cultiver la maladie". Mauvais disciples d'Asclépios, en réalité, car celui-ci "savait que partout où existent des lois excellentes, une tâche propre est assignée à chacun dans la cité, qu'il est obligé d'exercer, et que personne n'a le loisir de passer sa vie à être malade et à se soigner ". " Cette manière de cultiver la maladie", ajoute-t-il, "entrave les études de toute nature, l'activité de réflexion et la concentration sur soi-même, car elle fait craindre des tensions dans la tête et des vertiges, dont elle rend responsable la philosophie. Le résultat ? Partout où l'on pratique la vertu et où elle est mise à l'épreuve de cette manière, partout cette préoccupation y fait obstacle. Constamment en effet, elle amène à croire qu'on est malade et à faire en sorte qu'on ne cesse de se plaindre de sa condition physique."

Socrate conclut qu' "Asclépios lui aussi savait cela, et que c'est pour cette raison qu'il a révélé l'art de la  médecine à ceux dont  l'état général est tel que la nature et un régime approprié leur assure une condition physique saine, et qui ne souffrent que d'affections très localisées. C'est à eux et à leurs habitudes qu'est destinée sa médecine. Il les débarrassait de leurs maladies par des drogues ou des interventions, tout en leur prescrivant leur régime habituel, pour ne pas nuire à leur activité de citoyen. Par contre, à l'égard de ceux qui sont affligés d'une condition physique totalement maladive, il n'entreprenait pas, par des diètes faites de légères ponctions progressives et d'infusions, de rendre leur existence longue et misérable, ni de leur faire engendrer des enfants qui, selon toute vraisemblance, seraient constitués comme eux. Au contraire, il n'a pas pensé qu'il fallait soigner celui qui n'était pas en mesure de vivre une vie d'une durée normale, parce que cela ne présente aucun intérêt ni pour lui ni pour la cité ".

Socrate approuve pleinement les buts assignés à la médecine par son fondateur  qui prenait en compte à la fois l'intérêt de l'individu et celui de la collectivité, dans une cité sagement et sainement gouvernée. Ce programme reste entièrement d'actualité, particulièrement dans notre pays où, dans le cadre d'une démocratie mal pensée, on laisse les médecins soigner une foule de gens que leur santé médiocre condamne à la fois à de médiocres performances dans leur vie professionnelle et à une mort prématurée. Sans compter que, comme l'ont montré les travaux des généticiens, ils risquent fort d'engendrer une progéniture elle-même tarée. Le résultat : une surconsommation de médicaments inutiles quand ils ne sont pas dangereux, et des dépenses de santé qui s'envolent et mettent en péril l'équilibre des finances de la nation. Tout cela au nom d'une "compassion" (pourquoi pas de l'amour, pendant qu'on y est ?) dont la plupart d'entre nous, moi le premier, se demandent ce que c'est, n'ayant jamais éprouvé quoi que ce soit qui lui ressemble, et d'une "justice" mal comprise.

Certains (je n'en fais pas partie) vont jusqu'à préconiser  une loi prescrivant aux médecins d'interdire leur porte à ces innombrables patients desquels leur art sert seulement à prolonger l' existence misérable, inutile et coûteuse à la cité. L'actuelle campagne électorale devrait, selon eux, être l'occasion de mettre ce projet à l'ordre du jour, et ils s'étonnent  qu'aucun candidat ne l'ait inscrit dans son programme.

Il suffit, disent-ils, de fréquenter régulièrement les cabinets des médecins pour côtoyer des cohortes d'égrotants cacochymes, béquillant, chevrotant, branlotant et bavotant à qui mieux mieux, et dont on se demande quel improbable et singulier reste d 'énergie vitale leur permet de se traîner encore jusqu'à la porte du praticien pour implorer son  secours.

Ils pensent qu'il faudrait les jeter tous dehors. Heureusement pour moi, je ne suis pas (encore) dans le cas de ces réprouvés potentiels, car je dispose (pour combien de temps ?) de revenus qui , en dépit de mon grand âge, font toujours de moi un citoyen utile -- ne serait-ce que parce que je laisse des sous au supermarché et dans les magasins ( par exemple j'achète beaucoup de livres, j'ai commandé tout Platon en bilingue dans une édition qui coûte la peau des fesses ) -- et puis j'ai encore la force à effectuer de petits travaux d'intérêt particulier et général.

Nos modernes disciples de Socrate estiment qu'il faudrait commencer par les chômeurs et par les pauvres, qui nous coûtent cher, qui sentent souvent mauvais, et qu'il n'est pas agréable de rencontrer.Les mâles au moins ; pour certaines femelles, on pourrait envisager des accommodements. En attendant qu'ils meurent, pourquoi ne pas les parquer, proposent ces néo- partisans d'une cité rationnellement gouvernée, dans des sortes de lazarets : au moins, comme ça, on ne les verrait pas.

Cet acharnement à survivre chez des gens qui auraient pourtant tout intérêt à se foutre à l'eau, à s'allonger sur les rails ou à se défenestrer, est magistralement décrit et expliqué par Schopenhauer dans Le Monde comme volonté et représentation ( au chapitre : Caractéristique de la volonté de vivre" ) :

"  [...] si nous appréhendons l'espèce humaine et son activité dans l'ensemble et en général, les choses ne se présentent pas de la même manière que si nous avons les yeux rivés sur des actes isolés. Là, elle apparaît semblable à un spectacle de ces marionnettes qu'on actionne d'ordinaire par des fils extérieurs; mais, de ce point de vue, elles apparaissent comme des marionnettes mues par un rouage intérieur. Car si, comme on l'a fait plus haut, on compare l'activité sans répit, sérieuse et pénible des hommes avec ce qui en découle pour eux, ou même seulement avec ce qui pourrait en découler, ce qui ressort alors, c'est cette disproportion qu'on a déjà évoquée et dans laquelle on reconnaît que ce qu'il s'agit d' atteindre et qu'on prend comme une force motrice, est parfaitement insuffisant pour expliquer ce mouvement et cette activité sans relâche. Qu'est-ce, en effet, qu'un bref report de la mort, un petit soulagement de la détresse, un recul de la douleur, un  apaisement momentané du désir face aux si nombreuses victoires que la détresse, la douleur, le désir remportent, et face à la certitude de la mort ? Que peuvent pareils avantages, pris comme les véritables causes motrices d'une espèce humaine innombrable, sans cesse renouvelée, ne cessant de se mouvoir, de se presser, de se pousser, de se torturer, de se débattre, offrant le spectacle d'une histoire du monde tragi-comique, et, qui plus est, persistant dans cette existence grotesque, chacun la prolongeant le plus longtemps possible ?  --  Manifestement, tout cela ne peut s'expliquer si nous recherchons les causes motrices en dehors des marionnettes et si nous nous figurons que c'est par suite d'une réflexion rationnelle ou quelque chose d'analogue (qui tirerait les fils), que l'espèce humaine aspirerait aux biens qui lui sont présentés, dont l'obtention serait la rétribution proportionnée à son effort et à son supplice incessant. S'il fallait le comprendre ainsi, cela ferait longtemps que tout un chacun aurait dit : le jeu ne vaut pas la chandelle [en français dans le texte] et aurait quitté la partie. Mais au contraire : chacun veille sur sa vie et la protège comme un gage précieux dont il aurait à assumer la lourde responsabilité, au prix de soucis sans fin et d 'une détresse fréquente, à quoi justement sa vie se passe. Le but et la raison, le gain final, bien sûr, il ne les voit pas; mais il a accepté telle quelle la valeur de ce gage, sur parole et de bonne foi, sans savoir en quoi elle consiste. C'est pourquoi j'ai dit que ces marionnettes ne sont pas actionnées par l'extérieur mais portent en elles un rouage en vertu duquel se produisent leurs mouvements. Ce rouage, c'est la volonté de vivre qui se montre sous la forme d'un moteur infatigable, d'une pulsion irrationnelle qui n'a pas sa raison suffisante dans le monde extérieur. Cette volonté retient les individus sur la scène et constitue le primum mobile de leurs mouvements ; les objets extérieurs, les motifs ne font que déterminer la direction de ces mouvements dans les cas particuliers, car sinon la cause ne serait pas conforme à l'effet. Car, de même que toute manifestation d'une force naturelle a une cause, mais non la force naturelle elle-même, de même chaque acte de la volonté isolé a un motif alors que la volonté en général n'en a absolument pas. En vérité, ces deux sont une seule et même chose. Partout la volonté, en tant qu'elle est l'élément métaphysique, est la borne de toute considération, au-delà de laquelle il n'est nullement possible d'aller. C'est le caractère primordial et inconditionné de la volonté, tel que nous l'avons démontré, qui explique que l'homme aime par-dessus tout son existence pleine de détresse, de supplice, de douleur, d'angoisse et pleine d'ennui aussi, cette existence qui, considérée et soupesée d'un point de vue objectif, devrait lui répugner, et dont il redoute par-dessus tout la fin, laquelle est pourtant sa seule certitude. -- C'est pourquoi il nous arrive souvent de voir telle figure misérable, défigurée et courbée par l'âge, le manque et la maladie, implorer du fond du coeur notre aide pour prolonger une existence dont la fin devrait cependant apparaître absolument souhaitable si le jugement objectif était ici déterminant. Mais au lieu de cela, c'est la volonté aveugle qui apparaît comme pulsion de vivre, joie de vivre, courage de vivre ; c'est le même principe qui fait croître les plantes. "

Et comme le terrible et génial Arthur n'aime rien tant qu'enfoncer le clou, il écrit un peu plus loin :

" Et il en est de la persistance de la vie comme de l'activité et du mouvement de celle-ci : on ne les choisit pas librement. En vérité, tout le monde souhaiterait se reposer, mais la détresse et l'ennui sont en quelque sorte le fouet qui maintient la toupie en mouvement. C'est pourquoi l'ensemble, comme chaque chose singulière, porte la marque d 'un état contraint; et chacun, intérieurement paresseux, aspire au repos, mais doit cependant avancer, ressemblant en cela à sa planète qui ne tombe pas dans le soleil pour cette seule raison qu'une force, qui la pousse à aller de l'avant, ne lui permet pas de le faire.Tout se trouve donc pris dans une tension perpétuelle et dans un mouvement forcé [...] "  

La tenue et le ton d'un Pascal et d'un Bossuet de l'athéisme, tel est Schopenhauer, devant qui Beckett lui-même fait figure d'illustrateur de talent.

On comprend que le projet d'une cité idéale, qui mobilise la réflexion de Socrate dans la République, n'intéresse pas Schopenhauer. De l'individu à la cité, c'est un pas de plus vers l'espèce qui est franchi, voilà tout. Mais la tyrannie de la volonté de vivre reste tout aussi implacable, et elle continue de n'avoir  pas d'autre motif qu'elle même.

Au surplus, il est aisé de voir dans quelle imposture s'installerait une cité rationnelle où la loi et quelques uns décideraient du sort des autres : une cité totalitaire, sorte de fourmilière, où un petit nombre de "gardiens" et de "sages" feraient le tri entre qui mérite de vivre et qui n'en vaut pas la peine, alors qu'eux-mêmes, étant  soumis au même inexorable fatum, la volonté de vivre, commune aux plantes, aux animaux, aux hommes, seraient tentés de recourir aux pires dissimulations et tricheries pour échapper à la loi commune : que deviendrait alors la vertu indispensable aux gardiens de la cité ?

Au fond, Hitler et Staline furent d'authentiques disciples de Platon : qu'en pense Badiou ? J'espère que, continuant de pratiquer l'anachronisme à la Pierre Bayard, il a pensé à glisser dans la poche de Socrate une carte du N.S.D.A.P.

Le souci du politique, majeur chez Platon, ne l'est pas chez Schopenhauer que préoccupe au premier chef le salut (terrestre, non religieux) de l'individu. Ce salut consiste à se déprendre, par une ascèse méthodique, de la volonté de vivre. En cela, Schopenhauer est beaucoup plus proche du bouddhisme que du christianisme.

PlatonLa République, livre III , traduction de Georges Leroux  ( GF Flammarion)

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Caractéristique de la volonté de vivre, traduit par Christian Sommer, Vincent Stanek et Marianne Dautrey (Gallimard / Folio essais, tome II)


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : SgrA°)











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