vendredi 9 mars 2012

" Enquête sur Hamlet " de Pierre Bayard



Antanaclase  :  "Répétition d 'un même mot pris dans des sens différents "  (TLF)

Exemple : "Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis "   ( Corneille, Sertorius , III, 1 )


Quand j'étais en khâgne  ( ça me rappelle une chanson de Michel Delpech) ou bien en hypokhâgne, je ne sais plus, un de mes professeurs (était-ce celui d 'anglais, de latin ou de grec ?) avait l'habitude de clamer, d'une voix de stentor, au moment du corrigé de la version : "Le texte s'explique par le texte ! "

Je doute que le cher homme ait eu conscience, au moment où il  s'efforçait de nous enfoncer dans la tête cette sentence qu'il parait de toutes les vertus salvatrices, qu'il nous donnait là un exemple d' antanaclase, figure de rhétorique parfois confondue avec la syllepse. Heureusement ! car, s'il  y avait songé, il aurait immédiatement retiré cette passerelle vers le sens (métaphore + syllepse, je suis bon, bien que je ne sois pas François [Bon]), en découvrant sur quels abîmes il l'avait imprudemment jetée.

C'est ce que j'ai compris en lisant l'ouvrage aussi réjouissant que passionnant : Enquête sur Hamlet , le dialogue de sourds, de Pierre Bayard. C'est sans doute pour moi le livre le plus remarquable que j'aie lu de cet auteur, que j'affectionne.

Pierre Bayard, citant le vers de Corneille dans Sertorius,  définit comme syllepse ce que je qualifie, moi, d'antanaclase, et je me donne raison car la syllepse ne concerne en pratique qu'un seul mot, comme dans ce vers d'AndromaqueHermione dit : " Je percerai ce coeur que je n'ai pu toucher "; Mais de toute façon la différence est assez minime et seulement formelle, puisque le principe sémantique est le même.

Je soupçonne toutefois Pierre Bayard de manipuler quelque peu la notion de syllepse  pour introduire de façon plus plausible une thèse centrale dans sa démonstration. Il écrit :

" Il peut même arriver que la syllepse opère alors que le terme en cause n'est jamais employé. Ainsi, dans l'expression  "Il n'est plus lui-même", "l'homme", auquel renvoie "il",  diffère de l' "homme" qu'il a cessé  d'être, sans que le terme soit une seule fois utilisé"

En réalité, cette "syllepse" est encore une antanaclase, car "il" = "lui-même". On peut ainsi écrire cette phrase : "lui-même n'est plus lui-même".

Mais, encore une fois, il s'agit pour Pierre Bayard de nous faire admettre plus aisément la "syllepse" d'un genre particulier qu'il invente pour les besoins de sa cause et qu'il nomme "syllepse invisible" . Il la définit ainsi : "une notion est implicitement présente dans l'écriture avec deux acceptions différentes".

La syllepse invisible qui l'intéresse est celle qui concerne le mot texte : selon lui, nous confondons couramment sous le même mot de "texte" deux réalités différentes. C'est de cette constatation qu'il part pour développer une séduisante et convaincante théorie de la lecture et de la critique littéraire.

Auteur de Qui a tué Roger Ackroyd, Pierre Bayard est capable de donner à un essai savant portant sur les pouvoirs de la lecture et sur les aventures de la critique, le côté palpitant d'un roman policier,  comme le suggère d'ailleurs ce titre, Enquête sur Hamlet. C'est ainsi que, ménageant ses effets, après avoir évoqué dans le Prologue  l'extraordinaire mystère de la pantomime d'Hamlet (la pièce), mystère découvert et formulé en 1917 par Walter Wilson Greg dans un numéro de The Modern Language Review, il ne l'explicite qu'à la fin du chapitre II.

Un autre mystère, non moins extraordinaire, c'est la "conversion", dans un train, d'un honorable inspecteur du ministère de l'éducation, John Dover Wilson, à la lecture de l'article de Walter Wilson Greg. A compter de ce moment, Dover Wilson n'aura plus dans sa vie qu'une obsession : réfuter la thèse de Greg ! Cet entêtement va faire de lui en Grande Bretagne le plus éminent spécialiste de Shakespeare. "Comment la vie d'un homme peut-elle basculer après la simple lecture d'un article de critique littéraire ?" : c'est à la résolution de cette seconde énigme (le secret d'une vocation), que le livre de Pierre Bayard va s'attacher , jusqu'au dernier chapitre, où nous disposerons enfin du chiffre tout entier.

La fameuse "syllepse invisible" définie par Pierre Bayard concerne donc le mot "texte". De quoi parlons-nous au juste quand nous parlons de texte ? De cet objet imprimé sur l'identité duquel nous pouvons nous mettre d'accord si nous avons entre les mains la même édition  -- mais à ce stade déjà, la notion de texte est problématique car il existe souvent de nombreuses variantes, comme pour les romans de Balzac. Ou bien de ce que devient ce "texte" dès qu'un lecteur s'en empare ?

Reprenant une formule de Louis Hay -- "Le texte n'existe pas" -- Pierre Bayard , préférant quant à lui parler d'incomplétude de l'oeuvre, montre qu'un texte littéraire est en réalité, pour une très large part, une construction du lecteur. Il écrit, dans le chapitre intitulé Il n'y a pas d'oeuvre complète :

" Lire ne consiste pas seulement dans le privilège accordé à certaines unités textuelles, mais, dans le même temps, en une activité personnelle de pensée par laquelle le lecteur se représente [...] l'ensemble du  monde virtuel auquel le texte le convie. Un texte ne se réduit pas au texte seul. Il est aussi composé des produits de ce travail psychique que la lecture suscite et sans lequel il ne serait même pas lisible. Travail d'images, de mots, d'affects qui ne sont pas secondaires à la lecture mais en forment l'essence même."

" travail [...] sans lequel il ne serait même pas lisible"  : c'est presque dire que la lecture est une auberge espagnole dans laquelle on ne trouve que ce que l'on apporte.

Il écrit un peu plus loin :

" Une oeuvre littéraire n'est jamais complète, ou, si l'on préfère, ne constitue pas un monde complet, au sens où l'est, quelles que soient ses imperfections, celui dans lequel nous vivons. Si elle emprunte des éléments à des mondes déjà existants, dont le nôtre, elle ne donne pas à voir et à vivre un univers entier, mais délivre une série d'informations parcellaires qui ne seraient pas suffisantes sans notre intervention. Il serait plus juste alors de parler, à propos de cet espace littéraire insuffisant, de fragments de monde.
Dès lors, l'activité de la lecture et de la critique est contrainte de compléter ce monde. Ajouter des données là où elles font défaut, finir les descriptions, poursuivre des pensées inachevées, inventer du passé et de l'avenir au texte. Ainsi l'oeuvre se prolonge-t-elle chez chaque lecteur, qui, en venant l'habiter, la termine temporairement pour lui-même. Cette clôture personnelle concerne tous les niveaux de l'oeuvre, notamment ceux où la lecture est en manque de représentation par rapport à l'image. On peut supposer que son mouvement est largement déterminé -- par exemple du point de vue des phénomènes identificatoires -- par l'inconscient du lecteur".

En somme, pour parodier le vers de Corneille :

" Le text' n'est plus dans l'texte, il est tout où je suis ! "

Qu'est-ce qui différencie, dans ces conditions, la lecture que font d'une oeuvre -- Hamlet par exemple -- le lecteur lambda et le critique professionnel ? La seule différence est que le critique opère dans l'oeuvre une sélection plus méthodique de fragments qui l'intéressent pour conforter une (des) interprétations(s) dérivée(s) de positions personnelles et/ou théoriques (comme la psychanalyse). mais la diversité des interprétations n'est pas moins grande et le "texte" se trouve à chaque fois réinventé, se pare d'autres couleurs, délivre d'autres sens. Pierre Bayard  le démontre par l'exemple des critiques anglo-saxons qui ont écrit sur Hamlet, notamment des critiques se réclamant de la psychanalyse.

Contre John Dover Wilson, défenseur de l'idée d'une signification unique, ne varietur, de l'oeuvre, Pierre Bayard suggère l'invalidité de la notion de "lecture fausse" : "Se demander ainsi, écrit-il, qui a raison, dans un débat comme celui qui a opposé Walter Wilson Graig et John Dover Wilson, est une question parfaitement dépourvue de sens, parce qu'elle implique de poser comme une évidence une similitude entre les textes dont ils parlent qui n'est, dans notre perspective, nullement acquise". Puisqu'il n'y a pas de lecture vraie, il ne saurait y avoir non plus de lecture fausse.

En d 'autres termes, il est absurde de tenter de départager deux interprétations d'une même oeuvre par deux critiques différents, par deux lecteurs lambda différents, puisqu'ils ne parlent pas du même texte, étant donné qu'ils en sont, à chaque fois, l'auteur !

S'inspirant des travaux d'épistémologues de la recherche scientifique, Bayard montre qu'un dialogue entre critiques n'est possible que s'ils partagent un ensemble commun de paradigmes (ensemble de données supposées acquises et intangibles) . En d'autres termes, que s'ils se situent par rapport à un référentiel commun, pour parler comme les physiciens. Mais le livre tend à montrer que tout critique est à lui-même son propre référentiel, son propre paradigme intérieur, comme plus généralement tout lecteur :

" A l'oeuvre chez chacun mais plus particulièrement perceptible, par les marques qu'ils en laissent, chez ceux qui sont engagés dans une activité de recherche, le paradigme intérieur serait constitué par un groupe de questions personnelles (et par l'articulation entre elles de ces questions), rejouées sur la scène de la recherche, et en modelant inconsciemment et de façon déterminante les directions majeures. "

Dans ces conditions, une véritable communication devient aléatoire et le dialogue, à supposer qu'il soit souhaité, comme c'est le cas de John Dover Wilson avec Walter Wilson Greg, ne saurait être qu'un dialogue de sourds, chacun campant, quoi qu'il  en ait, sur ses positions, fondées sur des assises trop intimes pour être abandonnées. L'absence d'un référentiel commun (puisqu'une version unique du texte n'existe pas,  le texte étant produit à chaque fois par son lecteur) exclut la construction d'un paradigme au moins commun à une génération de chercheurs, comme cela existe, tant bien que mal, dans le champ des sciences "exactes".

Cela conduit Pierre Bayard à proposer une autre définition du travail critique :

" [...] le principe fondateur de la notion de paradigme intérieur est de penser le geste critique comme une traversée de l'oeuvre , mise au service d'une réflexion du critique sur soi. Comme parlé par l'oeuvre -- réaménagée en fonction de ses fantasmes et de sa langue personnelle -- devenu l'un de ses personnages, le critique peut travailler, au-delà de l'objet textuel oublié, avec le référent majeur de sa recherche : lui-même".

 Mais à tout prendre, mieux  vaut un dialogue de sourds que pas de dialogue du tout . Privilégier le dialogue de sourds, écrit Pierre Bayard, " ce n'est pas refuser d écouter l'autre, c'est écouter dans chaque texte, au croisement de deux histoires perdues, ce qui est le plus spécifique à sa propre personne et à son histoire". C' est aussi empêcher que la parole critique ne s 'appauvrisse et ne s'assèche.

Peut-être, pour parler comme Schopenhauer, existe-t-il un en-soi du texte, mais nos représentations, chaque fois singulières, du texte, n'y ont aucun accès. Le recours, aussi incessant que discret, à la syllepse (en-soi du texte / représentation du texte)  active incessamment  "un processus rassurant d' unification . Unifier, c' est supprimer dans le commentaire tout ce qui n'est pas réductible au texte -- tout ce qui s'anime pleinement dans cette rencontre qu'est la lecture -- pour obtenir ce texte général commun à tous , objet idéal pour une approche scientifique qui supprimerait le sujet de l'inconscient ".

Autrement dit, unifier, c'est tuer le texte, c'est tuer la littérature, car l'oeuvre littéraire ne vit que de son appropriation, chaque fois nouvelle, par un lecteur singulier. Non seulement une approche scientifique de l'oeuvre idéale est impossible, mais cette oeuvre idéale, à supposer qu'elle existe, n'a aucun intérêt. Vouloir la rejoindre, c'est se condamner à la paraphrase.

Bien entendu, Pierre Bayard pousse le défi jusqu'au bout : au terme de son enquête, nouvel Oedipe qui n'enquête que sur lui-même, il propose à son tour sa solution personnelle aux énigmes de la pièce. Mais il ne va pas jusqu'à se mettre à poil psychiquement pour nous dire  ce que cette solution  éclaire de ses propres ténèbres intérieures : à nous  de nous y coller, si ça nous chante. Mais n'oublions pas que, dans notre enquête sur Pierre Bayard enquêtant sur Hamlet, c'est sur nous-mêmes que nous enquêterons !

On retrouve dans ce livre joyeusement relativiste et sceptique  le goût de Pierre Bayard pour des paradoxes aussi dérangeants que stimulants: c'est quelquefois un peu forcé, mais ici, ça marche !

Sa réflexion sur la lecture et la critique ouvre sur des questions encore plus dérangeantes : qu'appelons-nous communiquer ? Dans quelle mesure sommes-nous capables de communiquer avec nos semblables dès lors que les besoins de la communication dépassent ceux du minimum d'échanges indispensables au maintien d'une vie sociale ?

On ne saurait trop conseiller à Alain Badiou la lecture de ce livre de Pierre Bayard  : cette purge est de nature à le soulager quelque peu de son dogmatisme viscéral, moyennant un vigoureux écouvillonnage rectal.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Pierre BayardEnquête sur Hamlet    ( Minuit)



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