vendredi 30 mars 2012

D'un rond-point l'autre

Je déboule de ma montagne au volant de mon berlingot, saoûlé de soleil et de grand air. J'aborde le premier rond-point de la rocade de contournement (style administratif) de ma villotte (comme disait mon copain Raymond, qu'était un autochtone vrai  -- enfin, de Puget-Ville, qu'est pas loin d'ici, mais dans sa jeunesse, c'était encore toute une expédition que de venir de chez lui jusque par ici. Raymond a écrit un bien joli récit de ses années d'enfance, d'adolescence et de jeunesse à Puget-Ville , puis à Draguignan. La mort l'a empêché de le poursuivre pour raconter ses souvenirs du maquis, là-bas dessus, entre Vérignon et Canjuers, où ses camarades et lui étaient, selon son expression "ravitaillés par les corbeaux". Ils étaient jeunes, un peu inconscients, un revolver pour sept ou huit, Raymond lui-même en rigolait, mais quand les chleus montaient d'en- bas dessous, c'était pas pour taper le carton, les stèles qu'on rencontre disséminées dans le sous-bois sont là pour en témoigner.

Donc je déboule des hauts de Vérignon  au volant de mon berlingot, saoûlé de grand air et de soleil. J'aborde le premier rond-point bien sagement . C'est méritoire, vu que ma femme est pas là, et comme elle est pas là, je peux quasiment m'arrêter pour laisser passer dans les clous qu'en sont pas une adorable blonde dans un charmant short kiki , qui qui fait son jogging accompagnée d'un adorable petit chien blanc (j'adore les petits chiens blancs, surtout bien toilettés, comme celui-là. La maîtresse me paraît fort bien toilettée elle aussi). Puis je m'extrais du rond-point en m'exclamant (ma femme est pas là) : "oh mais que c'est mignon !" , ce qui, phonétiquement traduit, donne à peu près " Homais queue sait mignahôhon !" en faisant monter progressivement le volume jusqu'à un meuglement façon bovidé en détresse et en chaleur ou Machiste contre la reine de Sabbat . Les vitres du berlingot étant remontées, j'évite les regards courroucés de passants d'ailleurs absents. Fut un temps, vers mes 18/20 ans, où, déjà au volant de mon berlingot de l'époque, je beuglais ainsi à l'approche du premier jupon venu, fût-il cradingue et cocotteux. Il faut dire que j'avais la langue pendante que je te dis pas.

Trois cents mètres séparent ce premier rond-point du second. Après cet inconvenant accès d'extraversion, je me replie en silence sur mon moi profond, le regard fixé sur le moyeu du volant. Cheminant à la vitesse prescrite (50 km/h) j'énumère, in petto, avec quelque morosité (tempérée par l'effet soleil et grand air) toutes les raisons que j'aurais de mettre en veilleuse des élans érotiques hors de saison : 72 piges, relevailles de cancer, quelques bas-morceaux en moins, contrat sur la vie renouvelable tous les 4 mois, tonsure cardinalesque, érections problématiques, plus quelques menus désavantages que la décence m'interdit de préciser. Sans compter que ma femme, bien qu'elle soit pas là, est bel et bien là. J'atteins le second rond-point, quasiment au pas, le moral dans les chaussettes (de marche).

Passé le rond-point, j'attaque les cinq cents mètres qui me séparent du suivant.

Beaucoup l'ont sûrement déjà remarqué, à partir d' un certain âge, les effets cumulés du soleil, du grand air et de la fatigue sont comparables à ceux d'un bon godet de whisky (Talisker, mon préféré, confisqué, par qui, par qui, je vous le demande, ah là là, enfin, bon) sifflé à jeun. En un éclair et en gros plan je surimpressionne la vision béatifique de la charmante en short kiki kaki, les réflexions moroses qui l'ont suivie, et ma tronche de cake entrevue dans le rétro, rougeâtre, passablement stupide et vaguement stupéfiée, avec les tifs hérissés façon Tintin.

Une incontrôlable crise de fou-rire m'inonde, bienheureuse et juvénile gondolance qui menace de me faire perdre le contrôle, déjà approximatif en temps normal, de mon berlingot. Heureusement qu'à cette heure, sur la rocade de contournement de ma villotte, y a pas grand monde. J'en tressaute et j'en pleure, tout en m'affaissant doucement sur mon fauteuil. Pleurer de rire, tout seul comme ça et comme un con, sous le regard suspicieux des passants absents, y aurait plutôt de quoi pleurer de consternation, mais on va pas faire la fine bouche, on prend ce qui vient.

 Zigzaguant modérément, je me laisse glisser (léger faux-plat descendant) dans un état de béatitude croissante vers un vague rond-point que j'entrevois indistinctement à travers mes larmes. J'ai appris à la Prévention Routière que conduire détendu est recommandé. J'applique et ploc. Ceci dit sans malice.

Parvenu quand même sans encombre chez moi, la chatte de la voisine m'attend derrière le portail (honni soit kiki mâle).  Elle se roule sur le dos pour que je lui gratte le ventre. Je m'exécute.

Vive la tendresse. Vive l'amour.

Il m'en faut vraiment peu pour être heureux. Et, comme l'a dit AROVET  L. I.  " il suffit d'être heureux ".

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Raymond Guiol,         Mémoires d'une autre vie      (Société des  Ecrivains)

Rédigé par : J.C Azerty )

Sur les hauts de Vérignon, la déesse des lieux



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