mardi 13 mars 2012

Désir et contre-désir

Sur son blog , Fortes têtes, Cécile Traverse, dans un article intitulé Mormeck et le messager de la peur, décrit la peur qui s'empare des sportifs de haut niveau sur le point d'affronter une épreuve particulièrement difficile et décisive pour la suite de leur carrière. Cette peur est souvent assez forte pour constituer un lourd handicap, et elle est difficile à gérer.

Quelques uns acceptent d'en parler, tel Bouabdellah Tahri, qui, en 2005,confie à L'Equipe-Magazine :

 « Avant la course, tu flippes et l’inconscient en rajoute. Il te dit : « Tu vas pas y arriver, regarde comme t’as mal au mollet… » A côté de ça, ta raison te dit : « Mais non, tu t’es préparé, t’as fait des séances d’entraînement de folie ». 


Plus récemment, Jean-Marc Mormeck, évoquant dans l'Equipe-Mag son récent championnat du monde, décrit le même syndrome :

« Il y a deux voix qui parlent et s’affrontent. L’une me dit : « C’est ton moment ! » L’autre me répète : « Il est plus grand, plus fort. Il va te faire très mal ! » C’est un moment d’épreuve où tu vois si tu as assez de ressources en toi. Toutes les peurs que tu as eues à l’entraînement, celles que tu as tuées à force de coup et de sueur, la voix te les rappelle. C’est une mise à l’épreuve : « Tu crois que tu peux tenir les douze rounds ? Tu as assez bossé ? Vas-tu te laisser humilier ? Ne vont-ils pas rire de toi ? » Le doute arrive. Tu te demandes si tu es à ta place. C’est pervers. La voix te suggère : « Tu peux encore changer les choses : ne monte pas sur le ring ! »

Remarquable description, dans laquelle me frappe la suggestion de "la voix" : "Tu peux encore changer les choses : ne monte pas sur le ring. "  

Les tourments de ces sportifs illustrent pour moi la dialectique classique du désir et du contre-désir. Pas de désir sans son contre-désir. Le contre-désir minimal du désir de réussir, c’est la peur de ne pas réussir, qui est secrètement désir de ne pas réussir. Le cheval qui se cabre devant l’obstacle vit cette dialectique-là. 

Amateur de randonnées en montagne, j'ai souvent vécu ce conflit : je suis sujet à un vertige d'appréhension qui se manifeste par un "appel du vide", perçu comme un obscur et morbide désir de me jeter dans le vide ; c'est une expérience psychique souvent paralysante dans les passages un peu difficiles. J'ai peu à peu réussi à vaincre cette peur du vide en faisant le contraire de ce qu'elle me suggère, c'est-à-dire en me rapprochant du  bord de l'escarpement et en regardant en-bas; c'est la méthode qu'employa Horace-Bénédict de Saussure, qui, sujet à ce même vertige d'appréhension, s'entraîna à le vaincre par cette même méthode avant de s'engager, avec Jacques Balmat,dans la seconde ascension du Mont-Blanc. J'ai analysé ma peur comme le contre-désir du désir de poursuivre l'ascension et de vaincre les obstacles. C'est elle qui me suggérait le désir fantasmatique de me jeter dans le vide.

 Toute peur gagne  à être analysée  comme le contre-désir d'un désir plus ou moins affirmé, c'est-à-dire en fait comme un désir qui ne s'avoue pas comme tel, alors qu'il est pourtant légitime. Il est légitime d'avoir peur. Il est sain de s'avouer sa peur.

Plus le désir est fort et plus les satisfactions qu’il vise sont difficiles à obtenir, plus le contre-désir est fort, jusqu’à en être paralysant. L’hygiène psychique du sportif de haut niveau exige, à mon avis, qu’il reconnaisse la présence et la force de ses contre-désirs, qu’il les regarde en face et les analyse.

 Il est clair que le sport n'est pas seul concerné, et que la dialectique désir / contre-désir est présente dans tous les domaines, chaque fois qu'un désir se manifeste, ne serait-ce que par la peur de ne pas obtenir ce qu'on désire. Un contre-désir doit toujours être identifié, analysé dans ses manifestations, son "argumentaire", ses conséquences possibles, et finalement assumé, mais surtout pas nié ou voilé honteusement, ce qui est la plus sûre façon d'y succomber.

Dans son livre L'Acteur et la cible, le metteur en scène Declan Donnellan  s'appuie sur la dialectique du désir et du contre-désir pour réfléchir au problème de l'interprétation. Se préparer à interpréter un personnage, c'est forcément s'interroger sur les désirs, et donc sur les contre-désirs du personnage. Incarner un personnage de théâtre, pour Declan Donnellan, c'est assumer à la fois ses désirs et ses contre-désirs, c'est donc s'approprier, vivre  et jouer le conflit de ses désirs et de ses contre désirs, c'est donner le désir sur fond de contre-désir. Dans le théâtre classique français, cette dialectique est un moteur essentiel du tragique (voir les stances du Cid ou le personnage de Phèdre). Le personnage d' Horace, chez qui le contre-désir est faible, est infiniment moins tragique, et donc moins émouvant, que Rodrigue. Declan Donnellan a d'ailleurs donné naguère une mise en scène du Cid qui fit date : l'intensité tragique qui s'y manifestait devait certainement beaucoup à un travail sur le conflit désir / contre-désir, qui ne concerne pas seulement Chimène et Rodrigue, mais tous les personnages de la pièce, et qui ne se manifeste pas seulement dans des monologues célèbres, comme ceux de Don Diègue et de son fils, mais dans les affrontements des personnages (Don Gormas/Don Diègue, Chimène/Rodrigue).

On sait la dureté de l'entraînement que s 'est imposé Jean-Marc Mormeck  avant son combat. Peut-être une bonne méthode d'entraînement, pour les sportifs de haut-niveau, mais pas seulement pour eux, consisterait-elle à effectuer des stages de théâtre conduits selon la méthode prônée par Declan Donnellan.

Les sportifs de haut niveau vivent souvent des situations qui n'ont rien à envier, en intensité émotionnelle, en potentiel d'angoisse, à celles qu'affrontent les héros du théâtre tragique. Les enjeux de carrière et de notoriété, l'estime de soi, les processus d'identification de la foule, voire de toute une nation, les mettent face à des dilemmes qui n'ont rien à envier à celui de Rodrigue. L'engrenage non moins tragique, du dopage illustre aussi cette dialectique inévitable du désir et du contre-désir ( gagner à l'aide de ses seules forces / gagner en se dopant ).


Declan DonnellanL'Acteur et la cible ( L'Entretemps éditions / collection : Les Voies de l'acteur

Horace-Bénédict de SaussureLes Voyages dans les Alpes 

http://sportmental.blog.lemonde.fr


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux. 

Le Cid, mise en scène de Declan Donnellan

 



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