dimanche 25 mars 2012

" Les Bonnes ", de Jean Genet, revisitées par Jacques Vincey

Dans  Comment jouer " Les Bonnes" -- texte qui tient lieu d'introduction à l'édition Folio des Bonnes --  Jean Genet explique comment il voit la mise en scène et le jeu des interprètes :

Le jeu :  " Furtif. C'est le mot qui s'impose d'abord. Le jeu théâtral des deux actrices figurant les deux bonnes doit être furtif. Ce n'est pas que des fenêtres ouvertes ou des cloisons trop minces laisseraient les voisins entendre des mots qu'on ne prononce que dans une alcôve, ce n'est pas non plus ce qu'il y a d' inavouable dans leurs propos qui exige ce jeu, révélant une psychologie perturbée : le jeu sera furtif afin qu'une phraséologie trop pesante s'allège et passe la rampe. Les actrices retiendront donc leurs gestes, chacun étant comme suspendu,  ou cassé. Chaque geste suspendra les actrices. Il serait bien qu'à certains moments elles marchent sur la pointe des pieds, après avoir enlevé un ou les deux souliers qu'elles porteront à la main, avec précaution, qu'elles le posent sans rien cogner  -- non pour ne pas être entendues des voisins d'en-dessous, mais parce que ce geste est dans le ton. Quelquefois, les voix aussi seront comme suspendues et cassées. "

Le décor des Bonnes : " Il s'agit simplement de la chambre à coucher d'une dame un peu cocotte, et un peu bourgeoise. Si la pièce est représentée en France, le lit sera capitonné -- elle a tout de même des domestiques -- mais discrètement. [ ... ] Les robes, pourtant, seront extravagantes, ne relevant d'aucune mode, d'aucune époque. Il est possible que les deux bonnes déforment, monstrueusement, pour leur jeu, les robes de Madame, en ajoutant de fausses traînes, de faux jabots, les fleurs seront des fleurs réelles, le lit un vrai lit. Le metteur en scène doit comprendre, car je ne peux tout de même pas tout expliquer, pourquoi la chambre doit être la copie à  peu près exacte d'une chambre féminine, les fleurs vraies, mais les robes monstrueuses et le jeu des actrices un peu titubant.

  Et si l'on veut représenter cette pièce à Epidaure ? Il suffirait qu'avant le début de la pièce, les trois actrices viennent sur la scène et se mettent d'accord, sous les yeux des spectateurs, sur les recoins auxquels elles donneront les noms de : lit, fenêtre, penderie, porte, coiffeuse, etc. [...]. "

La première version des Bonnes date de 1947. La première des Mains sales, de Jean-Paul Sartre, a lieu en 1948 ; celle de La Cantatrice chauve, d'Eugène Ionesco en 1950. Epoque faste pour le théâtre français.

Chacun à sa manière, Genet, Sartre  et Ionesco se servent des conventions du théâtre "réaliste", du drame "bourgeois" ou du vaudeville, pour les subvertir et inventer un autre théâtre. Le texte Comment jouer "les Bonnes"  me paraît révélateur des hésitations de Genet sur la manière d'y parvenir. Il semble opter d'abord pour un jeu "furtif",  réservé, associé à une scénographie réaliste/vériste ( "la chambre à coucher d'une dame un peu cocotte et un peu bourgeoise"). Mais ces indications sont contredites par celles qui évoquent des robes "extravagantes", que les bonnes auront licence de déformer "monstrueusement, pour leur jeu ", un jeu "un peu titubant"; par cette indication encore : " il faut que les actrices ne jouent pas selon un mode réaliste" . Quant à la scénographie, imaginée pour une hypothétique représentation dans le théâtre antique d'Epidaure, elle finit par se réduire à rien, les actrices ayant la liberté de choisir elles-mêmes, dans un espace scénique vidé de tout élément de décor, des "recoins auxquels elles donneront les noms de : lit, fenêtre, penderie, porte, coiffeuse, etc. "

Genet esquisse, en somme, dans ce texte, à l'intention des futurs metteurs en scène, une façon  "sage" et une façon nettement moins conformiste de monter Les Bonnes.

Avant d'assister à la représentation des Bonnes par la Compagnie Sirènes dans la mise en scène de Jacques Vincey,  j'avais dû voir la pièce deux ou trois fois dans de très estimables interprétations, qui se ralliaient peu ou prou à la manière sage : jeu furtif et scénographie réaliste.  Je confesse m'y être à chaque fois un tout petit peu ennuyé.

Vincey a délibérément choisi  la manière non conformiste, qui tourne carrément le dos au jeu "furtif" et à la scénographie réaliste. Le résultat est époustouflant.

Il a eu l'idée d'ajouter un quatrième personnage, un homme. Celui-ci apparaît au début du spectacle, tout nu à l'avant-scène, pour nous dire des passages de Comment jouer "les Bonnes", notamment ce que dit Genet du " jeu furtif ". L'acteur qui l'incarne est très beau, et mon copain Guillaume, qui était dans la salle, a dû, tel que je le connais, être bien ému.  Le décalage entre les propos de Genet sur le jeu furtif et cette sereine apparition à poil était tel que j'ai pensé à une provocation dans l'esprit d'Antonin Artaud. C'en était une : la révolte de Genet est cousine de celle d'Artaud. Toujours dans Comment jouer "Les Bonnes", Genet  donne l'impression de ne pas trop aimer sa propre écriture : " Le jeu sera furtif afin qu'une phraséologie trop pesante s'allège et passe la rampe ", écrit-il. J'entends bien que cette phraséologie est celle de ses personnages, non la sienne, sauf qu'on la retrouve dans ses romans, comme Notre-Dame-des-Fleurs. Or cette phraséologie "pesante" , cette écriture très classique, parfois en effet lourdement classique, ce n'est pas seulement le style de Claire et de Solange, c'est la marque la plus évidente du style de Genet. Une écriture efficace en raison du décalage entre ce qui est dit, la violence dérangeante de ce qui est dit, et la manière de le dire. On retrouvera quelques décennies plus tard ce mélange de saveurs dans l'écriture de Bernard-Marie Koltès.

Les Bonnes n'est pas une pièce compliquée : sa structure en trois volets, elle aussi très classique, convient parfaitement pour enfermer les personnages dans un engrenage tragique aussi impeccablement impitoyable que chez Racine. Mais l'écriture, elle, dans son détail, est complexe. Cela tient à ce que, dans l'urgence,  beaucoup de choses affleurent, doivent être dites, éclatent en paroles violentes : la révolte, l'humiliation, l'amertume de l'échec, la rage, la haine, les enjeux de pouvoir et de domination entre les deux soeurs, la tendresse, tout cela pris dans un jeu de rôles qui est à la fois la répétition obsessionnelle des rapports avec Madame et une dernière répétition pour un meurtre qui n'aura pas lieu ( Le meurtre de Madame n'aura pas lieu, beau titre à la Giraudoux !) . Rarement un  texte de théâtre aura sollicité les actrices de donner une  gamme aussi variée d'affects, connectés les uns aux autres, noeud de vipères...

Une telle richesse, une telle complexité, exigent une direction d'acteurs transcendante, et Jacques Vincey est un directeur d'acteurs exceptionnel. Tournant le dos au jeu "furtif" recommandé par Genet, il a choisi au contraire un jeu expressionniste, violent,  et a fait confiance à cette "phraséologie" superbement déclamatoire que l'auteur trouvait un tantinet pesante, dans un tempo pas trop rapide, qui permet de suivre les glissements permanents des personnages d'un état à un autre. Il faut dire qu'il pouvait compter sur trois actrices de grande classe, magnifiquement engagées : Hélène Alexandridis (Solange), Myrto Procopiou (Claire) et la grande Marilu Marini ( l'ex égérie d'Alfredo Arias) qui donne de Madame une incarnation inoubliable, hallucinante et effrayante -- miel et brutalité mêlées. La lenteur du tempo, la déclamation appuyée, l'utilisation de maquillages évoquant des masques (Madame) ne sont pas sans faire penser au théâtre Nô.

Loin des décors réalistes du drame bourgeois la scénographie de Pierre André Weitz (également responsable des maquillages et des costumes) consiste en une haute structure métallique ajourée figurant symboliquement les pièces de l'appartement, évoquant tantôt un ring de boxe tantôt une prison, prison fermée-ouverte renvoyant à l'impossibilité pour les bonnes de s'enfuir, bien que rien, théoriquement, ne les en empêche. Le plus étonnant est que cette structure, d'une sécheresse d'épure, traversée en tous sens par les regards, posée sur un plateau nu sans rideau de fond, délimité simplement par le mur de béton du théâtre, percé seulement de quelques portes, suggère puissamment le hors-champ, l'espace désirable et interdit où évoluent Madame et Monsieur quand ils ne sont pas chez eux, sans doute grâce au décharnement squelettique, géométrique et ajouré de ce qui nous est donné à voir.

Cette structure est montée en tourniquet, façon manège, ce qui permet de bien distinguer les trois "actes" de la pièce, mais renvoie aussi au tourniquet mental dont les bonnes sont prisonnières, brûlant de se venger de Madame et incapables de se soustraire à son emprise : esclaves révoltées mais esclaves impuissantes. Seule la mort est une issue. Mais ce tourniquet est sans doute aussi celui où l'auteur est enfermé, la description transposée de sa propre névrose d'échec : " c'est un conte, écrit-il, c'est-à-dire une forme de récit allégorique qui avait peut-être pour premier but, quand je l'écrivais, de me dégoûter de moi-même en indiquant et en refusant d'indiquer qui j'étais ". Il y a dans Les Bonnes un autoportrait de l'auteur dans la manière de Francis Bacon

L'assimilation du quatrième personnage (incarné par Vanasay Khamphommala) à l'auteur lui-même est fortement suggérée dès le début par le fait qu'il est chargé de dire des passages de Comment jouer "Les Bonnes". Ce personnage discret, qui reste silencieux après la première scène, évolue lentement aux quatre coins de la scène et du décor. J'ai trouvé heureuse cette innovation qui suggère la complexité des relations entre l'auteur et ses propres personnages, qui tendent à lui échapper, dès qu'ils sont incarnés par des acteurs (car quel auteur,quel metteur en scène, même aussi talentueux que Jacques Vincey, peut se vanter de totalement contrôler les acteurs une fois qu' ils ont pris possession de leurs personnages et de l'espace scénique ?).

Tantôt voyeur, tantôt rêveur méditatif, tantôt montreur / manipulateur de marionnettes, tantôt ramasseur de mégots (!), tantôt absent, apparaissant/disparaissant d'une façon un peu fantomatique, ce personnage, dont les évolutions et les gestes ne détournaient jamais abusivement l'attention du spectateur de l'affrontement des bonnes entre elles et des bonnes avec Madame, est une des plus belles trouvailles de ce spectacle.

Une réalisation aussi aboutie, aussi cohérente, une réussite aussi éclatante, resteront pour moi comme une étape majeure dans l'histoire déjà longue des incarnations scéniques des Bonnes.


Les Bonnes, de Jean Genet, par la Compagnie Sirènes, mise en scène de Jacques Vincey, scénographie, costumes et maquillages de Pierre André Weitz, avec Hélène Alexandridis (Solange), Marilu Marini (Madame), Myrto Procopiou (Claire), Vanasay Khamphommala.

( Rédigé par : Angélique Chanu )


2 commentaires:

Anonyme a dit…

une mise en scène très originale surprenante et un jeu absolument grandiose des actrices ...
j'ai profité de cette pièce du début à la fin

Anonyme a dit…

et à ne pas oublier la chanson dans la scène d'exposition de Shirley BASSEY (1958) kiss me honey honey !